(par J.-L. David)
Lavoisier et la nomenclature chimique
Antoine Lavoisier avec Guyton de Morveau, Berthollet, Fourcroy
Avant lui, l'huile de vitriol, le sel de tartre, l'esprit de sel marin. Avec lui, l'acide sulfurique, le carbonate de potassium, l'acide chlorhydrique. Le nom devient une formule. Liste de 33 substances simples — ancêtre du tableau de Mendeleïev. Guillotiné en 1794 (« La République n'a pas besoin de savants »).
Cette troisième saison va raconter la chimie française des éléments. Une chimie qui, pendant deux siècles, a fourni au tableau périodique une part étonnante de ses entrées et, plus encore peut-être, une bonne partie de son vocabulaire. Pour ouvrir cette saison, il faut commencer par celui qui a inventé non seulement la chimie moderne, mais aussi le langage que tous les chimistes du monde utilisent depuis. Antoine Laurent de Lavoisier. On l'a déjà rencontré dans la première saison à propos de l'oxygène, de l'azote, de l'hydrogène, dont il a forgé les noms. Cette fois, on s'arrête sur ce geste précis, longtemps sous-estimé, qui consiste à donner aux substances chimiques des noms cohérents, raisonnés, organisés.
Lavoisier est né à Paris en mille sept cent quarante-trois. Fils de la grande bourgeoisie parisienne, héritier d'une fortune, juriste de formation, il devient chimiste par passion, et fermier général, c'est-à-dire collecteur d'impôts privé sous l'Ancien Régime, par pragmatisme. La fonction de fermier général le rendra immensément riche, et lui coûtera la vie sur l'échafaud sous la Terreur. Mais entre les deux, pendant trente ans, il bâtit dans son laboratoire de l'Arsenal de Paris une œuvre qui retourne complètement la chimie de son temps.
Pour comprendre l'ampleur de la réforme, il faut imaginer ce qu'était la chimie avant lui. Les substances portaient des noms pittoresques, hérités de l'alchimie, de la pharmacie médiévale, ou des artisanats locaux. Le mercure était le vif-argent. Le carbonate de potassium s'appelait alcali végétal, ou potasse, ou sel de tartre, selon le contexte. Le nitrate de potassium, c'était le salpêtre, mais aussi le nitre, ou la nitre. L'acide sulfurique, c'était l'huile de vitriol. L'acide chlorhydrique, l'esprit de sel marin. Chaque substance avait trois, cinq, parfois dix noms différents, sans logique commune. Lire un traité de chimie de mille sept cent quatre-vingts demande, pour un esprit moderne, un véritable décryptage.
Lavoisier comprend que cette confusion n'est pas qu'un inconvénient pratique. C'est un obstacle théorique. Tant qu'on ne sait pas nommer clairement, on ne peut pas raisonner clairement. Et il s'attelle, à partir de mille sept cent quatre-vingt-six, à un travail à la fois immense et minutieux : refonder le vocabulaire de la chimie.
Il s'entoure d'une équipe. Trois confrères chimistes : Louis-Bernard Guyton de Morveau, Claude-Louis Berthollet, Antoine François de Fourcroy. Ensemble, ils publient en mille sept cent quatre-vingt-sept la Méthode de nomenclature chimique, un livre court mais révolutionnaire. C'est l'acte fondateur du langage chimique moderne.
Le principe est d'une simplicité limpide. Chaque substance composée doit avoir un nom qui dit de quoi elle est faite, et comment ses composants se combinent. Plus de noms poétiques opaques. Le nom devient une formule transparente. L'oxyde de mercure dit qu'il est composé de mercure et d'oxygène. Le sulfate de fer dit qu'il est fer combiné à un certain état d'oxydation du soufre. L'acide chlorhydrique dit qu'il est l'acide formé avec le chlore et l'hydrogène. Le nom n'est plus une étiquette, c'est une description chimique.
Et au cœur de ce système, il y a la liste des éléments simples. Lavoisier dresse, dans son célèbre Traité élémentaire de chimie en mille sept cent quatre-vingt-neuf, une liste de trente-trois substances qu'il considère comme indécomposables à l'état actuel des connaissances. Cette liste contient des erreurs, parce qu'à l'époque on n'avait pas isolé tous les vrais éléments, et qu'on prenait pour simples certaines substances qui se révéleront composées plus tard. La chaux, la magnésie, la silice y figurent comme des éléments, alors qu'on découvrira plus tard qu'elles sont des oxydes. Mais le principe est posé : il y a des substances simples, qui ne se laissent pas décomposer, et qui se combinent pour former tout le reste.
Cette liste, c'est l'ancêtre direct du tableau de Mendeleïev. Mendeleïev rangera, organisera, prédira ; mais l'idée de base, celle d'une liste finie de briques élémentaires identifiables, c'est Lavoisier qui la formule clairement le premier.
Et les noms qu'il donne aux éléments, beaucoup sont restés. Hydrogène, c'est lui. Oxygène, c'est lui. Azote, c'est lui. Carbone aussi, dont il fixe le nom moderne. Soufre, sodium, potassium, calcium, magnésium, autant de noms qui reprennent ou stabilisent un usage qu'il a contribué à établir. Quand un chimiste japonais, chinois, brésilien ou australien parle aujourd'hui d'oxygen, oxígeno, sauerstoff, kislorod, c'est presque toujours un calque ou une traduction du nom français de Lavoisier.
