Les sept métaux de l'Antiquité
Aucun découvreur — héritage millénaire
Sept métaux et sept seulement, connus depuis la préhistoire, associés chacun à un astre. L'or pour le Soleil, l'argent pour la Lune, le fer pour Mars, le cuivre pour Vénus, l'étain pour Jupiter, le plomb pour Saturne, le mercure pour la planète qui porte encore son nom. Le socle muet de la chimie.
Avant de parler des éléments chimiques découverts par des savants, dans des laboratoires, avec des dates et des noms précis, il faut commencer par ceux qui n'ont jamais été découverts au sens propre. Parce qu'ils étaient déjà là. Sept métaux que l'humanité connaît et travaille depuis la préhistoire, bien avant qu'on invente le mot chimie, bien avant qu'on sache qu'un métal est un élément. Sept, pas un de plus. Et pendant des milliers d'années, l'humanité entière a cru qu'il n'existait que ces sept-là.
Ces sept métaux, ce sont l'or, l'argent, le cuivre, le fer, l'étain, le plomb et le mercure. Et si ce sont précisément ceux-là, ce n'est pas un hasard. C'est de la chimie, même si personne ne le savait à l'époque.
Commençons par les trois qu'on peut tout simplement ramasser. L'or, l'argent et le cuivre existent dans la nature à l'état natif, c'est-à-dire sous forme de métal pur, sans avoir besoin de les extraire d'un minerai. On trouve des pépites d'or dans le lit des rivières, des masses de cuivre rouge dans certaines roches. L'or, surtout, a une propriété qui en a fait le métal sacré de toutes les civilisations : il ne s'altère jamais. Il ne rouille pas, ne ternit pas, ne réagit presque avec rien. Un bijou d'or égyptien de cinq mille ans sort de terre exactement aussi brillant qu'au premier jour. Cette inaltérabilité, qu'on traduira plus tard par le mot noblesse, c'est ce qui en a fait, partout, le métal de l'éternité et du divin.
Le cuivre, lui, a changé le cours de l'histoire humaine. C'est le premier métal que l'homme a vraiment maîtrisé, vers six mille ans avant notre ère. D'abord martelé à froid, puis fondu et coulé dans des moules. On parle même d'un âge du cuivre, le chalcolithique, qui fait le pont entre la pierre et le métal. Mais le cuivre pur est trop mou pour faire de bons outils. Et c'est là qu'intervient une découverte décisive : si on mélange le cuivre avec un peu d'étain, on obtient le bronze. Un alliage bien plus dur, qui prend le fil, qui tient. Le bronze a donné son nom à tout un âge de la civilisation, l'âge du bronze. Et voilà pourquoi l'étain, ce métal terne et discret, comptait tant : sans lui, pas de bronze. Or l'étain est rare. On en trouvait peu autour de la Méditerranée, et le besoin d'étain a créé les toutes premières grandes routes commerciales de l'histoire, qui allaient chercher le métal jusqu'en Cornouailles, à l'autre bout de l'Europe.
Le plomb, on l'a connu très tôt aussi, presque par accident. C'est un métal mou, lourd, qui fond à très basse température, dans un simple feu de bois. On l'obtenait souvent comme sous-produit de l'extraction de l'argent, car les deux se trouvent ensemble dans le même minerai, la galène. Les Romains en ont fait un usage massif : leurs canalisations d'eau étaient en plomb. Le mot plomberie vient d'ailleurs directement du latin plumbum, le plomb. On ignorait évidemment, à l'époque, que ce métal commode était aussi un poison lent.
Le fer, c'est une autre histoire, plus difficile. Le fer est pourtant le métal le plus abondant qui soit à la surface de la Terre. Mais il ne se trouve presque jamais à l'état natif : il est toujours piégé dans des minerais, des oxydes, sous forme de rouille en quelque sorte. Et pour l'en libérer, il faut une chaleur considérable, bien plus que pour le cuivre. Les tout premiers objets en fer connus ne viennent même pas du sol : ils ont été forgés dans du fer météoritique, du fer tombé du ciel, ce que les Égyptiens appelaient le métal du ciel. Il a fallu attendre la maîtrise de fourneaux assez puissants, vers mille deux cents ans avant notre ère, pour que commence le véritable âge du fer. Et là encore, un métal a redéfini une époque entière de l'humanité.
Reste le septième, le plus étrange de tous : le mercure. C'est le seul métal liquide à température ambiante. Les Anciens l'appelaient le vif-argent, l'argent vivant, parce qu'il coule, il roule en gouttes brillantes, insaisissable. On l'extrait d'un minerai d'un rouge éclatant, le cinabre, qui servait aussi de pigment. Le mercure a fasciné toutes les civilisations, des Chinois aux Grecs. Sa nature, à la fois métal et liquide, en a fait pendant des siècles le métal magique par excellence, au cœur de toutes les rêveries des alchimistes.
Et c'est là le point que je veux que tu retiennes. Pendant des millénaires, ces sept métaux, et seulement ces sept-là, étaient les seules substances métalliques connues. Et le chiffre sept n'est pas tombé du ciel par hasard. Les Anciens ont fait un rapprochement qui nous paraît aujourd'hui poétique, mais qui pour eux était une vérité du monde : sept métaux, sept astres mobiles dans le ciel. À chaque métal son astre. L'or, c'était le Soleil, brillant et incorruptible. L'argent, c'était la Lune, pâle et froide. Le fer rougeâtre, c'était Mars, la planète de la guerre. Le cuivre, c'était Vénus. L'étain allait à Jupiter, le plomb lourd et sombre à Saturne, la planète la plus lente et la plus lointaine. Et le mercure, le vif-argent insaisissable, portait le nom de la planète Mercure, et il le porte encore aujourd'hui : c'est le seul métal dont le nom français est resté celui d'une planète.
Cette correspondance a laissé une trace que tu utilises toutes les semaines sans y penser. Les jours de la semaine portent le nom de ces mêmes astres. Lundi, le jour de la Lune, donc de l'argent. Mardi, le jour de Mars, donc du fer. Mercredi, Mercure. Jeudi, Jupiter. Vendredi, Vénus. Notre calendrier garde, fossilisée dans le langage, cette vieille chimie astrale.
Pour les alchimistes du Moyen Âge, cette idée allait très loin. Si les métaux étaient liés aux astres, alors ils n'étaient peut-être pas immuables. Peut-être qu'un métal vil, comme le plomb de Saturne, pouvait mûrir, évoluer, et finir par devenir de l'or, le métal parfait du Soleil. Toute la quête de la transmutation, du Grand Œuvre, du fameux changement du plomb en or, repose là-dessus. C'était une fausse science, mais une fausse science obstinée, qui a manipulé les substances, chauffé, distillé, mélangé pendant des siècles. Et de ces gestes-là, peu à peu, allait naître la vraie chimie.
Voilà le point de départ. Sept métaux, aucune date de découverte, aucun inventeur, parce qu'ils accompagnent l'humanité depuis toujours. C'est le socle. La grande aventure des éléments, celle qui a des noms et des dates, celle des découvertes une à une, ne commence vraiment qu'au moment où l'on va isoler un huitième métal. Et ce huitième, ce sera le phosphore, arraché par hasard, au dix-septième siècle, à un seau d'urine, dans le laboratoire d'un alchimiste allemand. Mais ça, ce sera la prochaine étape.
Le porteur de lumière
Hennig Brand, alchimiste
(Joseph Wright)
À force de faire bouillir des milliers de litres d'urine pour en tirer de l'or, Brand obtient une substance cireuse qui brille toute seule dans l'obscurité. Premier élément isolé avec une date et un nom : phosphore, « porteur de lumière ». La chimie commence ici.
On quitte maintenant le monde sans date et sans nom des sept métaux anciens. À partir d'ici, chaque élément a une histoire : un homme, un lieu, une année. Et le tout premier de cette longue série, c'est le phosphore. Un élément découvert en cherchant tout autre chose, et découvert, c'est ça le plus savoureux, dans un seau d'urine.
L'histoire se passe vers seize cent soixante-neuf, à Hambourg, en Allemagne. Le personnage s'appelle Hennig Brand. Ce n'est pas un savant. C'est un ancien officier devenu marchand, et surtout un alchimiste obstiné, de ceux qui passent leur vie et leur fortune à courir après la pierre philosophale, cette substance légendaire censée changer les métaux en or.
Brand avait une idée bien à lui. Il s'était mis en tête que le secret de l'or se cachait dans le corps humain, et plus précisément dans l'urine. Pourquoi ? Parce que l'urine est dorée. Ce raisonnement nous fait sourire aujourd'hui, mais dans la logique alchimiste, la couleur d'une substance révélait sa nature profonde. Si l'urine était dorée, c'est qu'elle devait contenir, sous une forme cachée, le principe de l'or.
Alors Brand s'est lancé dans une entreprise absolument démesurée. Il a collecté de l'urine. Énormément d'urine. Les récits parlent de plusieurs milliers de litres, récupérés sans doute auprès des casernes et des tavernes de la ville. Il l'a laissée croupir pendant des jours, jusqu'à ce qu'elle pourrisse. Puis il l'a fait bouillir, encore et encore, jusqu'à la réduire à une pâte épaisse. Et il a chauffé cette pâte à très haute température, dans une cornue, en recueillant les vapeurs.
Ce qu'il obtient au bout de ce travail répugnant, ce n'est évidemment pas de l'or. C'est une substance cireuse, blanche, translucide. Mais cette substance a une propriété stupéfiante, qui a dû couper le souffle de Brand dans son laboratoire sombre : elle brille. Elle émet une lueur verdâtre, pâle, dans l'obscurité. Une lumière froide, sans flamme, sans chaleur, qui semble sortir de la matière elle-même. Et au contact de l'air, par moments, elle prend feu toute seule.
Brand venait d'isoler un élément chimique nouveau. Le premier que l'humanité découvrait depuis la nuit des temps. Et il lui a donné un nom qui décrit exactement ce qu'il avait vu : phosphore. Le mot vient du grec, et il signifie porteur de lumière. C'est d'ailleurs le nom que les Grecs donnaient aussi à l'étoile du matin, à la planète Vénus quand elle brille à l'aube. Le phosphore, c'est le porteur de lumière.
Il y a quelque chose de magnifique dans cette ironie. Brand cherchait l'or, le métal du Soleil, et il n'a pas trouvé d'or. L'urine ne contient pas d'or. Mais elle contient des phosphates, des composés du phosphore, parce que le phosphore est partout dans notre corps. Et au lieu de l'or, du métal, il a trouvé la lumière. Il cherchait la richesse, il a trouvé un élément.
En bon alchimiste, Brand a gardé son procédé secret. Il espérait encore en tirer fortune, il a essayé de le vendre. Mais un secret de ce genre ne tient jamais bien longtemps. D'autres ont fini par retrouver la méthode, en Allemagne puis en Angleterre, où le célèbre savant Robert Boyle l'a reproduite et étudiée bien plus sérieusement que Brand ne l'avait jamais fait. Le phosphore est ainsi passé, en quelques années, des mains d'un alchimiste rêveur à celles des premiers vrais chimistes.
Cette scène a tellement frappé les imaginations qu'un peintre anglais, Joseph Wright of Derby, en a fait un tableau resté célèbre, un siècle plus tard. On y voit l'alchimiste à genoux dans la pénombre, devant sa cornue d'où jaillit une lumière éclatante, dans une posture presque religieuse. Le titre du tableau dit tout : l'alchimiste découvrant le phosphore.
Maintenant, deux choses sur cet élément, pour que tu le gardes bien en tête.
La première, c'est qu'il est dangereux. Le phosphore blanc, celui de Brand, s'enflamme spontanément au contact de l'air, et il brûle en faisant des brûlures terribles. C'est pour cette raison qu'on l'a longtemps utilisé dans les premières allumettes, au dix-neuvième siècle, et que ces allumettes ont causé d'innombrables accidents et des maladies professionnelles graves chez les ouvrières des fabriques. Le porteur de lumière a aussi été un porteur de feu et de souffrance.
La seconde chose, et c'est la plus belle, c'est que le phosphore est un élément de la vie. Brand l'a tiré du corps humain sans le savoir, mais il avait mis la main sur l'un des constituants essentiels du vivant. Le phosphore est dans tes os, qui sont faits de phosphate de calcium. Il est dans ton ADN, dont la structure même, la fameuse double hélice, est tenue par une colonne de groupes phosphate. Il est dans l'ATP, la molécule qui transporte l'énergie dans chacune de tes cellules, à chaque seconde. Sans phosphore, pas de vie possible. Brand l'a extrait de l'urine parce que le corps en regorge, et il a fallu attendre encore deux siècles pour comprendre pourquoi.
Voilà donc le huitième. Le premier élément avec une date, un nom de découvreur, une scène précise. Et il marque vraiment un basculement. Après lui, la chimie va sortir lentement de l'alchimie. Le dix-huitième siècle qui s'ouvre va devenir le grand siècle des découvertes : le cobalt, le nickel, l'hydrogène, l'oxygène, toute une cascade d'éléments arrachés un à un à la nature. C'est cette cascade qu'on va suivre maintenant, élément par élément.
Le métal du lutin Kobold
Georg Brandt, chimiste suédois
Le minerai bleu que les mineurs de Saxe accusaient un esprit de la mine de leur infliger livre enfin son secret. Brandt en extrait un métal blanc-bleuté responsable du bleu profond des verres et des porcelaines depuis l'Antiquité. Le nom du lutin reste : cobalt.
Voici la troisième note, et avec elle on entre vraiment dans le grand siècle des découvertes, le dix-huitième. Le premier métal nouveau de cette histoire, le premier vrai métal isolé depuis l'Antiquité, c'est le cobalt. Et son nom, à lui seul, raconte une superstition de mineurs.
Reviens quelques siècles en arrière, dans les montagnes de Saxe, en Allemagne, dans ce qu'on appelle justement les monts Métallifères. C'est l'un des grands pays miniers de l'Europe : on y creuse l'argent, le cuivre, l'étain, depuis le Moyen Âge. Les mineurs y connaissent leurs minerais comme un paysan connaît ses terres.
Or, parfois, ils tombaient sur un minerai déroutant. Un minerai qui avait tout l'air, à l'œil, d'un bon minerai d'argent ou de cuivre. Lourd, brillant par endroits. Les mineurs l'extrayaient, le portaient à la fonte, espéraient en tirer du métal précieux. Et là, déception totale : le minerai ne donnait rien. Pas d'argent, pas de cuivre, rien d'exploitable. Pire encore : quand on le chauffait au four, il dégageait des fumées âcres, suffocantes, qui rendaient les ouvriers malades. On sait aujourd'hui que ce minerai contenait de l'arsenic, et que ces vapeurs étaient tout simplement toxiques. Mais les mineurs de l'époque n'avaient pas cette explication.
Alors ils en ont trouvé une autre. Pour eux, ce minerai trompeur, qui ressemblait à de la richesse et qui ne donnait que du poison, était ensorcelé. Il était l'œuvre d'un esprit de la mine, un lutin malicieux et farceur du folklore germanique. Ce lutin, on l'appelait le kobold. Le kobold se cachait sous terre, volait le bon minerai, le remplaçait par sa pâle imitation, et empoisonnait ceux qui essayaient de le travailler. Le minerai maudit a donc pris le nom du lutin : le minerai de kobold.
Et pourtant, ce minerai détesté n'était pas complètement inutile. Depuis très longtemps, bien avant qu'on comprenne quoi que ce soit, on savait qu'en l'ajoutant au verre en fusion, il donnait une couleur extraordinaire : un bleu profond, intense, magnifique. Le bleu de cobalt. On le retrouve dans les verres bleus de l'Égypte ancienne, dans les vitraux des cathédrales, dans la porcelaine bleue de Chine. Pendant des millénaires, les artisans ont utilisé ce pigment sans avoir la moindre idée de ce qui produisait ce bleu.
C'est là qu'intervient notre savant. En mille sept cent trente-cinq, un chimiste suédois du nom de Georg Brandt s'attaque à l'énigme. Brandt est un esprit méthodique, un homme de laboratoire. Il prend ce minerai de kobold, il le décompose, il le purifie, il l'analyse. Et il finit par en extraire un métal jusque-là inconnu, un métal d'un blanc légèrement bleuté. Il démontre, surtout, que c'est ce métal nouveau, et lui seul, qui est responsable de la fameuse couleur bleue du verre. Le bleu ne venait pas du bismuth, comme on le croyait. Il venait d'un élément que personne n'avait jamais isolé.
Brandt garde le nom populaire du minerai et le donne à son métal : le cobalt. Et voilà ce que je trouve magnifique dans cette histoire. Le nom d'un lutin de mine, une créature de superstition, une peur de l'obscurité souterraine, s'est retrouvé fossilisé pour toujours dans le nom d'un élément chimique. Aujourd'hui encore, dans la classification de tous les atomes de l'univers, il y a une case qui porte le nom d'un petit démon farceur de la mythologie allemande.
Et c'est exactement ce que fait le dix-huitième siècle. Là où les mineurs voyaient un esprit malveillant, la chimie naissante voit un élément à isoler, à mesurer, à comprendre. Le kobold ne disparaît pas : il change de statut. Il passe du monde des légendes à celui des faits. La superstition devient science, mais la science, élégamment, garde le souvenir de la superstition dans le mot lui-même.
Le cobalt, c'est donc le premier métal véritablement nouveau de cette grande aventure. Et ce n'est pas une curiosité de musée. De nos jours, le cobalt est au cœur de la vie moderne : c'est l'un des composants essentiels des batteries lithium-ion, celles de ton téléphone, de ton ordinateur, des voitures électriques. Sa production, concentrée pour l'essentiel en République démocratique du Congo, est devenue un enjeu industriel et géopolitique majeur, avec ses tensions et ses zones d'ombre. Le vieux minerai maudit des mineurs de Saxe est aujourd'hui un métal stratégique que les grandes puissances s'arrachent.
Retiens donc ceci pour le cobalt : un minerai qu'on croyait ensorcelé, le nom d'un lutin, et le premier métal arraché à la nature par la chimie moderne. Le suivant va lui ressembler étrangement, parce que les mineurs de Saxe avaient un autre démon dans leurs galeries. Et ce démon-là, lui aussi, va devenir un élément.
Le faux cuivre du diable
Axel Fredrik Cronstedt, minéralogiste suédois
Un minerai rouge cuivré refuse obstinément de livrer du cuivre. Les mineurs accusent un démon : Nickel, vieux Nick, le malin. Cronstedt rejoue la scène du cobalt et garde le nom du lutin. Aux États-Unis, la pièce de cinq cents s'appelle encore un « nickel ».
Je te le disais à la fin de la note précédente : les mineurs de Saxe n'avaient pas qu'un seul démon dans leurs galeries. Le cobalt portait le nom d'un lutin. Le quatrième élément de notre histoire, le nickel, porte le nom d'un autre. Et c'est presque la même histoire, racontée une seconde fois.
Nous sommes toujours dans les montagnes minières d'Allemagne, toujours au milieu de gens qui passent leur vie sous terre à chercher du cuivre. Et de nouveau, ces mineurs tombent régulièrement sur un minerai trompeur. Cette fois, ce n'est pas un minerai bleu, c'est un minerai d'une belle couleur rouge cuivré. À le voir, n'importe quel mineur aurait juré que c'était un excellent minerai de cuivre. Sa couleur le promettait.
Mais comme pour le cobalt, la promesse n'était jamais tenue. On avait beau le chauffer, le fondre, le travailler de toutes les manières possibles, jamais ce minerai ne donnait le moindre gramme de cuivre. Il ressemblait au cuivre, il imitait le cuivre, et il refusait obstinément d'en livrer.
Et les mineurs ont réagi exactement comme leurs voisins face au cobalt : ils ont accusé un esprit malin. Ils ont décidé que ce faux cuivre était un mauvais tour joué par un lutin. Le lutin en question, dans le folklore allemand, s'appelait Nickel. C'est un diminutif du prénom Nicolas, mais c'était aussi, à l'époque, un surnom courant pour désigner le diable ou un démon farceur. Le vieux Nick, c'était une façon familière de nommer le malin.
Alors les mineurs ont baptisé ce minerai d'un nom méprisant et superstitieux : le Kupfernickel. Mot à mot, cela veut dire le cuivre de Nickel, le cuivre du lutin, le cuivre du diable. Une manière de dire : ce n'est pas du vrai cuivre, c'est une contrefaçon démoniaque, un faux cuivre ensorcelé qui se moque de nous.
Et voici le savant. En mille sept cent cinquante et un, un minéralogiste suédois, Axel Fredrik Cronstedt, décide d'examiner sérieusement ce Kupfernickel honni. Cronstedt est un homme rigoureux, un grand connaisseur des minéraux. Il chauffe, il traite, il purifie ce minerai du diable. Et il en extrait un métal qui n'est ni du cuivre, ni rien de connu : un métal nouveau, blanc, dur, brillant.
Cronstedt comprend qu'il tient un élément inédit. Et pour le nommer, il fait un geste qui ressemble à celui de Brandt avec le cobalt : il garde le nom populaire, mais il le raccourcit. Il laisse tomber le kupfer, le cuivre, puisque justement ce n'était pas du cuivre. Il ne conserve que la seconde partie, le nom du lutin. Et il appelle son métal, tout simplement : nickel.
Tu vois la symétrie. Deux fois de suite, à seize ans d'intervalle, la même scène se rejoue. Un minerai trompeur. Des mineurs qui crient à la sorcellerie et accusent un esprit de la mine. Et puis un chimiste scandinave, patient et méthodique, qui ouvre le minerai et y trouve, à la place du démon, un élément. Le cobalt et le nickel sont des frères : tous deux portent dans leur nom un lutin de la peur souterraine, tous deux ont été arrachés à la légende par la chimie suédoise du dix-huitième siècle.
Au début, d'ailleurs, la communauté savante n'a pas tout de suite cru Cronstedt. Beaucoup pensaient que son nickel n'était pas un vrai élément, mais un mélange, un alliage de métaux déjà connus, peut-être du cuivre mal débarrassé de ses impuretés. Il a fallu quelques décennies, et le travail d'autres chimistes, pour que le nickel soit définitivement reconnu comme un élément à part entière. La science, c'est aussi cela : une découverte qu'il faut défendre, vérifier, parfois imposer contre le doute des collègues.
Et le nickel, comme le cobalt, est tout sauf une curiosité oubliée. C'est un métal remarquablement résistant à la corrosion et à la chaleur. Allié au fer et au chrome, il donne les aciers inoxydables, ces aciers qui ne rouillent pas et qu'on retrouve partout, des couverts de ta cuisine aux instruments de chirurgie. Il sert aussi à fabriquer des pièces de monnaie depuis très longtemps. Aux États-Unis, d'ailleurs, on appelle encore familièrement la pièce de cinq cents un nickel, du nom du métal. Le lutin allemand a fini sa carrière dans les poches du monde entier.
Voilà donc nos deux premiers métaux du dix-huitième siècle. Le cobalt et le nickel, deux démons de mine devenus deux éléments. À chaque fois, le même mouvement : la chimie ne se contente pas de découvrir, elle dissout la peur. Là où l'on voyait un sortilège, elle montre une matière. Le prochain élément va nous faire quitter les mines et les métaux. On va passer aux gaz, à l'invisible. Et avec lui, c'est une croyance bien plus ancienne et bien plus solide que les lutins qui va tomber.
L'eau n'est plus un élément
Henry Cavendish, puis Antoine Lavoisier pour le nom
(croqué à son insu)
Cavendish, recueilli et timide à l'extrême, verse des acides sur du fer, recueille un gaz très léger qui en brûlant fabrique de l'eau. Deux millénaires de théorie des quatre éléments se fissurent : l'eau est un composé. Lavoisier baptisera ce gaz « générateur d'eau » — hydrogène.
On quitte les mines et les métaux. Le cinquième élément de notre histoire ne se ramasse pas, ne se forge pas, ne brille pas dans la pierre. C'est un gaz. Invisible, impalpable. Et pourtant, sa découverte va faire tomber l'une des plus vieilles certitudes de la pensée humaine. Cet élément, c'est l'hydrogène.
Le personnage central s'appelle Henry Cavendish, et c'est l'un des savants les plus étranges de toute l'histoire des sciences. Cavendish est anglais, et il est immensément riche, héritier d'une des grandes fortunes d'Angleterre. Mais l'argent ne l'intéresse pas. Ce qui l'intéresse, c'est mesurer le monde. Et c'est un homme d'une timidité presque maladive. Il fuyait la compagnie, parlait à peine, ne supportait pas qu'on le regarde. On raconte qu'il communiquait avec ses domestiques par billets écrits, et qu'il a fait construire un escalier séparé dans sa maison pour ne croiser personne. Cet homme infiniment seul a fait, dans le silence de son laboratoire privé, des découvertes capitales.
En mille sept cent soixante-six, Cavendish travaille sur une expérience simple en apparence. Il verse des acides sur des métaux : du fer, du zinc. Et il observe que cette réaction dégage un gaz. Un gaz qu'il recueille soigneusement, et qu'il se met à étudier avec la minutie obsessionnelle qui le caractérise.
Ce gaz a deux propriétés frappantes. D'abord, il est incroyablement léger. Cavendish le mesure, le pèse, et constate que c'est de loin le plus léger de tous les gaz connus, bien plus léger que l'air ordinaire. Ensuite, il est inflammable. Approchez une flamme, et le gaz s'enflamme aussitôt, parfois avec une petite détonation sèche. Cavendish l'appelle, très logiquement, l'air inflammable.
Mais la découverte vraiment décisive vient quand il fait brûler ce gaz et qu'il observe ce qui se forme. En brûlant, l'air inflammable produit… de l'eau. De fines gouttelettes d'eau pure, qui se condensent sur les parois. Un gaz qui, en se consumant, fabrique de l'eau.
Arrête-toi un instant sur ce que cela signifie. Depuis l'Antiquité grecque, depuis Empédocle et Aristote, depuis plus de deux mille ans, toute la pensée occidentale reposait sur l'idée des quatre éléments : la terre, l'air, le feu, et l'eau. Quatre principes simples, indivisibles, fondamentaux, à partir desquels tout le reste serait composé. L'eau, en particulier, était considérée comme un élément pur, l'une des briques ultimes de l'univers. Personne n'imaginait qu'on puisse fabriquer de l'eau. L'eau, on en avait, on n'en faisait pas.
Et voilà qu'en brûlant un gaz, on en produit. L'eau n'est donc pas un élément. L'eau est un composé : un assemblage de choses plus simples. C'est l'une des plus belles fissures jamais ouvertes dans le vieil édifice des quatre éléments. Une croyance de deux millénaires qui se lézarde dans le laboratoire d'un homme trop timide pour dîner avec ses pairs.
Cavendish, fidèle à son caractère, ne fait pas grand bruit de tout cela. C'est un autre savant, le Français Antoine Lavoisier, qui va saisir toute la portée de la découverte, la reproduire, la comprendre en profondeur, et surtout lui donner son nom définitif. Lavoisier comprend que ce gaz est l'un des deux constituants de l'eau. Alors il le baptise à partir du grec. Il prend le mot qui désigne l'eau, et celui qui veut dire engendrer, produire. Et il forge le nom : hydrogène. Littéralement, celui qui engendre l'eau, le générateur d'eau. C'est le nom que cet élément porte encore aujourd'hui.