C'est dire l'influence. La nomenclature de mille sept cent quatre-vingt-sept est rapidement adoptée à travers toute l'Europe, parce qu'elle résout un vrai problème, et parce qu'elle est conçue pour être traduisible dans toutes les langues savantes. La chimie devient, en l'espace d'une décennie, la première science moderne à disposer d'un langage universel et raisonné. La physique mettra plus longtemps à atteindre une telle unité de vocabulaire.
Le tragique de cette histoire, c'est que Lavoisier, fermier général sous l'Ancien Régime, est jugé pendant la Terreur, condamné à mort et guillotiné le huit mai mille sept cent quatre-vingt-quatorze, à cinquante ans. Le mot du juge est resté célèbre : la République n'a pas besoin de savants. Et celui du mathématicien Lagrange, le lendemain : il a suffi d'un instant pour faire tomber cette tête, et cent années peut-être ne suffiront pas pour en reproduire une semblable.
Ce qui reste de Lavoisier dépasse le contenu de ses découvertes. C'est une manière de penser et de parler la chimie. Chaque fois qu'on dit oxygène plutôt qu'air vital, dioxyde de carbone plutôt que gaz fixe, chaque fois qu'on nomme un sel par la combinaison de ses constituants plutôt que par un nom de fantaisie, on rend hommage, sans le savoir, à un fermier général parisien guillotiné il y a un peu plus de deux siècles.
La saison qui s'ouvre va raconter, à travers une douzaine de figures, comment ce point de départ français a continué de produire des chimistes décisifs pendant tout le dix-neuvième et le vingtième siècle. Du chrome de Vauquelin au francium de Marguerite Perey, c'est une école entière qui s'est inscrite dans la lignée méthodique de Lavoisier. La prochaine note est consacrée à l'un de ses plus proches collaborateurs, devenu une grande figure de la chimie post-révolutionnaire : Claude-Louis Berthollet.
Berthollet, des poudres aux affinités
Claude-Louis Berthollet
Co-auteur de la nomenclature, survit à la Terreur, accompagne Bonaparte en Égypte. Met au point l'eau de Javel (blanchiment industriel + désinfection). Démontre la composition de l'ammoniac. Théorise les affinités chimiques — annonce l'équilibre. A tort sur les proportions définies (Proust gagne), mais raison dans le détail : les berthollides existent.
Si Lavoisier a posé le langage de la chimie, Claude-Louis Berthollet a posé une partie de ses lois. C'est l'un des grands chimistes de la génération qui suit immédiatement la nomenclature de mille sept cent quatre-vingt-sept, et l'un des rares à survivre à la Terreur sans dommage majeur. Sa vie traverse trois régimes — la monarchie, la Révolution, l'Empire — et il participe à tous, avec une diplomatie qui en dit long sur sa souplesse politique. Mais c'est sa chimie qui nous intéresse ici, et elle est de tout premier rang.
Berthollet est né en mille sept cent quarante-huit en Savoie, qui à l'époque n'était pas encore française. Il fait des études de médecine, monte à Paris, et bascule rapidement vers la chimie, sous l'influence de Lavoisier dont il devient l'un des collaborateurs les plus proches. C'est l'un des quatre signataires de la Méthode de nomenclature chimique. Quand Lavoisier est arrêté en mille sept cent quatre-vingt-treize, Berthollet, par chance ou par habileté politique, échappe à la guillotine. Il continue d'enseigner, de chercher, de publier.
Sous Bonaparte, il devient une figure majeure de la science française. Il accompagne le général en Égypte, en mille sept cent quatre-vingt-dix-huit, dans cette expédition scientifico-militaire qui ramènera entre autres la pierre de Rosette. Il fonde, en mille huit cent sept, dans sa propriété d'Arcueil, au sud de Paris, la fameuse Société d'Arcueil, un cercle scientifique informel mais influent, où se réunissent les plus brillants esprits de la chimie et de la physique françaises de l'époque. Gay-Lussac, Laplace, Biot, Humboldt, tous ont fréquenté la maison de Berthollet.
Sa contribution à la chimie est multiple. Trois apports méritent d'être retenus, parce qu'ils ont compté pour la suite.
Le premier, c'est la découverte d'un usage pratique du chlore. Le chlore venait juste d'être isolé par Davy, peu de temps après, et Berthollet en cherche les propriétés. Il constate que ce gaz a un pouvoir décolorant remarquable. Quand on le fait passer dans une cuve de toiles teintes, il en arrache la couleur. Quand on le mélange à de l'eau et à du carbonate de soude, on obtient une solution qui blanchit les tissus et désinfecte. C'est l'eau de Javel, du nom du quartier parisien où Berthollet l'a mise au point industriellement, à la manufacture qu'il dirige. L'eau de Javel va révolutionner le blanchiment des textiles dans toute l'Europe, libérant des milliers d'ouvriers du long et pénible processus du blanchiment au pré, qui consistait à étendre les toiles au soleil pendant des semaines. Et plus tard, au dix-neuvième siècle, ses propriétés désinfectantes en feront un outil sanitaire de premier plan, qui contribuera à faire reculer le choléra et la typhoïde dans les villes.