L'hydrogène va ensuite avoir une carrière éclatante. Comme c'est le plus léger des gaz, on s'en sert très vite, dès mille sept cent quatre-vingt-trois, pour gonfler les premiers ballons qui s'élèvent dans le ciel de Paris. Plus tard, on comprendra que l'hydrogène est en réalité l'élément le plus abondant de tout l'univers : c'est lui qui constitue l'essentiel des étoiles, lui qui brûle au cœur du Soleil, lui qui était là, en premier, juste après la naissance du cosmos. L'atome le plus simple qui existe, un seul proton, un seul électron. Le commencement de tout.
Mais retiens surtout, pour cette note, le geste fondateur. Un homme seul, dans le silence, verse de l'acide sur du fer, recueille un gaz, le brûle, et fabrique de l'eau. Et par ce simple geste, il montre que l'eau des Anciens n'était pas un élément. La théorie des quatre éléments, qui avait tenu deux mille ans, vient de recevoir un coup dont elle ne se relèvera pas.
Et le coup de grâce, justement, va venir des deux notes suivantes. Parce qu'il restait, dans cette vieille théorie, un dernier élément à démanteler : l'air. L'air que tout le monde croyait simple, lui aussi. Et on va découvrir qu'il n'est pas un, mais plusieurs.
L'air n'est pas un
Daniel Rutherford, élève de Joseph Black
Rutherford retire de l'air tout ce qui brûle et tout ce qui fait respirer. Il reste un gaz inerte, occupant la majeure partie du volume. Lavoisier le nommera azote — « sans vie ». Paradoxe magnifique : ce « gaz mort » est l'élément central des protéines et de l'ADN.
Après l'eau, c'est au tour de l'air. Dans la vieille théorie des quatre éléments, l'air était l'un des quatre principes simples de l'univers. Une substance unique, homogène, fondamentale. Le sixième élément de notre histoire va briser cette idée. Cet élément, c'est l'azote. Et son nom, tu vas voir, est l'un des plus paradoxaux de toute la chimie.
Nous sommes en mille sept cent soixante-douze, en Écosse, à Édimbourg. Le personnage est un jeune homme, un étudiant en médecine du nom de Daniel Rutherford. Il travaille sous la direction d'un grand chimiste de l'époque, Joseph Black, celui-là même qui avait déjà identifié le gaz carbonique. L'air commence à intriguer les savants : et s'il n'était pas aussi simple qu'on le croyait ?
Rutherford monte une expérience d'une logique limpide. Il part de l'air ordinaire, l'air qu'on respire. Et il décide de lui retirer tout ce qui, dans cet air, sert à quelque chose. Premièrement, il fait brûler des substances dans un volume d'air fermé, jusqu'à ce que plus rien ne veuille brûler. L'air a perdu sa capacité à entretenir une flamme. Deuxièmement, il enferme un petit animal, une souris, dans cet air, et il attend. La souris respire, jusqu'à ne plus pouvoir. L'air a perdu sa capacité à entretenir la vie. Enfin, il fait absorber le gaz carbonique produit par tout cela.
Et après toutes ces opérations, il reste quelque chose. Il reste un gaz. Un gaz qui occupe encore la plus grande partie du volume de départ. Un gaz dans lequel aucune flamme ne brûle, dans lequel aucun animal ne peut vivre. Un gaz qui semble parfaitement inerte, parfaitement mort.
Rutherford l'appelle l'air méphitique, ou l'air vicié. Méphitique, c'est un mot qui évoque les exhalaisons malsaines, l'air corrompu des marais. Pour lui, c'est le résidu, le déchet : ce qui reste de l'air une fois qu'on lui a ôté tout ce qui le rendait utile.
Ce qui est remarquable, c'est que Rutherford n'est pas le seul à mettre la main sur ce gaz à cette époque. Plusieurs savants l'isolent presque en même temps, chacun de son côté : le Suédois Scheele, l'Anglais Cavendish, dont je t'ai déjà parlé, et Priestley aussi. C'est souvent ainsi en science : quand une idée est mûre, quand les outils sont prêts, la découverte tombe dans plusieurs mains à la fois. Mais c'est à Rutherford qu'on attribue traditionnellement la première description claire de ce nouveau gaz.
Et voici le plus beau, le nom. C'est encore Lavoisier, le grand chimiste français, qui va le baptiser. Il regarde ce gaz dans lequel rien ne brûle et rien ne respire, ce gaz où la souris meurt, et il forge un nom à partir du grec. Il prend le préfixe qui veut dire sans, privé de, et le mot qui veut dire la vie. Et il l'appelle azote. Azote, cela veut dire littéralement : sans vie, privé de vie, ce qui ne fait pas vivre.
Voilà le paradoxe que je voulais que tu entendes. Cet élément qu'on a nommé sans vie est, en réalité, l'un des plus indispensables à la vie qui soit. D'abord parce qu'il est partout : l'azote représente environ soixante-dix-huit pour cent de l'air que tu respires en ce moment. Quand tu emplis tes poumons, c'est surtout de l'azote que tu inspires. L'air n'est pas un élément simple : c'est un mélange, et son composant majoritaire, et de très loin, c'est ce gaz qu'on a cru être un déchet.
Et surtout, l'azote est un constituant fondamental du vivant. Toutes les protéines de ton corps contiennent de l'azote. Ton ADN en contient. Les acides aminés, les briques de la vie, sont bâtis autour d'atomes d'azote. Sans azote, aucune plante ne pousse, aucun animal ne se construit. C'est même souvent l'azote qui manque aux sols et qui limite les récoltes, et c'est pour cela qu'au vingtième siècle on a inventé le moyen de capter l'azote de l'air pour fabriquer des engrais, un procédé qui nourrit aujourd'hui une grande partie de l'humanité.
Alors retiens bien ce paradoxe : l'élément baptisé sans vie est celui qui, par les protéines, par l'ADN, par les engrais, rend la vie possible à grande échelle. Le nom dit la première impression, l'expérience de la souris qui meurt. La réalité, découverte plus tard, dit exactement l'inverse.
Avec l'azote, on a démontré que l'air n'était pas un, mais composé. Il reste alors une question évidente. Si l'azote est la partie de l'air où rien ne brûle et rien ne vit, c'est donc qu'il existe une autre partie. La partie qui, elle, fait brûler et fait vivre. Cette autre partie, ce sera la septième note. Et ce sera l'élément le plus important de toute cette histoire.
La révolution chimique
Carl Wilhelm Scheele, Joseph Priestley, Antoine Lavoisier
(par J.-L. David)
Trois hommes pour un seul gaz. Scheele l'obtient en premier mais publie tard. Priestley le piège avec une loupe et l'appelle « air déphlogistiqué ». Lavoisier comprend : la combustion, la rouille et la respiration sont une seule et même réaction d'union. Il pèse, il nomme : oxygène. La chimie moderne commence.
Voici la septième note, et c'est la plus importante de toutes. L'azote, on l'a vu, c'est la partie de l'air où rien ne brûle et rien ne vit. Il existe forcément une autre partie : celle qui fait brûler les flammes et vivre les êtres. Cette partie, c'est l'oxygène. Et sa découverte ne va pas seulement ajouter un élément à la liste : elle va provoquer une véritable révolution, et faire basculer la chimie tout entière dans l'âge moderne.
L'histoire de l'oxygène, c'est d'abord celle de trois hommes. Le premier, c'est un pharmacien suédois, Carl Wilhelm Scheele. Un chimiste de génie, modeste, qui travaillait dans l'arrière-boutique de son officine. Scheele obtient le gaz dès le début des années mille sept cent soixante-dix. Il l'appelle l'air de feu, parce qu'il a remarqué que les choses y brûlent magnifiquement. Mais Scheele publie ses travaux avec beaucoup de retard. Et en science, la date de publication compte autant que la date de découverte.
Le deuxième homme, c'est un Anglais, Joseph Priestley. Un pasteur dissident, un esprit curieux de tout. En mille sept cent soixante-quatorze, Priestley fait une expérience devenue célèbre. Il prend de l'oxyde de mercure, une poudre rougeâtre, et il la chauffe en concentrant sur elle les rayons du soleil avec une grosse loupe. La poudre dégage un gaz. Priestley recueille ce gaz, et il l'étudie. Ce qu'il observe le stupéfie. Une bougie y brûle avec un éclat extraordinaire, une flamme vive, intense. Une souris enfermée dans ce gaz y survit bien plus longtemps que dans l'air ordinaire. Priestley lui-même en respire, et il décrit une sensation de légèreté agréable.
Mais Priestley, comme Scheele, est prisonnier d'une théorie fausse. À cette époque, presque tous les chimistes croient à ce qu'on appelle le phlogistique. Selon cette théorie, quand une chose brûle, elle libère un principe mystérieux, le phlogistique. C'est une idée séduisante, mais entièrement à l'envers de la réalité. Priestley, qui croit dur comme fer au phlogistique, interprète mal sa propre découverte. Il appelle son gaz l'air déphlogistiqué, c'est-à-dire un air vidé de phlogistique, capable d'en absorber beaucoup, et donc d'entretenir une belle combustion. Il a le gaz entre les mains, mais pas la bonne explication.
Et c'est là qu'intervient le troisième homme, le plus grand : Antoine Lavoisier. Le chimiste français que tu as déjà croisé pour l'hydrogène et pour l'azote. Priestley, de passage à Paris, raconte son expérience à Lavoisier lors d'un dîner. Lavoisier, lui, ne croit pas au phlogistique. C'est un esprit d'une rigueur absolue, obsédé par la mesure, par la balance, par le poids exact des choses. Il reprend l'expérience, il pèse tout, avant, pendant, après.
Et il comprend ce que ni Scheele ni Priestley n'avaient compris. Quand une chose brûle, elle ne libère rien du tout. Au contraire : elle se combine avec ce gaz nouveau. La combustion, c'est une union. La rouille du fer, c'est une union lente avec ce même gaz. Et la respiration des animaux, c'est encore une combustion, une union du même gaz avec le corps. Lavoisier détruit la théorie du phlogistique. Il met la chimie à l'endroit.
C'est lui qui baptise le gaz. Il le construit, comme à son habitude, à partir du grec. Il pense, à tort d'ailleurs, que ce gaz est l'ingrédient qui forme tous les acides. Alors il l'appelle oxygène : le générateur d'acides. On a découvert plus tard que c'était une erreur, que tous les acides n'en contiennent pas. Mais le nom était lancé, et il est resté. L'oxygène.
Ce que Lavoisier accomplit, ce n'est pas une découverte de plus. C'est une refondation. Avec l'oxygène, il établit que la combustion, la rouille et la respiration sont une seule et même chose. Il énonce le grand principe de la conservation de la masse : dans une réaction chimique, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme et tout se pèse. Il donne à la chimie un langage clair, une méthode, des noms rationnels. On parle, à juste titre, de la révolution chimique. La chimie ancienne, encore mêlée d'alchimie et de phlogistique, s'arrête avec lui. La chimie moderne commence.
Il y a une ombre tragique à cette histoire. Lavoisier, ce génie qui a fondé la chimie moderne, était aussi fermier général, c'est-à-dire collecteur d'impôts sous l'Ancien Régime. Pendant la Révolution française, en mille sept cent quatre-vingt-quatorze, il a été condamné et guillotiné. On rapporte ce mot terrible du juge : la République n'a pas besoin de savants. Et le mathématicien Lagrange a dit le lendemain : il leur a suffi d'un instant pour faire tomber cette tête, et cent années peut-être ne suffiront pas pour en reproduire une semblable.
Voilà donc nos sept premières notes. Les sept métaux de l'Antiquité, le phosphore arraché à l'urine, le cobalt et le nickel sortis des superstitions de mineurs, l'hydrogène qui a brisé l'élément eau, l'azote qui a montré que l'air est un mélange, et l'oxygène qui a tout réorganisé. De l'or des pharaons à la balance de Lavoisier, on vient de traverser toute la naissance de la chimie. Et maintenant, le terrain est prêt. La grande aventure du dix-neuvième siècle peut commencer : l'électricité va arracher de nouveaux métaux, et un Russe va ranger tous les éléments dans un tableau.
L'électricité comme machine à découvrir
Humphry Davy, à partir de la pile de Volta (1800)
(par T. Phillips)
Davy fond la potasse, fait passer un courant, voit naître des billes de métal qui flottent sur l'eau et s'enflamment au contact de l'air. En deux ans, sa pile arrache à la nature six métaux nouveaux. Le feu ne suffisait plus ; l'électricité prend le relais.
On entre dans le dix-neuvième siècle, et il s'ouvre avec un outil entièrement nouveau, un outil qui va devenir une véritable machine à découvrir des éléments. Cet outil, c'est l'électricité.
Tout commence en mille huit cent. Cette année-là, l'Italien Alessandro Volta invente la pile électrique. Pour la première fois dans l'histoire, les savants disposent d'une source de courant électrique continu, régulier, qu'on peut produire à volonté. Avant Volta, l'électricité n'était que l'étincelle, l'éclair, la décharge brève. Avec la pile, on a un courant qui coule, et qui dure.
Et très vite, on s'aperçoit que ce courant a un pouvoir étonnant : il peut décomposer la matière. Fais passer un courant dans de l'eau, et l'eau se sépare en deux gaz, l'hydrogène et l'oxygène. On appelle cela l'électrolyse. L'électricité devient une force capable de défaire les substances, de les casser en leurs constituants.