Le deuxième apport, plus théorique, concerne la composition de l'ammoniac. Berthollet démontre, par des expériences précises, que ce gaz est composé exclusivement d'azote et d'hydrogène, dans des proportions définies. C'est une preuve directe de la nature composée d'une substance qu'on connaissait depuis longtemps mais qu'on ne savait pas analyser. L'ammoniac entrera ainsi dans la grille des composés bien identifiés, et son rôle deviendra immense au vingtième siècle, quand le procédé Haber-Bosch synthétisera l'ammoniac à grande échelle pour fabriquer des engrais.
Le troisième apport est plus subtil, et c'est peut-être le plus profond. Berthollet, dans son grand traité Essai de statique chimique publié en mille huit cent trois, propose une théorie des affinités chimiques. L'idée centrale est que les réactions chimiques ne sont pas commandées uniquement par des préférences absolues entre substances, comme on le croyait à l'époque, mais aussi par les quantités présentes. Une réaction peut s'inverser si les conditions changent. Cette intuition annonce, avec un demi-siècle d'avance, ce que Le Chatelier et Guldberg-Waage formaliseront comme la loi d'action de masse et l'équilibre chimique. Berthollet avait deviné juste, même si ses formulations restaient qualitatives.
C'est aussi à propos des proportions chimiques que Berthollet est entré dans une controverse célèbre avec un autre grand chimiste français, Joseph-Louis Proust. Proust soutenait que les composés chimiques ont toujours des compositions définies, des proportions fixes : par exemple, l'oxyde de cuivre contient toujours exactement la même proportion de cuivre et d'oxygène. Berthollet soutenait, au contraire, qu'il pouvait y avoir des composés à composition variable, en fonction des quantités utilisées. La controverse a duré une dizaine d'années. À la fin, c'est Proust qui a eu raison sur l'essentiel : les composés chimiques bien définis ont effectivement des proportions fixes, ce qu'on appelle la loi des proportions définies. Mais Berthollet a eu raison sur un point que la chimie redécouvrira deux siècles plus tard : il existe des composés à composition variable, qu'on appellera précisément, en son honneur, les berthollides. Les solutions solides, les composés non stœchiométriques, certains alliages métalliques, suivent en effet une loi à la Berthollet plutôt qu'une loi à la Proust.
L'erreur féconde de Berthollet, c'est cela. Il avait tort dans le détail mais raison dans la pressentir générale d'une chimie qui n'est pas toujours arithmétique. Le mot berthollide est resté pour désigner cette famille de composés.
Politiquement, Berthollet est un homme habile. Il a survécu à la Terreur, il a prospéré sous l'Empire, il a continué d'enseigner et de chercher sous la Restauration. Il meurt en mille huit cent vingt-deux, comblé d'honneurs, et il laisse derrière lui une lignée d'élèves qui vont dominer la chimie française jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle.
C'est l'un d'eux, Louis-Nicolas Vauquelin, qui occupera la prochaine note. Vauquelin était fils de paysans normands, devenu apprenti pharmacien, puis grand chimiste. Et c'est lui qui a découvert, à la fin du dix-huitième siècle, deux nouveaux éléments d'importance : le chrome et le béryllium.
Vauquelin : le chrome et le béryllium
Louis-Nicolas Vauquelin, fils de paysans normands
De garçon de laboratoire à membre de l'Institut. Tire le chrome de la crocoïse sibérienne (1797) — nom grec « couleur », à cause des sels jaunes, verts, rouges, violets. L'année d'après, sort le béryllium de l'émeraude (1798) — les sels ont un goût sucré, d'où son premier nom français : glucinium. La France garde glucinium jusqu'au XXᵉ.
L'histoire de Louis-Nicolas Vauquelin commence par une trajectoire sociale presque invraisemblable pour son époque. Fils d'un journalier agricole normand, né en mille sept cent soixante-trois dans un hameau de la Manche, il aurait dû passer sa vie aux champs. Le hasard l'amène à entrer comme garçon de laboratoire chez un apothicaire de Rouen, à l'âge de quatorze ans. Il y apprend à laver les éprouvettes, puis à manipuler les substances. Il y attrape, à dix-sept ans, le virus de la chimie. Il monte à Paris, devient assistant d'un autre apothicaire, et croise un soir, par chance pure, le chemin d'Antoine François de Fourcroy, l'un des quatre signataires de la nomenclature de Lavoisier. Fourcroy reconnaît son talent, le prend sous son aile, l'emploie comme préparateur. Et de garçon de laboratoire, Vauquelin devient, en moins de vingt ans, l'un des chimistes les plus respectés de France.
Cette carrière, faite à la force du poignet, le suit jusque dans son style scientifique. Vauquelin n'est pas un théoricien comme Lavoisier ou Berthollet. C'est un expérimentateur prodigieusement habile, capable d'isoler en quantités minuscules des substances qu'aucun de ses prédécesseurs n'arrivait à séparer. Ses doigts, dit-on, étaient ceux d'un orfèvre. Et c'est cette habileté manuelle qui lui vaudra de débusquer, en l'espace de deux ans, deux éléments nouveaux.
Le premier est le chrome. Nous sommes en mille sept cent quatre-vingt-dix-sept. Vauquelin travaille sur un minerai venu de Sibérie, la crocoïse, un beau cristal rouge orangé qu'on extrait des mines de l'Oural et qui passait pour contenir du plomb. Effectivement, l'analyse confirme la présence de plomb. Mais Vauquelin remarque que la couleur rouge orangé reste, même après extraction du plomb. Il y a quelque chose d'autre dans ce minerai. Il décompose patiemment, il purifie, il sépare. Et il finit par isoler un nouveau métal, dur, gris-blanc, qu'il reconnaît comme inconnu. Mais ce qui le frappe le plus, ce sont les couleurs vives de ses composés. Les sels de ce métal sont jaunes, verts, rouges, orangés, violets, selon les degrés d'oxydation. Une chimie de peintre.
Vauquelin choisit le nom en s'inspirant précisément de cette caractéristique. Il prend le grec khrôma, qui signifie couleur. Il l'appelle chrome. L'élément qui porte les couleurs.
Cette palette de couleurs n'est pas qu'une curiosité de laboratoire. Très vite, le chrome devient un pigment précieux pour la peinture. Le jaune de chrome, le vert de chrome, l'orange de chrome équipent toutes les palettes du dix-neuvième siècle. Plus tard, on apprendra à chromer les métaux pour les protéger de la rouille, ce qui donnera à l'acier ses qualités inoxydables une fois allié au nickel et au chrome. Le chrome aujourd'hui est partout, des robinets de cuisine aux pots d'échappement, des prothèses chirurgicales aux batteries de cuisine. Le métal de couleur qui a fait son entrée dans le laboratoire d'un apothicaire parisien.
Et Vauquelin ne s'arrête pas là. L'année suivante, en mille sept cent quatre-vingt-dix-huit, il s'attaque à une autre pierre précieuse, l'émeraude. Cette belle gemme verte, dont les meilleurs spécimens viennent alors de Colombie, fascinait depuis l'Antiquité. Personne ne savait précisément de quoi elle était faite. Vauquelin la décompose, la dissout, l'analyse. Il en tire la silice, l'alumine, et la fameuse couleur verte qu'il attribue à du chrome en traces, exactement comme dans le rubis qui doit son rouge à des traces de chrome dans l'alumine. C'est sa première brillante intuition. Mais il découvre aussi, dans l'émeraude, une terre nouvelle qu'il ne reconnaît pas. Une terre qui forme des sels au goût sucré, ce qui est extrêmement inhabituel. Il en isole, à grand peine, ce qui ressemble à un élément distinct.
Vauquelin choisit le nom en référence à cette propriété étonnante. Les sels du nouvel élément ont un goût sucré. Il l'appelle glucinium, du grec glukus, qui veut dire sucré. C'est cette désignation française qui restera dans la chimie française pendant tout le dix-neuvième siècle. Mais ailleurs en Europe, on préférera le nom du minerai dont il vient, le béryl, et on parlera de béryllium. C'est le nom de béryllium qui finira par s'imposer mondialement, et qui figure aujourd'hui dans tous les tableaux périodiques. La France, par fidélité à Vauquelin, a continué d'utiliser glucinium dans ses manuels jusqu'au milieu du vingtième siècle. C'est l'un des rares cas où le nom français d'un élément n'a pas survécu à l'international.
Mais l'esprit de la découverte est bien français, et l'on doit à Vauquelin d'avoir isolé pour la première fois cet élément étonnant. Le béryllium, on le sait aujourd'hui, est un métal extrêmement léger, plus léger que l'aluminium, avec des propriétés remarquables. Il est utilisé dans les alliages aérospatiaux, dans les composants électroniques de précision, et dans les fenêtres d'entrée des appareils à rayons X, parce qu'il est transparent à ces rayons. Sa toxicité, en revanche, fait qu'on le manipule avec précaution dans l'industrie.
Vauquelin ne s'est pas arrêté là. Il a aussi décrit l'asparagine, le premier acide aminé isolé d'une plante, l'asperge précisément. Il a étudié des dizaines de minéraux. Il a formé des élèves qui à leur tour formeront d'autres élèves, dans une chaîne pédagogique qui structure la chimie française pendant un demi-siècle.
Sa fin de vie est paisible. Il devient professeur à la Sorbonne, puis au Muséum d'histoire naturelle. Il meurt en mille huit cent vingt-neuf, à soixante-six ans, dans son village natal de Normandie. Du garçon de laboratoire à la pierre tombale dans son hameau, en passant par l'Institut de France et la découverte de deux éléments, sa trajectoire dit quelque chose de la mobilité sociale que la Révolution a brièvement ouverte en France, et que Lavoisier, lui, n'aurait sans doute pas connue.
La saison continue avec la note suivante, qui revient brièvement sur un personnage et un élément déjà rencontrés dans la première saison : Bernard Courtois et l'iode, vus cette fois sous l'angle de cette tradition française expérimentale dont Vauquelin était l'un des artisans.
Courtois et l'iode, revisités
Bernard Courtois, caractérisé par Gay-Lussac
La poudre à canon napoléonienne passe par les cendres d'algues bretonnes. Courtois ajoute distraitement trop d'acide sulfurique sur ses résidus — vapeur violette splendide, cristaux noirs. Gay-Lussac caractérise et nomme : iode (grec, violet). Courtois mourra ruiné. Le sel iodé contre les goitres en est l'héritage direct.
Cette note revient sur un personnage déjà rencontré dans la première saison, mais elle l'aborde sous un angle différent. Bernard Courtois, le découvreur de l'iode, est l'archétype du chimiste français du début du dix-neuvième siècle, celui qui n'est pas universitaire, qui n'est pas même savant au sens académique, mais qui travaille dans la chimie industrielle de son temps et tombe sur une découverte majeure par les mains, par l'œil, par l'attention.