Le héros de cette histoire, c'est un jeune chimiste anglais, Humphry Davy. Davy est un personnage flamboyant. Brillant, ambitieux, séduisant. Il donne à Londres, à la Royal Institution, des conférences publiques si spectaculaires que la haute société se presse pour y assister comme on irait au théâtre. Et Davy a une intuition décisive. Il se dit : si le courant électrique peut décomposer l'eau, alors il peut peut-être décomposer des substances que personne, jusqu'ici, n'a jamais réussi à séparer.
Il pense en particulier à deux substances : la potasse et la soude. Ce sont des alcalis, des produits connus depuis très longtemps, qu'on tirait des cendres de plantes et qui servaient à faire le savon et le verre. Aucun chimiste n'avait jamais réussi à les décomposer. Le grand Lavoisier lui-même soupçonnait qu'elles cachaient des métaux inconnus, mais il n'avait aucun moyen de le prouver.
Davy, lui, a la pile. En mille huit cent sept, il fait fondre de la potasse et il y fait passer un courant électrique très puissant. Et là, il assiste à un spectacle inouï. À l'un des pôles, il voit apparaître de minuscules globules d'un métal brillant, couleur d'argent. Des petites billes de métal qui surgissent de la matière, et dont certaines, au contact de l'air, prennent feu aussitôt avec une petite flamme. On raconte que Davy, dans son laboratoire, a littéralement sauté de joie et dansé devant son expérience. Il venait de mettre au monde un élément nouveau : le potassium.
Quelques jours plus tard, il recommence avec la soude, et il en tire de la même manière un autre métal nouveau : le sodium.
Et ces deux métaux, sont absolument déconcertants. Imagine la stupeur des chimistes de l'époque. On croyait connaître les métaux : lourds, durs, solides, durables, comme le fer ou le cuivre. Or le potassium et le sodium sont tout le contraire. Ils sont si légers qu'ils flottent sur l'eau. Ils sont si mous qu'on les coupe aussi facilement qu'un morceau de beurre, avec un simple couteau. Et surtout, ils sont d'une réactivité folle : jette un morceau de sodium dans l'eau, et il file à la surface en grésillant, en fondant, parfois en s'enflammant d'une flamme jaune ou mauve, dans une réaction violente. Ce sont des métaux qui n'ont presque rien à voir avec l'idée qu'on se faisait d'un métal. La nature était bien plus variée qu'on ne l'imaginait.
Davy est lancé, et il ne s'arrête pas là. L'année suivante, en mille huit cent huit, il applique la même méthode électrique à d'autres substances réputées indécomposables. Et il fait surgir, coup sur coup, toute une série de métaux nouveaux : le calcium, celui de la craie et des os ; le magnésium ; le baryum ; le strontium. En l'espace de deux ans, un seul homme, armé d'une pile électrique, a enrichi la liste des éléments connus de plus d'une demi-douzaine de métaux. C'est l'une des moissons les plus spectaculaires de toute l'histoire de la chimie.
Ce qu'il faut retenir, c'est le principe. Au dix-huitième siècle, l'outil des chimistes, c'était essentiellement le feu : on chauffait, on calcinait, on fondait. Mais le feu a ses limites. Certaines substances, comme la potasse ou la chaux, résistaient à toutes les flammes. L'électricité, elle, atteint là où le feu échoue. Le courant arrache les éléments les plus solidement liés. Chaque fois que la science invente un nouvel instrument, une pile, plus tard un spectroscope, plus tard encore les rayonnements, une nouvelle fournée d'éléments tombe. L'histoire des éléments, c'est aussi l'histoire des instruments qui permettent de les débusquer.
Le potassium et le sodium, on les connaît bien aujourd'hui. Le sodium, tu en manges tous les jours : le sel de table, c'est du chlorure de sodium. Le potassium est vital pour tes cellules, pour tes muscles, pour ton cœur. Le calcium tient tes os debout. Ces métaux bizarres, légers et furieux, que Davy a fait jaillir de sa pile, sont en réalité parmi les plus essentiels au fonctionnement du vivant.
Davy avait pris l'habitude de nommer lui-même ses découvertes. Et l'une d'elles, justement, va nous occuper dans la note suivante. Car en étudiant un gaz jaune-verdâtre que tout le monde prenait pour un composé, Davy va démontrer que c'est, lui aussi, un élément à part entière. Ce gaz, c'est le chlore. Et il nous mènera, par un curieux détour, jusqu'à une fabrique de poudre à canon et à une magnifique vapeur violette.
Le vert et le violet
Humphry Davy (chlore), Bernard Courtois (iode), confirmé par Gay-Lussac
Davy tranche : le gaz jaune-vert suffocant est un élément, pas un composé — chlore, du grec pour vert pâle. À Dijon, un salpêtrier traite des cendres d'algues pour la poudre à canon de Napoléon ; une distraction d'acide sulfurique fait monter une vapeur d'un violet sublime. L'iode est né dans une fabrique de munitions.
Cette note raconte deux éléments cousins, le chlore et l'iode, et elle nous emmène dans un endroit inattendu pour de la chimie : une fabrique de poudre à canon, en pleine guerre.
Commençons par le chlore. Ce gaz avait en réalité été obtenu dès mille sept cent soixante-quatorze par le chimiste suédois Scheele, celui-là même qui a croisé notre route à propos de l'oxygène. Scheele avait produit un gaz d'une couleur étrange, un jaune tirant sur le vert, à l'odeur suffocante. Mais Scheele, comme tous les chimistes de son temps, était prisonnier des théories anciennes, et il a cru que ce gaz était un composé, une combinaison de plusieurs choses.
Il a fallu attendre Humphry Davy, le héros de la note précédente, pour trancher. En mille huit cent dix, Davy étudie ce gaz jaune-vert sous toutes les coutures, et il a beau essayer, il n'arrive jamais à le décomposer en quoi que ce soit de plus simple. Sa conclusion est nette : ce n'est pas un composé, c'est un élément. Un élément à part entière. Et fidèle à son habitude, Davy le baptise. Il choisit un nom tiré du grec, à partir du mot qui désigne le vert pâle. Il l'appelle le chlore. Le nom décrit simplement sa couleur.
Le chlore aura un destin contrasté. C'est lui qui, dissous dans l'eau, désinfecte et rend l'eau potable, sauvant ainsi d'innombrables vies. C'est lui aussi, hélas, qui sera utilisé comme gaz de combat dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Un même élément, l'hygiène d'un côté, l'arme chimique de l'autre.
Mais venons-en à son cousin, l'iode, et à la plus belle des deux histoires. Nous sommes en mille huit cent onze, en France, et la France de cette année-là est en guerre. Ce sont les guerres napoléoniennes. Or qui dit guerre dit canons, et qui dit canons dit poudre, et qui dit poudre dit salpêtre. Le salpêtre est l'ingrédient clé de la poudre à canon, et l'Empire en consomme des quantités énormes. On le fabrique notamment à partir des cendres d'algues marines, le varech, que l'on récolte en abondance sur les côtes de Bretagne et de Normandie. Brûler les algues, traiter les cendres : c'est une véritable industrie.
À Dijon travaille un homme dont c'est précisément le métier : Bernard Courtois, fils de salpêtrier, salpêtrier lui-même. Courtois traite, jour après jour, ces cendres d'algues pour en extraire les composés utiles à la poudre. Et un jour, en nettoyant ses cuves, il ajoute de l'acide sulfurique sur les résidus, peut-être un peu trop, distraitement.
Et là, sous ses yeux, quelque chose d'absolument splendide se produit. Des résidus s'élève un nuage de vapeur d'une couleur violette intense, une fumée pourpre, magnifique. Et cette vapeur, en se déposant sur les surfaces froides de l'atelier, ne redevient pas liquide : elle se fige directement en cristaux. De petits cristaux sombres, presque noirs, avec un éclat métallique. Courtois venait de voir naître un élément nouveau, par accident, dans une fabrique de munitions.
Courtois est un bon technicien, mais il n'a ni le temps ni les moyens d'étudier à fond sa découverte. Il en parle, il transmet des échantillons. Et ce sont deux grands savants qui vont identifier formellement le nouvel élément : le Français Gay-Lussac et, de nouveau, l'Anglais Humphry Davy, alors de passage en France malgré la guerre entre les deux pays. Tous deux confirment qu'il s'agit bien d'un élément. On le nomme, là encore, d'après le grec, et d'après ce qui avait tant frappé Courtois : la couleur de sa vapeur. Le mot grec pour violet donne le nom de l'élément : l'iode.
Je trouve cette histoire très belle, par tout ce qu'elle réunit. Un élément qui naît d'une distraction, d'une erreur de dosage. Un élément arraché à de simples algues ramassées sur une plage. Un élément qui surgit au milieu de l'effort de guerre d'un empire. Et un élément dont la signature, ce qui le révèle, est une chose purement esthétique : une vapeur d'un violet sublime. La science avance souvent ainsi, par hasards saisis au vol par des gens attentifs.
Et l'iode, comme tant d'éléments de cette histoire, touche directement à la vie et à la santé. Tu connais sans doute la teinture d'iode, ce liquide brun qu'on appliquait sur les plaies pour les désinfecter. Surtout, l'iode est indispensable au bon fonctionnement de la thyroïde, cette petite glande du cou qui règle une grande part de notre métabolisme. Quand l'iode manque dans l'alimentation, la thyroïde se dérègle, et c'est pour cette raison que, dans beaucoup de pays, on ajoute volontairement un peu d'iode au sel de cuisine. Le sel iodé de ta cuisine est l'héritier direct des cristaux violets de Bernard Courtois.
Voilà donc le chlore et l'iode, deux halogènes, deux cousins. On a maintenant une longue liste d'éléments connus. Mais cette liste, justement, commence à poser un problème. Elle s'allonge, elle se désordonne. Il manque un principe pour la ranger. Avant d'en arriver là, la prochaine note va s'arrêter sur un métal au destin extraordinaire, un métal d'abord plus précieux que l'or, et aujourd'hui dans toutes les canettes : l'aluminium.
Le métal plus précieux que l'or
Henri Sainte-Claire Deville (1850), puis Hall & Héroult (1886)
L'aluminium est le métal le plus abondant de l'écorce terrestre — et le plus difficile à arracher. Napoléon III réserve ses couverts d'aluminium à ses invités d'élite, ceux d'or aux autres. Puis deux jeunes de vingt-deux ans, des deux côtés de l'Atlantique, inventent simultanément le procédé électrique. Le prix s'effondre : du sommet du Washington Monument à la canette de soda.
Voici l'histoire d'un métal au destin incroyable. Un métal qui a été, pendant quelques décennies, plus précieux que l'or, et qui est aujourd'hui dans la poubelle de ta cuisine, sous la forme d'une canette vide. Ce métal, c'est l'aluminium. Et son histoire raconte une vérité essentielle sur les éléments.
Commençons par un paradoxe. L'aluminium est l'un des éléments les plus abondants de la Terre. Dans toute l'écorce terrestre, ce sol et ces roches sous tes pieds, l'aluminium est le métal le plus répandu de tous : il en représente environ huit pour cent. Il y en a partout, sous tes pas, dans presque chaque caillou, dans l'argile, dans la glaise.
Et pourtant, pendant toute l'histoire de l'humanité, jusqu'au dix-neuvième siècle, personne n'a jamais tenu un seul morceau d'aluminium métallique entre ses mains. Les pharaons, les Romains, les rois du Moyen Âge : aucun n'a connu ce métal. Pourquoi ? Parce que l'aluminium ne se trouve jamais à l'état pur dans la nature. Jamais de pépite d'aluminium, jamais de filon. Il est toujours combiné, accroché chimiquement à d'autres éléments, surtout à l'oxygène, et il s'y accroche avec une force extraordinaire. Le séparer, l'arracher à ses combinaisons, est terriblement difficile. L'abondance ne sert à rien si l'on ne sait pas extraire.
Les premiers à y parvenir, au début du dix-neuvième siècle, n'obtiennent que d'infimes quantités d'un métal impur. Puis, vers mille huit cent cinquante, un chimiste français, Henri Sainte-Claire Deville, met au point un véritable procédé d'extraction. Il est même soutenu dans ses recherches par l'empereur Napoléon Trois, qui rêvait d'équiper son armée de cuirasses et de matériel d'un métal à la fois solide et léger. Mais le procédé de Deville reste compliqué et ruineusement cher.
Résultat : l'aluminium devient le métal de luxe absolu. Le métal des rois et des riches. On raconte, et c'est l'anecdote la plus célèbre de cette histoire, que Napoléon Trois recevait ses invités avec une vaisselle particulière. Les hôtes les plus prestigieux, les plus honorés, avaient droit à des couverts en aluminium. Les invités ordinaires, eux, devaient se contenter de couverts en or. Tu as bien entendu : l'or était le métal de second rang, et l'aluminium le métal d'élite. À cette époque, l'aluminium valait plus cher que l'or, parfois bien plus cher.
Autre symbole : quand on a achevé, en mille huit cent quatre-vingt-quatre, le grand monument de Washington, cet immense obélisque de pierre, on a voulu le coiffer d'une pointe en métal noble. On a choisi l'aluminium. La petite pyramide au sommet du monument est en aluminium, parce qu'à l'époque c'était l'un des matériaux les plus précieux que l'on pouvait offrir.