Rappelons brièvement le contexte. Nous sommes en mille huit cent onze, à Dijon. La France de Napoléon est en guerre. Les canons consomment d'énormes quantités de poudre noire. La poudre, c'est un mélange de salpêtre, de soufre et de charbon. Le salpêtre, c'est l'ingrédient stratégique. Et le salpêtre, on en fabrique à partir des cendres d'algues marines, le varech, qu'on récolte sur les côtes de Bretagne et de Normandie. Brûler les algues, traiter les cendres, en extraire les nitrates : c'est une industrie en pleine expansion, dont la guerre soutient la demande.
Bernard Courtois est salpêtrier, comme son père. Il a son atelier à Dijon. Tous les jours, il manipule des tonnes de cendres, il les traite avec divers acides, il en récupère les composants utiles. Un travail méthodique, répétitif, technique, sans prestige académique.
Et un jour, en nettoyant ses cuves, il ajoute peut-être un peu trop d'acide sulfurique sur les résidus. De ces résidus monte une vapeur violette intense, magnifique, qui se condense en se figeant directement en cristaux sombres, presque noirs, à l'éclat métallique. La condensation se fait sans passer par l'état liquide. C'est cette particularité physique qu'on appelle la sublimation, et qui rend ce phénomène encore plus spectaculaire à l'œil.
Courtois est un technicien. Il sait que ce qu'il voit n'a rien à voir avec ce qu'il connaît. Il prend des notes, il garde des échantillons. Mais il n'a ni le temps, ni les moyens, ni la formation pour aller jusqu'à la caractérisation d'un nouvel élément. Il en parle à des amis chimistes, il distribue des échantillons, notamment à deux des plus grands chimistes français de l'époque, Joseph Louis Gay-Lussac et Charles-Bernard Désormes.
Gay-Lussac s'empare du sujet. Il reproduit la production, il étudie systématiquement la substance, il en mesure les propriétés. Il publie en mille huit cent treize une étude complète, où il démontre qu'il s'agit bien d'un élément nouveau. Il propose le nom, à partir du grec iôdes qui désigne la couleur violette : iode. Le nom décrit la signature visuelle qui avait frappé Courtois. La couleur de la vapeur devient le nom de l'élément.
Mais Gay-Lussac n'oublie pas qui a fait la découverte. Dans toutes ses publications, il rappelle que c'est Courtois qui a vu le premier, qui a obtenu la substance, qui a recueilli les cristaux. Le tableau récent de l'éducation scientifique aime parfois oublier ces seconds rôles. La chimie française des années dix-huit cent dix avait cette élégance de reconnaître le rôle des techniciens.
Une figure anglaise, Humphry Davy, dont on a parlé dans la saison une à propos des alcalins, est de passage à Paris en mille huit cent treize, malgré la guerre entre la France et l'Angleterre. Davy se procure des échantillons, étudie lui-même l'iode, publie ses propres observations à son retour à Londres. Comme souvent en science, la priorité de la découverte se complique. Courtois a vu le premier. Gay-Lussac a publié le premier l'analyse complète et a proposé le nom. Davy a publié à peu près en même temps que Gay-Lussac. Au final, la communauté retient Courtois comme découvreur, Gay-Lussac comme caractériseur, Davy comme co-auteur de la caractérisation. Trois noms pour un élément, c'est l'ordinaire de la chimie. Personne ne triche, tout le monde a apporté quelque chose.
Ce que cette histoire ajoute, par rapport à ce qu'on disait dans la première saison, c'est le contexte industriel et social de la découverte. La science chimique du début du dix-neuvième siècle n'est pas une affaire purement universitaire. Elle se fait aussi dans les manufactures, dans les ateliers, dans les fabriques où on traite des tonnes de matière brute pour des usages militaires ou commerciaux. Les frontières entre science pure et industrie sont poreuses. Le salpêtre alimente la poudre. Le chrome alimente les pigments. Le sodium alimente la production du verre. Les chimistes français du début du siècle sont à la fois savants, industriels, conseillers d'État. Berthollet dirige une manufacture de blanchiment. Gay-Lussac sera l'un des fondateurs de l'industrie chimique française. Vauquelin enseigne à la Sorbonne tout en étant pharmacien.
Courtois lui-même, après sa découverte, a essayé d'exploiter industriellement la production d'iode. Il a lancé une petite fabrique. Mais sans le sens des affaires des grands industriels parisiens, il a fini par se ruiner. Il est mort en mille huit cent trente-huit dans la pauvreté, presque oublié, alors que sa découverte avait déjà donné lieu à des applications médicales majeures, à commencer par la teinture d'iode, et qu'elle allait, deux décennies plus tard, alimenter les premières recherches sur la thyroïde et la médecine de la goitre.
Le destin de Courtois illustre une chose à laquelle la chimie française a souvent été confrontée : les découvertes faites par des techniciens ne sont pas toujours bien rétribuées par leur propre auteur. La science enrichit, mais la transformation de cette richesse en fortune personnelle demande des compétences différentes. Pasteur, plus tard dans le siècle, saura mieux jouer ce rôle. Beaucoup d'autres, comme Courtois, sont restés dans l'ombre économique tout en ayant donné leur nom à l'histoire des sciences.
La saison continue avec la note suivante, qui raconte une autre belle découverte française du début du dix-neuvième siècle, celle du brome, par un jeune chimiste de Montpellier qui n'avait, lui aussi, que vingt-quatre ans au moment de sa découverte. C'est Antoine-Jérôme Balard.
Balard et le brome des salins du Languedoc
Antoine-Jérôme Balard (22 ans), futur maître de Pasteur
Liquide rouge-brun puant tiré des eaux mères des salins méditerranéens. Balard, prudent, croit longtemps à un chlorure d'iode. Au final : un nouveau halogène. Nom grec brômos, la puanteur. Liebig avait le même flacon dans son armoire à Giessen, sans s'en être aperçu. Le bromure d'argent fera la photographie argentique.
L'iode, on l'a vu, fut tiré des cendres d'algues bretonnes. Le brome, lui, vient des eaux salines de la Méditerranée. C'est une découverte française, faite par un jeune homme de vingt-quatre ans à Montpellier, en mille huit cent vingt-six. Et c'est une histoire qui dit quelque chose de l'humilité face à ses propres résultats, parce que ce jeune homme a failli laisser passer sa propre découverte.
Antoine-Jérôme Balard est né à Montpellier en mille huit cent deux, dans une famille modeste. Études secondaires brillantes, École de pharmacie de Montpellier, où il finit major de promotion. À vingt-deux ans, en mille huit cent vingt-quatre, il est nommé préparateur de chimie à la même école. C'est un travail subalterne, mais qui lui donne accès à un laboratoire et à des matières premières.
Or Montpellier, par sa position géographique, est entouré de salins. Les salins du Languedoc, où l'on produit le sel de mer depuis l'Antiquité, ne sont qu'à une heure ou deux de la ville. Et Balard, en jeune chimiste curieux, s'intéresse aux résidus de cette production. Quand on a précipité le sel à partir de l'eau de mer, il reste des eaux mères, des liquides résiduels chargés de substances diverses, qu'on appelle techniquement les eaux mères de saline. Personne n'avait vraiment étudié ces eaux résiduelles. Balard se dit qu'il pourrait y avoir quelque chose d'intéressant à en tirer.
Il prend des eaux mères, il les traite par chlore. Une réaction se produit qu'il avait déjà observée à plus petite échelle, et qui le surprend par son intensité : la solution prend une couleur rouge orangé profonde, presque brune. Une couleur que ni le chlore ni l'iode ne donneraient. Balard étudie ce composé étrange, l'extrait, le purifie. Il finit par isoler une substance liquide, à température ambiante, rouge brun, à l'odeur âcre, très volatile, qui dégage des vapeurs irritantes.
C'est là que la curiosité prend un tour particulier. Balard, jeune et prudent, n'ose pas conclure qu'il tient un nouvel élément. Il pense d'abord qu'il s'agit d'un composé du chlore et de l'iode, ou peut-être du chlore et du soufre. Il refait son analyse, il croise les méthodes. Et ce n'est qu'après plusieurs mois de vérifications, en mille huit cent vingt-six, qu'il se résout à publier sa conclusion : c'est un élément nouveau, et il appartient à la famille du chlore et de l'iode, ce qu'on appellera plus tard les halogènes.
Il propose un nom, en accord avec la tradition descriptive instaurée par Davy et Gay-Lussac. Mais cette fois, le nom ne décrit pas la couleur, il décrit l'odeur. Le grec brômos signifie la puanteur. Balard appelle son nouvel élément brôme. Le terme passe en français sous la forme brome, et il est conservé internationalement, en anglais bromine, en allemand Brom, sans changement significatif.
Sa note est publiée à l'Académie des sciences. Et là survient un épisode que Balard racontera plus tard, presque amusé. La même année, deux autres chimistes avaient également observé la substance, sans en tirer la conclusion qu'il s'agissait d'un élément. L'un d'eux, un certain Joss, croyait avoir affaire à un chlorure d'iode mal défini. L'autre, le célèbre chimiste allemand Liebig, qui à l'époque travaille à Giessen, avait reçu un échantillon d'une eau saline allemande, avait observé le même rouge brun, et l'avait classé comme un chlorure d'iode dans un flacon de son laboratoire, sans pousser plus loin l'analyse. Liebig, en apprenant la découverte de Balard, retourne ouvrir ce flacon, et constate que c'est bien du brome, qu'il avait sous les yeux depuis des mois. Liebig dira plus tard, avec l'humour cinglant qu'il aimait, qu'il avait gardé dans son armoire le flacon qui aurait pu contenir sa propre découverte d'un élément, et qu'il ne s'en était jamais aperçu.
Cet épisode, Balard ne s'en glorifie pas, mais Liebig en a tiré une leçon qu'il a souvent répétée à ses élèves : ne jamais ranger un flacon dans son armoire sans s'être assuré de ce qu'il contient. Une leçon de méthode autant que d'humilité.
Le brome de Balard a une carrière intéressante. Pendant tout le dix-neuvième siècle, on l'utilise comme désinfectant, en médecine et dans l'industrie textile, où il joue à côté du chlore un rôle de blanchiment. Au tournant du vingtième siècle, il entre dans la fabrication des plaques photographiques, sous forme de bromure d'argent, ce sel sensible à la lumière qui sera à la base de toute la photographie argentique pendant cent ans. Toute la photographie classique repose sur le brome de Balard. Sans lui, pas de portrait Nadar, pas de Cartier-Bresson, pas de Doisneau. Le rouge brun puant des eaux mères du Languedoc est devenu l'agent de la mémoire visuelle du vingtième siècle.