Et puis, tout bascule en mille huit cent quatre-vingt-six. Cette année-là, deux jeunes hommes de vingt-deux ans, chacun de son côté, sans se connaître, l'un aux États-Unis, Charles Martin Hall, l'autre en France, Paul Héroult, inventent presque simultanément le même procédé. Un procédé électrique : on dissout le composé d'aluminium dans un bain fondu, et on fait passer un puissant courant qui libère le métal. C'est encore l'électricité, comme pour Davy et ses métaux alcalins, qui vient à bout de l'élément. Ce procédé, qu'on appelle aujourd'hui le procédé Hall-Héroult, est efficace, et il peut produire de l'aluminium en grande quantité.
Et le prix s'effondre. En quelques années à peine, l'aluminium passe du statut de métal plus cher que l'or à celui de métal industriel courant, puis carrément bon marché. La chute est vertigineuse. Le métal des empereurs devient le métal de tout le monde. On en fait des ustensiles, des fenêtres, puis des avions, puis ces milliards de canettes de boisson légères qu'on jette après usage.
Voilà la leçon que je veux que tu retiennes, et elle vaut pour beaucoup d'éléments. La valeur d'un élément ne dépend presque jamais de sa rareté réelle dans la nature. L'aluminium était abondant tout ce temps, juste sous nos pieds. Ce qui le rendait précieux, ce n'était pas la rareté du métal, c'était la difficulté de l'extraire. Sa valeur était une valeur de savoir-faire, pas une valeur de quantité. Le jour où la technique a rendu l'extraction facile, la préciosité s'est évaporée. L'aluminium n'est pas devenu plus commun dans la nature : il est devenu plus accessible à l'intelligence humaine.
C'est aussi cela, l'histoire des éléments : pas seulement une suite de découvertes, mais une lutte constante contre la difficulté technique. Certains éléments se ramassaient, comme l'or. D'autres demandaient le feu. D'autres l'électricité. D'autres encore demanderont, on le verra, les instruments les plus sophistiqués du vingtième siècle.
Mais à ce stade de notre histoire, vers les années mille huit cent soixante, un autre problème se pose. On connaît déjà une soixantaine d'éléments. La liste s'allonge, dans le désordre. Et un chimiste russe va, pour la première fois, mettre de l'ordre dans tout cela, et même prédire des éléments qu'on n'a pas encore trouvés. C'est la prochaine note : Mendeleïev et le tableau périodique.
L'ordre caché des éléments
Dmitri Mendeleïev
(1897)
Soixante éléments en désordre. Mendeleïev écrit chacun sur une carte et joue une réussite. Les propriétés reviennent périodiquement. Mais surtout, il laisse des cases vides et prédit les éléments manquants — masse, couleur, densité. Le gallium, le scandium, le germanium tomberont, exactement comme annoncé. Un catalogue devient une loi de la nature.
Jusqu'ici, dans nos notes, on a découvert les éléments un par un. Un métal ici, un gaz là, au gré des expériences, des hasards, des instruments. Mais vers le milieu du dix-neuvième siècle, un problème nouveau se pose. On connaît désormais une soixantaine d'éléments. Soixante. Et c'est le désordre. Une longue liste hétéroclite, sans organisation, comme une bibliothèque où les livres seraient empilés au hasard. Il manque une chose essentielle : un classement. Une carte. Un ordre.
Plusieurs chimistes sentent ce besoin et tentent leur chance. On remarque bien quelques régularités, des familles d'éléments qui se ressemblent. Mais personne n'arrive à un système complet et convaincant. Personne, jusqu'à un chimiste russe : Dmitri Mendeleïev.
Mendeleïev est un personnage haut en couleur. Une grande barbe, une chevelure abondante, un caractère entier. Il enseigne la chimie à Saint-Pétersbourg, et il cherche, justement, une bonne manière de présenter les éléments à ses étudiants. En mille huit cent soixante-neuf, il s'attelle sérieusement au problème.
Sa méthode est d'une simplicité désarmante. Il inscrit chaque élément connu sur une carte, comme une carte à jouer. Sur chaque carte, le nom de l'élément, sa masse, ses propriétés chimiques principales. Et il se met à manipuler ces cartes, à les disposer, à les déplacer, à les réorganiser sur sa table, comme on ferait une réussite. Il les classe d'abord par masse atomique, du plus léger au plus lourd.
Et c'est là qu'il voit quelque chose. Quelque chose de profond. En rangeant les éléments par masse croissante, il s'aperçoit que leurs propriétés reviennent de façon régulière. À intervalles réguliers, on retrouve un élément qui ressemble à un précédent. C'est ce qu'on appelle la périodicité. Un peu comme les jours de la semaine : tous les sept jours, on retrouve un lundi. Mendeleïev comprend que si on dispose les éléments en lignes et qu'on les empile correctement, les éléments d'une même famille, qui se ressemblent, se retrouvent alignés dans la même colonne. C'est la naissance du tableau périodique des éléments.
Mais le vrai trait de génie de Mendeleïev, celui qui le distingue de tous ses prédécesseurs, est ailleurs. Quand il dispose ses cartes, le tableau ne tombe pas juste partout. Il y a des endroits où, pour que les familles restent cohérentes, il faut laisser une case vide. Un trou dans la grille.
Là où un autre aurait forcé, bricolé, comblé le trou de travers, Mendeleïev fait un acte d'une audace remarquable. Il dit : ces cases vides ne sont pas des erreurs. Ce sont des éléments qui existent, mais qu'on n'a pas encore découverts. Le tableau me dit qu'ils doivent exister, et il me dit même où.
Et il va plus loin encore. Pour certaines de ces cases vides, il prédit, par avance, les propriétés de l'élément manquant. Sa masse approximative, sa couleur, sa densité, la façon dont il se combinera. Il décrit en détail des éléments que personne n'a jamais vus, simplement en lisant la logique de sa grille.
C'est un pari énorme. Et le pari est gagné, de façon éclatante. Dans les années qui suivent, on découvre, un par un, plusieurs de ces éléments manquants. Le gallium, le scandium, le germanium. Et chaque fois, leurs propriétés correspondent, avec une précision stupéfiante, à ce que Mendeleïev avait annoncé des années plus tôt. La case vide se remplit, exactement comme prévu.
Réfléchis à ce que cela signifie. Tant qu'un classement ne fait que ranger ce qu'on connaît, ce n'est qu'un catalogue, une commodité. Mais à partir du moment où il permet de prédire ce qu'on ne connaît pas encore, et que la prédiction se vérifie, ce n'est plus un catalogue : c'est une loi de la nature. Mendeleïev n'a pas seulement rangé les éléments. Il a découvert que les éléments obéissent à un ordre profond, caché, et que cet ordre est si réel qu'il dessine en creux les éléments qui manquent. Le tableau est devenu une véritable carte du territoire chimique, avec ses régions encore inexplorées clairement marquées.
Il y a une jolie légende qui raconte que Mendeleïev aurait vu son tableau en rêve, une nuit, tout entier, parfaitement ordonné. La vérité est plus belle que la légende : c'est le fruit d'années de réflexion et d'un travail acharné avec ses petites cartes. Mais la légende dit quelque chose de juste : il y a, dans cette découverte, quelque chose qui ressemble à une révélation.
On a compris, bien plus tard, que Mendeleïev avait même eu raison au-delà de ce qu'il savait. Le vrai principe qui ordonne les éléments, ce n'est pas exactement leur masse, c'est le nombre de protons dans leur noyau, ce qu'on appelle le numéro atomique. Mais sa grille, dans ses grandes lignes, était juste. Le tableau périodique qu'on accroche aujourd'hui dans toutes les salles de classe de chimie du monde, c'est encore le sien.
À partir de Mendeleïev, la chasse aux éléments change de nature. On ne cherche plus au hasard. On cherche en sachant qu'il manque telle ou telle case, avec telles propriétés attendues. Et justement, le tableau cachait une surprise que même Mendeleïev n'avait pas vue venir : il manquait une colonne entière. Toute une famille d'éléments invisibles, parce qu'ils ne réagissent avec rien. Ce sera la prochaine note : les gaz nobles.
La colonne invisible
Lord Rayleigh & William Ramsay
(Vanity Fair, 1908)
Une anomalie d'un millième sur la densité de l'azote. Rayleigh ne la néglige pas. Ramsay et lui démasquent une famille entière restée invisible — parce qu'elle ne réagit avec rien. L'hélium, repéré dès 1868 dans le spectre du Soleil, est enfin trouvé sur Terre. Argon (le paresseux), néon (le nouveau), krypton (le caché), xénon (l'étranger).
Le tableau de Mendeleïev semblait, vers mille huit cent quatre-vingt-dix, à peu près complet. On rangeait les éléments, on remplissait peu à peu les cases vides. Et puis on s'est aperçu, à la toute fin du dix-neuvième siècle, qu'il manquait quelque chose d'énorme. Pas une case, pas deux : une colonne entière. Toute une famille d'éléments que personne n'avait jamais soupçonnée. Et s'ils étaient restés invisibles si longtemps, c'est pour une raison fascinante : ils ne réagissent avec rien.
L'histoire commence par une toute petite anomalie, le genre de détail que la plupart des gens auraient négligé. En Angleterre, un physicien très méticuleux, Lord Rayleigh, mesure avec une extrême précision la densité de l'azote. Tu te souviens de l'azote, le gaz principal de l'air. Et Rayleigh remarque une chose qui le tracasse. L'azote qu'il extrait de l'air est très légèrement plus lourd que l'azote qu'il fabrique à partir de composés chimiques. Une différence minuscule, de l'ordre du millième. Presque rien.
Mais Rayleigh est un vrai savant : une petite anomalie qui ne devrait pas exister, ça ne se néglige pas, ça s'explique. Il s'associe à un chimiste, William Ramsay, et ensemble ils se posent la question : pourquoi l'azote de l'air est-il un peu trop lourd ? Leur hypothèse : l'azote de l'air ne serait pas pur. Il contiendrait, mélangé à lui, un autre gaz, inconnu, et plus lourd.
Alors ils font une expérience patiente et obstinée. Ils prennent de l'air, et ils en retirent méthodiquement tout ce qu'ils savent y être. Ils enlèvent tout l'oxygène. Ils enlèvent tout l'azote, en le forçant à se combiner. Ils enlèvent le gaz carbonique, la vapeur d'eau. Tout. Et selon les connaissances de l'époque, après avoir tout retiré, il ne devrait plus rien rester du tout.
Or il reste quelque chose. Une petite bulle de gaz qui refuse obstinément de disparaître. Un gaz résiduel qui ne se combine avec rien, qui résiste à tous les réactifs, qui ne réagit à absolument rien de ce qu'on lui présente. Un gaz totalement inerte. C'est en mille huit cent quatre-vingt-quatorze. Rayleigh et Ramsay viennent de découvrir un élément nouveau, et ils le nomment d'après le grec, d'après son caractère : ils l'appellent argon, ce qui signifie le paresseux, l'inactif, le fainéant.
Comprends bien à quel point c'est déroutant. Toute la chimie, depuis ses débuts, c'est l'étude des combinaisons. Un élément, ça se définit par la manière dont il s'unit aux autres : le fer rouille, l'hydrogène brûle, le sodium attaque l'eau. Et voilà un élément dont la propriété principale est de ne rien faire. De ne se lier à rien. Un élément chimiquement oisif. C'est presque une contradiction. Voilà pourquoi on ne l'avait jamais vu : il ne laisse aucune trace, il ne participe à aucune réaction, il traverse le monde sans rien toucher.
Ramsay comprend alors qu'il ne tient pas un élément isolé, mais le premier d'une famille. Il se lance dans une véritable chasse. Et en quelques années à peine, il débusque les autres membres de cette colonne manquante du tableau.
Il y a d'abord un cas extraordinaire : l'hélium. L'hélium avait en fait été repéré dès mille huit cent soixante-huit, mais pas sur Terre. On l'avait détecté dans la lumière du Soleil, en analysant le spectre solaire pendant une éclipse. Une raie de couleur qui ne correspondait à aucun élément connu. On en avait déduit l'existence d'un élément présent dans le Soleil, et on l'avait nommé d'après le mot grec qui désigne le Soleil, Hélios. L'hélium, c'est le seul élément qui a été découvert sur un astre avant d'être trouvé sur la Terre. Et c'est Ramsay qui, en mille huit cent quatre-vingt-quinze, l'identifie enfin ici-bas, en l'extrayant d'un minerai.
Puis Ramsay et ses collaborateurs trouvent encore, coup sur coup, le néon, dont le nom grec veut dire simplement le nouveau, le krypton, dont le nom veut dire le caché, et le xénon, l'étranger. En quelques années, une famille entière, une colonne complète, vient s'ajouter au tableau périodique. On les appelle les gaz nobles, ou les gaz rares, ou les gaz inertes : nobles parce que, comme l'or, ils dédaignent de se mêler aux autres.
Et ces gaz si distants, si inertes, te sont aujourd'hui très familiers. Le néon, c'est la lumière rouge-orangé des enseignes lumineuses qui ont éclairé les villes du vingtième siècle. L'hélium, plus léger que l'air, c'est le gaz des ballons de fête et des dirigeables, et celui qui rend la voix si comique quand on en respire. L'argon, justement parce qu'il ne réagit à rien, sert de bouclier protecteur : on en remplit les ampoules, on en entoure les soudures pour empêcher le métal chaud de s'oxyder. Leur inertie, qui les avait rendus invisibles, est devenue leur utilité même.
C'est une belle leçon. Le tableau de Mendeleïev avait une colonne vide que Mendeleïev lui-même n'avait pas vue venir, parce que ces éléments-là ne se signalent par aucune réaction. Il a fallu une anomalie d'un millième sur la densité de l'azote, et un savant assez sérieux pour ne pas la négliger, pour révéler toute une famille cachée de la nature.