Plus tard, on a utilisé des composés bromés comme sédatifs en pharmacie. L'expression prendre du brome est restée dans la langue pour signifier se calmer. À l'armée, dans les casernes, on accusait parfois la cuisine d'y mettre du brome pour calmer les ardeurs des soldats. C'était une légende urbaine, sans fondement réel, mais qui dit la place culturelle qu'avait pris cet élément dans l'imaginaire français.
Balard, lui, a eu une belle carrière. Il est devenu professeur de chimie à la Sorbonne, puis au Collège de France. Il a formé de nombreux élèves, dont l'un, Louis Pasteur, est resté dans l'histoire pour des raisons sans rapport avec la chimie minérale. Le jeune Pasteur, au début de sa carrière, fut préparateur de Balard, et c'est dans son laboratoire qu'il commença à travailler sur la cristallographie des tartrates, ce qui le mena à sa fameuse découverte de la chiralité moléculaire.
La filiation est belle, et elle illustre une particularité de la chimie française du dix-neuvième siècle : une transmission de maître à élève, dans les grandes écoles parisiennes et provinciales, qui a maintenu pendant plus d'un siècle une école française active, productive, reconnue internationalement.
La prochaine note revient à Paris, et raconte la découverte d'un autre métal très particulier, fait par un chimiste français qui a inventé un procédé entier d'extraction et a fait, pendant quelques années, de l'aluminium le plus précieux des métaux. Cet homme s'appelle Henri Sainte-Claire Deville, et son histoire est tragique et fascinante.
Claire Deville
Sainte-Claire Deville et l'aluminium impérial
Henri Sainte-Claire Deville, professeur à l'ENS
Procédé d'extraction industriel par réduction au sodium. L'aluminium devient le métal le plus précieux du monde — couverts d'honneur de Napoléon III, pyramide sommet du Washington Monument. Mais en 1886, deux jeunes de 22 ans (Hall + Héroult) inventent l'électrolyse Hall-Héroult. Le prix s'effondre. Deville accepte avec grâce.
L'aluminium a déjà eu sa note dans la première saison, mais l'histoire mérite d'être reprise sous l'angle français, parce que le métal le plus précieux du dix-neuvième siècle, pendant une trentaine d'années, a été l'objet d'une véritable obsession nationale. Et le chimiste qui a posé les bases de son extraction industrielle s'appelle Henri Sainte-Claire Deville. Sa vie scientifique est moins flamboyante que celle de Berthollet ou de Vauquelin, mais son obstination méthodique en a fait l'un des piliers de la chimie française du dix-neuvième siècle.
Deville est né en mille huit cent dix-huit, dans l'île de Saint Thomas, dans les Caraïbes danoises, où son père était consul de France. Il fait ses études à Paris, étudie la médecine d'abord, bascule vers la chimie sous l'influence de Thénard et de Dumas, deux des grands chimistes français de la génération précédente. Il enseigne à Besançon, puis à Paris à l'École normale supérieure, où il devient professeur de chimie et restera jusqu'à sa mort.
Ce qui l'intéresse, c'est la haute température, et les méthodes d'extraction des métaux qu'on n'a pas encore réussi à isoler en quantité utile. L'aluminium fait partie de ces métaux. On savait, depuis les travaux du Danois Œrsted en mille huit cent vingt-cinq, qu'on pouvait obtenir l'aluminium en petite quantité, par voie chimique laborieuse, en faisant agir du potassium métallique sur du chlorure d'aluminium. Mais le résultat était cher, impur, et utilisable seulement en quantités microscopiques.
Deville s'attaque au problème dans les années mille huit cent cinquante. Il met au point un procédé amélioré, qui utilise du sodium au lieu du potassium, et qui produit l'aluminium à plus grande échelle. Le procédé reste coûteux, mais il devient industriel. Et c'est là que survient une rencontre qui va donner à l'aluminium une dimension politique.
Napoléon Trois, devenu empereur en mille huit cent cinquante-deux, s'intéresse à cette nouveauté. Il aime les sciences et les techniques. Et il rêve d'équiper son armée d'un métal léger et résistant qui révolutionnerait l'équipement militaire. Cuirasses, casques, gourdes, munitions : tout pourrait être en aluminium, plus léger que le fer ou le cuivre. Napoléon Trois finance Deville. Il met à sa disposition un laboratoire à Javel, près de Paris, et lui demande de produire de l'aluminium en grandes quantités.
Deville livre. L'aluminium, encore très cher, devient le métal de prestige de la cour impériale. C'est lui qui sert pour les couverts des invités d'honneur. C'est lui qu'on offre aux ambassadeurs. C'est lui qui orne le célèbre hochet du prince impérial, fils de Napoléon Trois, fait en aluminium pur. Le métal a un statut social que peu de découvertes scientifiques ont jamais atteint. À cette époque, un kilo d'aluminium vaut plus cher qu'un kilo d'argent.
L'apothéose symbolique vient quand, à l'achèvement du monument de Washington en mille huit cent quatre-vingt-quatre, on choisit de coiffer cet immense obélisque de pierre par une petite pyramide en aluminium. Le métal noble, presque inaccessible. C'était l'équivalent d'aujourd'hui un objet en titane spatial.