Avec les gaz nobles, le tableau du dix-neuvième siècle est presque complet. Mais une dernière découverte, à la toute fin du siècle, va ébranler quelque chose de bien plus profond que le tableau. Elle va remettre en cause l'idée même que l'atome soit éternel et immuable. C'est la dernière note de ce parcours : le radium, le polonium, et Marie Curie.
L'atome n'est plus éternel
Henri Becquerel, puis Marie & Pierre Curie
(vers 1920)
La pechblende rayonne plus que sa teneur en uranium ne le permet. Marie Curie en déduit deux éléments inconnus, et passe quatre ans à remuer des tonnes de minerai pour en tirer un décigramme. Polonium, pour sa patrie effacée des cartes. Radium, le rayonnant. Et un mot nouveau : radioactivité. La transmutation, vieux rêve d'alchimiste, devient une loi de la nature.
Voici la dernière note de notre parcours, et c'est peut-être la plus importante de toutes, parce qu'elle ne raconte pas seulement la découverte de deux éléments. Elle raconte le moment où l'on a compris que l'atome lui-même n'est pas éternel.
Tout commence en mille huit cent quatre-vingt-seize, avec une découverte presque accidentelle du physicien français Henri Becquerel. Becquerel s'aperçoit que des sels d'uranium, posés près d'une plaque photographique enveloppée dans du papier noir, à l'abri de toute lumière, impriment quand même la plaque. L'uranium émet, tout seul, spontanément, sans qu'on le chauffe, sans qu'on l'éclaire, un rayonnement mystérieux. C'est troublant, mais sur le moment, ça n'intéresse presque personne.
Presque personne, sauf une jeune femme. Elle s'appelle Marie Curie. Elle est née Maria Skłodowska, en Pologne, un pays qui, à l'époque, n'existe même plus sur les cartes, partagé entre ses puissants voisins. Elle est venue étudier à Paris, dans une grande pauvreté, et elle cherche un sujet de thèse de doctorat. Ce rayonnement bizarre de l'uranium, que tout le monde délaisse, elle décide d'en faire son sujet. Elle travaille avec son mari, le physicien Pierre Curie.
Et Marie Curie fait, très vite, une observation décisive. Elle ne se contente pas d'étudier l'uranium pur : elle mesure aussi la pechblende, le minerai naturel d'où l'on extrait l'uranium. Et là, elle constate quelque chose qui ne devrait pas être. La pechblende est beaucoup plus radioactive que la quantité d'uranium qu'elle contient ne peut l'expliquer. Beaucoup plus. Le minerai rayonne trop.
Marie Curie en tire une conclusion d'une audace magnifique. Si ce minerai rayonne plus que son uranium, c'est qu'il doit contenir, cachés en très petite quantité, d'autres éléments encore inconnus, et bien plus radioactifs que l'uranium lui-même. Des éléments que personne n'a jamais isolés. Elle ne les a pas vus, elle ne les a pas touchés : elle les déduit, d'un raisonnement, à partir d'une mesure qui ne colle pas.
Et en mille huit cent quatre-vingt-dix-huit, avec Pierre, à force de traitement chimique, elle parvient à les mettre en évidence. Deux éléments nouveaux. Le premier, elle le nomme polonium, en l'honneur de la Pologne, sa patrie effacée des cartes. C'est un geste rare : donner à un élément le nom d'un pays par fidélité, par amour, presque par protestation politique. Le second élément, qui rayonne avec une intensité prodigieuse, au point de luire faiblement dans l'obscurité, ils le nomment radium, le rayonnant.
Mais déduire l'existence d'un élément et le tenir réellement entre ses mains, ce sont deux choses différentes. Pour obtenir du radium pur, en quantité visible, il a fallu un travail d'une dureté presque inhumaine. Les Curie travaillaient dans un hangar mal chauffé, qui fuyait sous la pluie. Ils ont traité, à la main, des tonnes de pechblende. Marie remuait des cuves bouillantes avec une tige de fer presque aussi grande qu'elle. Et au bout de quatre années de ce labeur, de plusieurs tonnes de minerai, ils ont obtenu un décigramme de radium pur. Un dixième de gramme. Une quantité minuscule arrachée à une montagne de roche.
Ce que les Curie ont découvert dépasse de très loin deux éléments de plus dans le tableau. C'est Marie Curie qui a forgé le mot radioactivité. Et ce mot désigne une réalité qui bouleverse toute la chimie ancienne. Depuis toujours, on croyait l'atome immuable, indestructible, éternel. Un atome d'or restait un atome d'or, pour toujours. Or la radioactivité, c'est exactement le contraire : c'est la preuve qu'un atome peut se transformer spontanément en un autre, qu'il peut se désintégrer, se changer en un élément différent, tout seul, sans qu'on y touche.
Tu te souviens, de la toute première note, celle des sept métaux et du vieux rêve des alchimistes : transformer un élément en un autre, le plomb en or. Pendant des siècles, on a dit que c'était impossible, que les éléments étaient fixes. Et voilà que la radioactivité montre que la transmutation des éléments est réelle. Pas par la magie alchimique, mais par une loi de la nature : les atomes radioactifs se transforment d'eux-mêmes. Le rêve le plus fou de l'alchimie était vrai, mais d'une façon que personne n'avait imaginée.
Marie Curie a reçu deux prix Nobel : un en physique, partagé avec Pierre et Becquerel, et un en chimie, pour le radium et le polonium. Elle est la première femme à recevoir un prix Nobel, et elle reste, encore aujourd'hui, la seule personne à en avoir reçu dans deux sciences différentes. Tout cela en étant une femme, étrangère, pauvre à son arrivée, dans un monde scientifique qui ne lui faisait aucune place.
Mais cette histoire a un prix tragique. À l'époque, on ne soupçonnait pas le danger des rayonnements. Les Curie manipulaient le radium à mains nues, en gardaient des échantillons lumineux dans leurs tiroirs comme des trésors. Ces rayonnements qui transforment les atomes abîment aussi les corps vivants. Marie Curie est morte en mille neuf cent trente-quatre d'une maladie du sang, une leucémie, presque certainement causée par toutes ces années d'exposition. Ses carnets de laboratoire sont, encore aujourd'hui, si radioactifs qu'on les conserve dans des boîtes plombées, et que l'on doit signer une décharge pour les consulter.
Voilà, le terme de notre voyage. On est parti des sept métaux que l'humanité ramassait sans les comprendre, on a traversé le phosphore tiré de l'urine, les lutins des mines devenus cobalt et nickel, l'eau et l'air décomposés, la pile de Davy, le tableau de Mendeleïev. Et on arrive ici, au seuil du vingtième siècle, avec une découverte qui ouvre une porte immense : si les atomes se transforment, alors on pourra, un jour, en fabriquer de nouveaux, des éléments qui n'existent pas dans la nature. Ce sera l'histoire des éléments synthétiques, créés par l'homme en laboratoire. Mais ce sera pour un prochain voyage.
Le numéro atomique
Henry Moseley (1887 — 1915, tué à Gallipoli)
(1910)
Moseley bombarde les éléments et mesure leurs rayons X. À chacun un nombre entier, sans trou : le compte des protons dans le noyau. C'est lui, pas la masse, qui définit l'élément. Le tableau devient une liste finie, parfaitement bornée. Sept cases manquent entre l'hydrogène et l'uranium. On sait exactement quoi chercher.
On entre dans le vingtième siècle, et avant de parler des éléments que l'homme va fabriquer de toutes pièces, il faut s'arrêter sur une découverte un peu abstraite, mais absolument décisive. C'est elle qui va transformer le tableau de Mendeleïev, encore un peu flou, en une carte exacte et complète. Cette découverte, c'est celle du numéro atomique, et on la doit à un jeune homme nommé Henry Moseley.
Reviens un instant au tableau de Mendeleïev. Il était génial, mais il avait un défaut, et un manque. Le défaut, c'est que Mendeleïev avait classé les éléments par masse, du plus léger au plus lourd, et qu'à deux ou trois endroits, ce classement par masse donnait un ordre bizarre, qui obligeait à tricher un peu pour que les familles restent cohérentes. Le manque, c'est qu'on ne savait pas combien il y avait d'éléments en tout. Le tableau avait des cases vides, mais on ignorait leur nombre exact. La chasse aux éléments se faisait un peu à l'aveugle : on ne savait pas combien de gibier il restait.
Henry Moseley est un physicien anglais, jeune, brillant, qui travaille dans l'entourage du grand Rutherford. En mille neuf cent treize, il étudie une chose nouvelle : les rayons X que chaque élément émet quand on le bombarde. Il prend les éléments les uns après les autres, et il mesure très précisément les rayons X que chacun produit.
Et il découvre une loi d'une grande beauté, d'une grande simplicité. Les rayons X de chaque élément correspondent à un nombre. Et ces nombres se suivent : un, deux, trois, quatre, cinq, sans aucun trou, sans aucune ambiguïté. Chaque élément possède son nombre entier, qui lui est propre, et qui le situe sans discussion possible dans la série.
Que représente ce nombre ? Moseley comprend qu'il s'agit du nombre de charges électriques positives dans le noyau de l'atome. Autrement dit, le nombre de protons. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui le numéro atomique. L'hydrogène a un proton, son numéro est un. L'hélium en a deux. Le carbone, six. L'or, soixante-dix-neuf. L'uranium, quatre-vingt-douze.
Et voici la révélation. Le vrai principe qui ordonne les éléments, ce n'est pas leur masse, comme le croyait Mendeleïev. C'est ce nombre entier de protons. C'est lui qui définit un élément. Ce qui fait qu'un atome est de l'or et pas du plomb, ce n'est pas son poids, c'est qu'il a exactement soixante-dix-neuf protons. Change ce nombre, et tu changes d'élément.
Les conséquences sont immenses. D'abord, les petites bizarreries du classement de Mendeleïev disparaissent : rangés par numéro atomique, par nombre de protons, tous les éléments tombent à leur juste place, sans tricherie. Le tableau devient logiquement parfait.
Ensuite, et c'est le plus important : on peut désormais compter. Puisque les numéros se suivent comme les nombres entiers, un, deux, trois, on sait exactement combien d'éléments existent entre deux bornes. Entre l'hydrogène, numéro un, et l'uranium, numéro quatre-vingt-douze, il y a exactement quatre-vingt-douze cases. Ni une de plus, ni une de moins. Et surtout, on sait précisément lesquelles sont encore vides. À l'époque de Moseley, il manquait exactement sept éléments dans cet intervalle. Sept cases identifiées, avec leur numéro précis : la quarante-trois, la soixante et un, la soixante-douze, et quelques autres.
Comprends bien le changement. Avant Moseley, chercher un élément, c'était partir en exploration sans carte, sans savoir combien il en restait. Après Moseley, c'est devenu une liste de courses parfaitement définie. On savait : il manque exactement ces sept-là, voici leurs numéros, voici, grâce au tableau, leurs propriétés probables. La chasse aux éléments cessait d'être une aventure incertaine pour devenir une traque méthodique avec une fin connue.
Cette histoire, hélas, a une fin tragique, et elle ressemble à celle de Moseley lui-même autant qu'à celle des éléments. Quand éclate la Première Guerre mondiale, Moseley, malgré tout ce qu'il représentait déjà pour la science, s'engage dans l'armée britannique. Il est envoyé sur le front, dans la terrible campagne de Gallipoli, en Turquie. Et il y est tué par un tireur, en mille neuf cent quinze. Il avait vingt-sept ans.
L'écrivain et scientifique Isaac Asimov a écrit que la mort de Moseley fut peut-être, à elle seule, la perte la plus coûteuse pour l'humanité de toute cette guerre. On ne saura jamais ce qu'un esprit pareil aurait découvert. Et l'on dit souvent que c'est en partie à cause de cette mort que les gouvernements ont compris, par la suite, qu'on ne devait pas envoyer ses meilleurs scientifiques se faire tuer dans les tranchées.
Mais l'héritage de Moseley était posé. Le tableau périodique avait désormais sa colonne vertébrale : le numéro atomique. On savait compter les éléments, on savait exactement lesquels manquaient. Et l'une de ces cases vides, la quarante-trois, allait résister à toutes les recherches. On allait la chercher dans toutes les mines du monde, sans jamais la trouver. Parce que, on va le voir dans la prochaine note, cet élément-là n'existait nulle part sur Terre. Il allait falloir le fabriquer.
Le premier élément fabriqué
Emilio Segrè & Carlo Perrier
La case 43 résiste. Et pour cause : tous ses isotopes sont radioactifs et la Terre, en quatre milliards d'années, l'a entièrement effacé. Segrè ramène de Berkeley une feuille de molybdène bombardée au cyclotron. À l'intérieur : quelques atomes de l'élément 43. On ne le découvre pas, on le fabrique. Technétium, « l'artificiel ». Aujourd'hui dans les scintigraphies du monde entier.
Grâce à Moseley, on savait, au début du vingtième siècle, exactement quelles cases du tableau restaient vides. Et parmi elles, il y en avait une particulièrement obstinée : la case numéro quarante-trois. Cette note raconte comment on l'a remplie, et c'est un tournant dans toute l'histoire des éléments.
La case quarante-trois se situe au beau milieu du tableau, en pleine zone des métaux ordinaires, juste entre le molybdène, numéro quarante-deux, et le ruthénium, numéro quarante-quatre. Ses deux voisins étaient connus, bien établis. Logiquement, l'élément quarante-trois aurait dû lui aussi se trouver dans la nature, dans quelque minerai, comme tous ses voisins.
Alors on l'a cherché. Pendant des décennies, des chimistes du monde entier ont fouillé les minerais à la recherche de l'élément quarante-trois. Plusieurs ont même cru l'avoir trouvé, ont annoncé sa découverte, lui ont donné des noms. Et à chaque fois, c'était une fausse alerte. L'analyse ne confirmait jamais. La case quarante-trois restait désespérément vide. C'était une énigme : pourquoi cet élément, encadré par deux voisins parfaitement normaux, refusait-il de se montrer ?
La réponse, qu'on a comprise plus tard, est extraordinaire. L'élément quarante-trois a une particularité fatale : toutes ses formes, tous ses isotopes, sont radioactifs. Aucun n'est stable. Et surtout, ils se désintègrent relativement vite à l'échelle géologique. Or notre Terre s'est formée il y a quatre milliards et demi d'années. L'élément quarante-trois était sans doute présent au tout début, quand la Terre est née. Mais depuis, en quatre milliards d'années, il a eu tout le temps de se désintégrer entièrement, de disparaître, de se transformer en d'autres éléments. Il ne reste pour ainsi dire plus rien de l'élément quarante-trois dans la croûte terrestre. On le cherchait dans les mines, mais il n'y avait tout simplement plus rien à y trouver. C'est un élément que le temps avait effacé.
Alors, puisqu'on ne pouvait pas le déterrer, on a fait quelque chose d'inédit dans toute l'histoire de la chimie : on l'a fabriqué.
Nous sommes en mille neuf cent trente-sept, en Italie, en Sicile, à Palerme. Deux savants, Emilio Segrè et Carlo Perrier. Segrè avait fait un voyage aux États-Unis, en Californie, où il avait visité le laboratoire d'un physicien nommé Ernest Lawrence. Lawrence avait construit une machine nouvelle, le cyclotron : un accélérateur, un appareil capable de lancer des particules à très grande vitesse et de bombarder la matière avec.
Segrè était reparti de Californie avec un cadeau un peu particulier : un morceau de métal, une feuille de molybdène, qui avait passé du temps à l'intérieur du cyclotron, bombardée par le faisceau de particules. De retour en Sicile, Segrè et Perrier analysent soigneusement cette feuille de molybdène. Et à l'intérieur, ils trouvent quelque chose de nouveau. Le bombardement avait transformé quelques atomes de molybdène, numéro quarante-deux, en atomes de l'élément quarante-trois. La machine avait créé ce que la Terre avait perdu.
C'était le premier élément de l'histoire qui n'avait pas été découvert dans la nature, mais fabriqué par la main de l'homme. Et Segrè et Perrier ont choisi un nom qui dit exactement cela. Ils l'ont tiré du grec, du mot qui signifie artificiel, fait par un art, fabriqué. Ils l'ont appelé le technétium. Le nom lui-même proclame : cet élément est artificiel.
Mesure bien ce basculement. Pendant toute l'histoire qu'on a parcourue ensemble, depuis l'or des pharaons jusqu'au radium de Marie Curie, les chimistes découvraient les éléments. Ils les trouvaient, les isolaient, les arrachaient à la nature, mais les éléments existaient déjà, là, dans le monde. Avec le technétium, pour la première fois, l'homme ne découvre pas un élément : il en crée un. La case vide du tableau n'est pas comblée par une mine, elle est comblée par une machine. La chimie franchit une frontière. Elle cesse d'être seulement une science d'exploration pour devenir aussi une science de fabrication.
Et le technétium n'est pas resté une curiosité de laboratoire. C'est même devenu un élément étonnamment utile, et utile précisément là où on l'attend le moins : dans les hôpitaux. Une forme particulière de technétium, qu'on appelle le technétium quatre-vingt-dix-neuf métastable, est aujourd'hui le produit radioactif le plus employé au monde en imagerie médicale. Quand on fait passer à un patient ce qu'on appelle une scintigraphie, pour examiner son squelette, son cœur ou sa thyroïde, c'est très souvent du technétium qu'on lui injecte. Chaque jour, dans le monde, des dizaines de milliers d'examens médicaux reposent sur cet élément qui n'existe pas naturellement sur Terre. Le premier élément artificiel de l'histoire est devenu un instrument de soin quotidien.
Le technétium ouvre donc grand une porte. Si on peut fabriquer l'élément quarante-trois, qui manquait au milieu du tableau, alors pourquoi s'arrêter aux bornes connues ? Pourquoi ne pas dépasser l'uranium, le numéro quatre-vingt-douze, le dernier élément naturel, et fabriquer des éléments entièrement nouveaux, des numéros que la nature n'a jamais portés ? C'est exactement ce qui va se passer dans la note suivante, et cela va nous mener jusqu'à la bombe atomique.
Au-delà de l'uranium
McMillan & Abelson (Np), Glenn Seaborg (Pu)
(1964)
Après Uranus, Neptune : élément 93, neptunium, 1940. Puis Pluton : élément 94, plutonium, 1941. Fissile comme l'uranium, mais productible en masse dans des réacteurs. Quatre ans plus tard, il détruit Nagasaki. Quelques années avant, il n'existait nulle part sur Terre. Il alimente aussi les sondes qui ont visité Pluton.
Le technétium nous a montré qu'on pouvait fabriquer un élément qui manquait au milieu du tableau. Mais une question bien plus vertigineuse se posait. Tout au bout du tableau, le dernier élément que la nature offre, c'est l'uranium, le numéro quatre-vingt-douze. Au-delà, plus rien. La question devient alors irrésistible : et si on fabriquait des éléments au-delà de l'uranium ? Des numéros que la nature n'a jamais portés ? On les a appelés, par avance, les transuraniens, ceux d'au-delà de l'uranium.
Nous sommes à la fin des années mille neuf cent trente. Les physiciens ont une technique : bombarder l'uranium avec des neutrons, ces particules sans charge qui peuvent pénétrer au cœur de l'atome. L'idée est que l'uranium, en capturant un neutron, pourrait se transformer et grimper d'un cran, devenir l'élément quatre-vingt-treize.
Mais en faisant ces expériences, on tombe d'abord sur une découverte encore plus énorme, et bouleversante. En bombardant l'uranium, des chercheurs en Allemagne, Otto Hahn et Fritz Strassmann, aidés par les calculs de Lise Meitner, comprennent que le noyau d'uranium ne se contente pas de grandir : parfois, il se brise en deux. Il se casse, et en se cassant il libère une quantité d'énergie colossale. C'est la fission nucléaire. Et cette découverte, faite à la veille de la Seconde Guerre mondiale, va précipiter le monde vers l'arme atomique.
Mais revenons à notre sujet, les éléments. En mille neuf cent quarante, en Californie, à Berkeley, deux chercheurs, Edwin McMillan et Philip Abelson, réussissent enfin à créer proprement l'élément quatre-vingt-treize. Le premier élément au-delà de l'uranium. Le premier transuranien. Le premier numéro que la nature, sur Terre, ne porte pratiquement pas.
Et pour le nommer, ils ont une idée élégante. L'uranium, te souviens-tu, avait été nommé d'après une planète, la planète Uranus, découverte peu avant. McMillan et Abelson décident de continuer le système solaire. Après Uranus, dans le ciel, vient la planète Neptune. Alors l'élément quatre-vingt-treize s'appellera le neptunium.
Et la logique se poursuit aussitôt. Dès l'année suivante, mille neuf cent quarante et un, une équipe dirigée par un jeune chimiste nommé Glenn Seaborg crée l'élément quatre-vingt-quatorze. Et après Neptune, la planète suivante, à l'époque, c'était Pluton. L'élément quatre-vingt-quatorze sera donc le plutonium. Neptunium, plutonium : les noms eux-mêmes racontent qu'on s'enfonce dans un territoire nouveau, comme on explore les confins du système solaire.
Mais le plutonium n'est pas un élément comme les autres, et son destin va être terrible. Car le plutonium, on s'en aperçoit vite, a la même propriété redoutable que l'uranium le plus rare : il est fissile. Son noyau peut se casser et libérer l'énergie de la fission. Autrement dit, le plutonium peut servir à fabriquer une bombe atomique. Et il a un avantage, du point de vue militaire : on peut le produire dans des réacteurs nucléaires, en quantité, à partir d'uranium ordinaire.
C'est ce qui se passe pendant la Seconde Guerre mondiale, au sein du projet Manhattan, l'immense programme secret américain. On construit des réacteurs entiers dans le seul but de fabriquer du plutonium. Et la bombe atomique qui a détruit la ville de Nagasaki, en août mille neuf cent quarante-cinq, était une bombe au plutonium. Cet élément, qui n'existait pour ainsi dire pas sur Terre quelques années plus tôt, qui avait été créé atome par atome dans un laboratoire, est devenu, en l'espace de quatre ans, l'une des forces les plus destructrices que l'humanité ait jamais maniées.
Arrête-toi un instant sur ce vertige. On a commencé notre histoire avec l'or ramassé dans les rivières, un métal si inerte, si paisible, qu'il traversait les millénaires sans changer. Et voilà qu'on arrive à un élément que l'homme fabrique lui-même, qui n'a presque pas d'existence naturelle, et dont la création va peser sur le destin politique du monde entier, sur la guerre, sur la paix, sur la dissuasion nucléaire qui structure encore les relations entre les grandes puissances aujourd'hui. Les éléments synthétiques ne sont pas une curiosité de laboratoire. Ils sont entrés de plain-pied dans l'Histoire, avec un grand H.
Il faut aussi le dire : tout n'est pas sombre. Le plutonium sert aussi à des usages pacifiques remarquables. C'est lui, par exemple, qui fournit l'énergie de certaines sondes spatiales lointaines, celles qui voyagent trop loin du Soleil pour utiliser des panneaux solaires. Des sondes qui ont exploré les confins du système solaire sont alimentées par la chaleur du plutonium. L'élément nommé d'après Pluton va, littéralement, visiter Pluton.
Voilà donc franchie la grande frontière de l'uranium. Au-delà du quatre-vingt-douze, le tableau s'ouvre sur un territoire entièrement artificiel. Et l'homme qui a créé le plutonium, Glenn Seaborg, ne va pas s'arrêter à un seul élément. Il va en créer toute une série, et il va même, chose inouïe, redessiner la forme du tableau périodique lui-même. C'est la prochaine note.
L'homme qui a redessiné le tableau
Glenn Seaborg (1912 — 1999)
(1964)
Une dizaine d'éléments à son actif, et plus encore : il sort les actinides du corps principal du tableau pour en faire une ligne détachée. La silhouette à deux rangées flottantes que vous connaissez, c'est lui. Plus tard, l'élément 106 portera son nom de son vivant — seaborgium, premier honneur de ce genre dans l'histoire.
Dans la note précédente, un nom est apparu : Glenn Seaborg, le créateur du plutonium. Cette note lui est consacrée, parce que c'est l'un des personnages les plus étonnants de toute notre histoire. Un homme qui n'a pas seulement découvert des éléments : il a découvert une dizaine d'éléments, et, en prime, il a changé la forme même du tableau périodique.
Glenn Seaborg est un chimiste américain, qui travaille à Berkeley, en Californie. Après le plutonium, il poursuit méthodiquement la fabrication des éléments transuraniens, ceux d'au-delà de l'uranium. Et la liste de ce qu'il contribue à créer donne le vertige. Le plutonium, l'américium, le curium, le berkélium, le californium, l'einsteinium, le fermium, le mendélévium, le nobélium, et plus tard un élément encore plus lourd. Au total, Seaborg a participé à la découverte d'une dizaine d'éléments. Aucun être humain, ni avant ni après lui, n'en a découvert autant.
Mais sa contribution la plus profonde n'est pas une question de nombre. C'est une question de forme. Et pour la comprendre, il faut voir le problème auquel les chimistes se heurtaient.
Quand on créait ces nouveaux éléments lourds, l'uranium, le neptunium, le plutonium et leurs successeurs, il fallait bien leur trouver une place dans le tableau de Mendeleïev. Et l'usage, à l'époque, était de les ranger à la suite, dans la grande zone centrale du tableau, celle des métaux de transition, comme le fer ou le tungstène. Mais cela ne marchait pas. Ces éléments lourds se comportaient chimiquement de façon déconcertante. Ils ne ressemblaient pas du tout aux cases au-dessus desquelles on les plaçait. Quelque chose clochait.
En mille neuf cent quarante-quatre, en plein effort de guerre, Seaborg fait une proposition audacieuse. Il dit : on se trompe de rangement. Ces éléments lourds, à partir de l'actinium, ne sont pas des métaux de transition ordinaires. Ils forment une famille à part, une famille distincte, qu'il appelle les actinides. Et il faut les sortir du corps principal du tableau pour les mettre à part, dans une rangée détachée, en bas, une ligne supplémentaire posée sous le tableau, exactement comme la rangée des terres rares, les lanthanides, qu'on avait déjà détachée plus haut.
On raconte que des collègues ont mis Seaborg en garde. Proposer une refonte aussi radicale du tableau périodique, ce monument intouchable, lui disait-on, allait ruiner sa réputation scientifique. C'était trop risqué, trop présomptueux. Seaborg, qui avait peu à perdre disait-il, a maintenu sa proposition. Et il avait raison. Son hypothèse des actinides s'est révélée exacte. Aujourd'hui, sur tous les tableaux périodiques du monde, ces deux rangées détachées que tu vois flotter en bas, sous le tableau principal, l'une au-dessus de l'autre, ce sont les lanthanides et les actinides. Cette forme-là, cette silhouette du tableau, c'est Seaborg qui l'a dessinée.
Il y a aussi, dans l'histoire de Seaborg, quelque chose de très beau sur les noms. Les éléments qu'il a contribué à créer, il a fallu les baptiser, et ces noms forment une sorte de mémoire gravée dans le tableau. L'américium, c'est l'hommage au continent américain. Le curium, c'est l'hommage à Pierre et Marie Curie. Le berkélium et le californium portent le nom de la ville et de l'État où on les a fabriqués, Berkeley et la Californie. L'einsteinium et le fermium honorent Albert Einstein et Enrico Fermi ; ils ont d'ailleurs été identifiés dans les débris d'un essai nucléaire, et leurs noms ont été annoncés après la mort des deux savants. Le mendélévium rend hommage à Mendeleïev, le père du tableau lui-même. Le nobélium à Alfred Nobel. Chaque case nouvelle devient une plaque commémorative : un savant, un lieu, une idée. Le tableau périodique se met à raconter l'histoire des hommes qui l'ont construit.
Et pour Seaborg, l'histoire a un couronnement unique. Bien plus tard, l'élément numéro cent six a été nommé en son honneur : le seaborgium. Or, au moment où ce nom a été choisi, Glenn Seaborg était encore vivant. C'est la seule fois dans l'histoire qu'un élément a été nommé d'après une personne de son vivant. Seaborg aimait raconter, avec humour, qu'on pouvait lui envoyer du courrier en n'écrivant que des noms d'éléments sur l'enveloppe : le seaborgium, pour lui-même, puis le californium, l'américium, tous ces éléments qu'il avait découverts ou nommés, et cela suffisait à le situer dans le monde. Sa vie tenait dans le tableau périodique.
Ce que je veux que tu retiennes de Seaborg, c'est ceci. Le tableau périodique n'est pas un objet figé, tombé tout fait de l'esprit de Mendeleïev. C'est une construction vivante, qui a continué de grandir et même de changer de forme pendant tout le vingtième siècle. Et un seul homme, au siècle dernier, a non seulement rempli une dizaine de ses cases, mais en a redessiné l'architecture. Mendeleïev avait inventé le tableau ; Seaborg l'a prolongé et remodelé.
Mais cette extension du tableau a un prix, et une limite. Les éléments que Seaborg et ses successeurs fabriquent sont de plus en plus lourds, et de plus en plus fragiles. Les plus lourds n'existent qu'une fraction de seconde. Les créer devient une course planétaire, en pleine Guerre froide, entre les grandes puissances. C'est la prochaine note : la course aux éléments superlourds.
La course aux superlourds
Laboratoires américain, soviétique, allemand, japonais
(2016)
Deux noyaux lourds lancés l'un contre l'autre dans un accélérateur. Quelques semaines de bombardement pour un seul atome, qui vit une fraction de milliseconde. On ne voit que la trace de sa désintégration. Les noms racontent la géographie de la science : dubnium, darmstadtium, nihonium, moscovium, tennessine, oganesson. En 2016, la septième ligne est officiellement complète.
Après les actinides de Seaborg, la fabrication des éléments continue, mais elle change complètement de nature. On entre dans le monde des éléments superlourds, et c'est sans doute le chapitre le plus étrange de toute notre histoire. Des éléments qui n'existent que pendant une fraction de seconde, et dont la création est devenue une course entre les grandes puissances de la planète.
D'abord, la difficulté technique. Pour créer le neptunium ou le plutonium, on bombardait l'uranium avec de petits neutrons, et l'uranium grimpait d'un cran. Mais pour atteindre des éléments beaucoup plus lourds, au-delà du numéro cent, cette méthode ne suffit plus. Il faut faire bien plus violent. Il faut prendre deux noyaux atomiques lourds, les lancer l'un contre l'autre à très grande vitesse dans d'immenses accélérateurs de particules, et espérer que, dans le choc, les deux noyaux fusionnent en un seul, plus gros. On additionne les protons de l'un et de l'autre pour créer un élément neuf.
Le problème, c'est que cette fusion est d'une rareté inouïe. On lance les noyaux par milliards de milliards, et il faut parfois des semaines, voire des mois de bombardement continu, pour obtenir un seul atome de l'élément recherché. Un seul. Et cet atome unique, à peine né, se désintègre presque aussitôt.
Car voici la deuxième difficulté, encore plus profonde. Ces éléments superlourds sont d'une instabilité extrême. Plus un noyau est gros, plus il est fragile, plus il a tendance à se briser. Les éléments les plus lourds qu'on ait fabriqués n'existent qu'une fraction de seconde : quelques millisecondes, parfois moins. On ne les voit jamais. On ne les touche jamais. On n'en a jamais assez pour en voir la couleur ou en mesurer la texture. Tout ce qu'on observe, c'est la trace de leur désintégration : la petite cascade de particules qu'ils émettent en se cassant, juste après leur naissance. On déduit qu'un élément a existé à partir des débris qu'il laisse en mourant. Un élément superlourd, ce n'est plus un matériau, c'est presque un événement : un éclair, une trace, un fait fugitif.
Et autour de cette quête s'est nouée une véritable rivalité internationale. Pendant la seconde moitié du vingtième siècle, en pleine Guerre froide, trois grands laboratoires se sont lancés dans la course. Aux États-Unis, le laboratoire de Berkeley, en Californie, l'équipe héritière de Seaborg. En Union soviétique, puis en Russie, l'institut de Doubna, près de Moscou. Et en Allemagne, un grand centre de recherche situé à Darmstadt. Chacun voulait être le premier à créer le prochain élément, à inscrire son numéro dans le tableau, et surtout à obtenir le droit de le nommer.
Cette rivalité a même provoqué de véritables querelles, parfois âpres, sur la priorité des découvertes et sur les noms à donner. Qui avait créé tel élément en premier ? Quel nom retenir, l'américain ou le soviétique ? Il a fallu qu'un organisme international arbitre patiemment ces conflits, élément par élément.
Et ces noms, justement, racontent toute cette histoire. Écoute-les. Le rutherfordium, pour le physicien Rutherford. Le dubnium, pour la ville russe de Doubna. Le seaborgium, pour Seaborg. Le darmstadtium, pour la ville allemande de Darmstadt. Le copernicium, pour l'astronome Copernic. Et plus on monte, plus la géographie du monde s'inscrit dans le tableau. Le moscovium, pour Moscou. Le flérovium, pour un physicien soviétique. La tennessine, pour l'État américain du Tennessee. Le nihonium, dont le nom vient de Nihon, c'est-à-dire le Japon : c'est le premier élément découvert en Asie, par un laboratoire japonais, et son nom le proclame fièrement.
Et le tout dernier de la liste officielle, l'élément numéro cent dix-huit, porte le nom d'oganesson. Il honore un physicien russe, Iouri Oganessian, l'un des grands maîtres de cette discipline. Et c'est seulement la deuxième fois dans l'histoire, après Seaborg, qu'un élément a été nommé d'après une personne encore vivante.
En deux mille seize, un événement discret mais considérable a eu lieu. Avec l'oganesson et ses voisins immédiats, la septième ligne du tableau périodique a été officiellement déclarée complète. Toutes les cases, de la première à la cent dix-huitième, étaient remplies. Le tableau que tu vois aujourd'hui dans les salles de classe, ces sept lignes pleines, est le résultat final de cette longue course.
Réfléchis au chemin parcouru. On a commencé cette histoire avec l'or des pharaons, un métal qu'on ramassait dans les rivières et qui durait des millénaires sans changer. On la termine avec l'oganesson : un élément dont on n'a jamais produit que quelques atomes, qui n'a vécu que des fractions de milliseconde, et qu'on n'a jamais vu autrement que par la trace de sa propre disparition. Entre les deux, il y a toute l'aventure de la matière, et toute l'aventure de l'intelligence humaine qui a appris à la lire, puis à l'écrire.
Il reste une dernière question, et c'est celle de la note finale. Le tableau s'arrête-t-il à cent dix-huit ? Peut-on continuer indéfiniment ? Y a-t-il une limite à la matière ? Et au fond, ces éléments qu'on fabrique pour un instant, est-ce qu'on les découvre, ou est-ce qu'on les invente ? C'est par là qu'on va clore notre voyage.
L'îlot de stabilité & la limite
Physique nucléaire contemporaine
Le tableau a-t-il une fin ? Sans doute. Plus on empile les protons, plus le noyau se brise vite. Mais la théorie prévoit un îlot, quelque part dans les superlourds, où certaines combinaisons magiques de protons et de neutrons donneraient des éléments durables — minutes, jours, qui sait. La boucle se ferme avec le vieux rêve des alchimistes : on transmute vraiment la matière, simplement pas comme on l'imaginait.
Voici la dernière note de notre voyage à travers les éléments. On est partis de l'or que les hommes ramassaient avant l'écriture, on est arrivés à l'oganesson fabriqué dans les accélérateurs du vingt et unième siècle. Il est temps de se poser les grandes questions, celles qui restent ouvertes.
Première question : où s'arrête le tableau ? L'élément le plus lourd officiellement reconnu, c'est le numéro cent dix-huit, l'oganesson. La septième ligne est pleine. Et bien sûr, les laboratoires cherchent déjà à fabriquer les suivants, le cent dix-neuf, le cent vingt, qui ouvriraient une huitième ligne. Mais c'est de plus en plus difficile. Chaque nouvel élément demande des efforts plus colossaux que le précédent, pour un résultat encore plus fugace.
Et il y a une raison de fond. On l'a vu pour les superlourds : plus un noyau atomique est gros, plus il est instable, plus il se désintègre vite. Si l'on continue d'empiler les protons, on arrive forcément à un point où le noyau ne tient plus du tout, où il se brise instantanément, avant même de pouvoir être appelé un atome. Les physiciens discutent encore de l'endroit exact où se situe cette limite ultime. Mais tout le monde s'accorde sur un point : la matière ne se laisse pas empiler à l'infini. Le tableau périodique a une fin, même si on ne sait pas encore exactement où.
Pourtant, il y a aussi une lueur d'espoir, une idée magnifique que les physiciens appellent l'îlot de stabilité. Voici l'idée. On constate que la stabilité des noyaux ne décline pas de façon parfaitement régulière. Certaines combinaisons précises du nombre de protons et de neutrons, ce qu'on appelle des nombres magiques, rendent un noyau beaucoup plus solide que ses voisins. Et la théorie prévoit que, quelque part dans la région des éléments superlourds, il pourrait exister un petit groupe de noyaux particulièrement bien équilibrés. Un îlot. Sur cet îlot, les éléments superlourds ne vivraient plus quelques millisecondes, mais peut-être des minutes, des jours, voire bien davantage. Assez longtemps, en tout cas, pour qu'on puisse enfin les étudier vraiment, en mesurer la chimie, en voir la matière. Atteindre cet îlot de stabilité, c'est aujourd'hui l'un des grands rêves de la physique des éléments. On n'y est pas encore. On vise une terre qu'on devine sans l'avoir touchée, comme Mendeleïev devinait ses cases vides.
Et puis il y a une dernière question, plus philosophique, et c'est celle que je veux te laisser. Ces éléments, est-ce qu'on les découvre, ou est-ce qu'on les invente ?
Pour les premiers de notre histoire, la réponse est claire : on les découvre. L'or, le cuivre, l'oxygène, le radium existaient dans la nature, indépendamment de nous, bien avant nous. On a seulement appris à les voir, à les nommer, à les comprendre. Découverte, sans aucun doute.
Mais l'oganesson ? Un élément dont pas un seul atome n'existe naturellement, ni sur Terre, ni, autant qu'on sache, nulle part dans l'univers. Un élément qu'il a fallu assembler, atome par atome, pour qu'il vive une fraction de seconde et disparaisse. Quand on fait cela, est-ce qu'on découvre quelque chose, ou est-ce qu'on le crée ?
La plus belle réponse, je crois, est que c'est les deux à la fois. On invente, parce que sans le geste humain, sans l'accélérateur, sans la collision provoquée, cet élément n'aurait jamais existé. Mais on découvre aussi, parce que cet élément était possible. Les lois de la physique autorisaient son existence depuis toujours ; elles avaient laissé, si tu veux, la case ouverte. La nature n'avait simplement jamais réalisé cette possibilité-là. L'homme, lui, l'a réalisée. On ne crée pas contre les lois de la nature : on explore, jusqu'au bout, ce que ces lois rendaient permis. Fabriquer un élément nouveau, c'est découvrir une possibilité de l'univers en la rendant réelle.
Et regarde, comme cela referme magnifiquement la boucle de notre histoire. Souviens-toi de la toute première note, celle des sept métaux. Souviens-toi des alchimistes, de leur rêve obstiné, pendant des siècles : transmuter les éléments, transformer une matière en une autre, fabriquer de l'or. On a longtemps dit que ce rêve était une folie, une impossibilité, que les éléments étaient fixes et éternels. Et pourtant. Les lointains héritiers des alchimistes, les physiciens des accélérateurs, transmutent réellement la matière. Ils changent vraiment un élément en un autre. Ils créent des éléments que le cosmos lui-même n'avait jamais portés. Le vieux rêve s'est accompli, pas du tout comme on l'imaginait, mais il s'est accompli.
Voilà, le terme de notre parcours. Dix-neuf notes, des sept métaux de l'Antiquité jusqu'à l'oganesson. On a vu l'or qu'on ramassait, le phosphore tiré de l'urine, les lutins des mines devenus cobalt et nickel, l'eau et l'air décomposés, l'électricité de Davy, le tableau de Mendeleïev, les gaz invisibles, le radium de Marie Curie, puis les éléments que l'homme a fini par fabriquer lui-même. C'est l'histoire d'une espèce qui a appris, lentement, péniblement, génialement, à lire l'alphabet dont tout l'univers est écrit. Et puis, à la fin, à en ajouter elle-même quelques lettres. Chaque objet que tu touches, chaque souffle que tu prends, chaque étoile que tu regardes la nuit, tout cela est fait de ces quelques dizaines d'éléments. Tu sais maintenant d'où ils viennent, et comment les hommes ont appris à les connaître.