Mais cette gloire est brève. Quelques années seulement après la mort de Deville, en mille huit cent quatre-vingt-six, deux jeunes chimistes inventent simultanément un nouveau procédé qui va tout changer. À Pittsburgh, l'Américain Charles Martin Hall. À Gentilly, près de Paris, le Français Paul Héroult. Tous deux ont vingt-deux ans. Tous deux, sans se connaître, à des milliers de kilomètres de distance, mettent au point exactement le même procédé en l'espace de quelques mois. Une électrolyse de l'alumine dissoute dans la cryolithe fondue à mille degrés. Le procédé est efficace, scalable, et il fait s'effondrer le prix de l'aluminium.
Cette simultanéité est l'une des plus extraordinaires coïncidences de l'histoire des sciences. Hall a vingt-deux ans. Héroult a vingt-deux ans. Ils déposent leurs brevets à quelques mois d'intervalle. Ils n'ont jamais communiqué. Et le procédé qu'ils ont inventé porte aujourd'hui leurs deux noms : Hall-Héroult.
En une décennie, l'aluminium passe du statut de métal plus précieux que l'argent à celui de métal banal. La canette de soda, l'aluminium pliable pour la cuisine, le papier d'argent qui n'est pas en argent mais en aluminium, tout devient bon marché. L'élément le plus abondant de la croûte terrestre devient enfin accessible.
Et Sainte-Claire Deville assiste à cette inversion. Son procédé, qu'il avait perfectionné pendant trois décennies, est obsolète en quelques années. Il accepte la chose avec une élégance qu'on lui reconnaît : il félicite publiquement Héroult, il l'accueille à l'Académie des sciences. La science avance, le dépassement de ses propres travaux fait partie du jeu. Deville meurt en mille huit cent quatre-vingt-un, juste avant le bouleversement Hall-Héroult, et il est largement honoré à son enterrement.
Son école laisse des traces. L'École normale supérieure, où il enseignait, devient au tournant du vingtième siècle l'un des grands viviers de la chimie française. Ses élèves et petits-élèves comprennent une lignée qui mène jusqu'à des Nobel ultérieurs.
Et un point qu'il faut mentionner, parce qu'il dit quelque chose des connexions entre les chimistes français de cette époque : Deville était proche de Sainte-Claire, son frère ingénieur, qui a contribué aux procédés. C'est ensemble qu'ils ont mis au point l'extraction à grande échelle. Beaucoup de découvertes du dix-neuvième siècle sont des affaires de famille ou de paires fraternelles, comme on le verra plus loin avec les Curie.
L'aluminium aujourd'hui est partout. Mais l'histoire de sa préciosité éphémère, sa montée et sa chute en l'espace de quarante ans, c'est l'une des belles paraboles de la chimie. La rareté n'est jamais absolue : elle dépend des outils dont on dispose pour extraire. Quand l'outil change, la rareté se déplace. Le titane d'aujourd'hui est un cas similaire ; les terres rares aussi. Demain ce sera peut-être l'hydrogène vert.
La prochaine note s'arrête sur l'une des figures les plus prolifiques de la chimie française de spectroscopie, un homme qui a découvert ou contribué à découvrir trois éléments à lui seul, depuis son laboratoire de Cognac. C'est Paul-Émile Lecoq de Boisbaudran.
Boisbaudran
Lecoq de Boisbaudran, le chasseur de Cognac
Paul-Émile Lecoq de Boisbaudran, sans poste, indépendant
Trois éléments à lui tout seul, dans son labo privé charentais. Gallium 1875 (vérifie Mendeleïev), samarium 1879 (premier élément nommé d'après une personne), dysprosium 1886 (grec « difficile à obtenir »). Le nom gallium — Gaule ou Gallus (« coq ») ? Lecoq n'a jamais tranché.
On a déjà rencontré Paul-Émile Lecoq de Boisbaudran à plusieurs reprises, notamment dans la saison deux, pour la découverte du gallium qui valida la prédiction de Mendeleïev. Cette note lui est consacrée entièrement, parce qu'à lui seul, il forme l'une des figures les plus extraordinaires de la chimie française du dix-neuvième siècle. Trois éléments à son actif. Un laboratoire privé qu'il s'est offert lui-même. Aucun titre universitaire. Et une rigueur de méthode qui a fait de ses publications des références jusqu'à la fin du siècle.
Lecoq de Boisbaudran est né en mille huit cent trente-huit, à Cognac, en Charente. Sa famille, vieille bourgeoisie de la région, est dans le négoce du cognac depuis plusieurs générations. Le père prévoit que le fils prendra la suite de l'entreprise familiale. Le fils, lui, est passionné de chimie depuis l'adolescence. Adolescent, il monte un petit laboratoire chez lui. Étudiant à Paris à l'École polytechnique pendant un temps, il abandonne sans terminer, parce que l'enseignement officiel ne lui convient pas. Il rentre à Cognac.
Là, il fait ce que peu de chimistes au monde peuvent se permettre. Avec la fortune familiale, il se construit son propre laboratoire dans la maison familiale, équipé au meilleur standard de l'époque. Et il s'attache, sans aucune contrainte universitaire, à un programme de recherche qu'il définit seul. Son sujet : la spectroscopie des éléments, et notamment des spectres de combinaisons rares ou de minerais peu étudiés. Il va se révéler être, par sa minutie et par la sensibilité de ses méthodes, l'un des meilleurs spectroscopistes du monde.
Sa première grande découverte, on l'a racontée. En mille huit cent soixante-quinze, il identifie le gallium dans un minerai de zinc des Pyrénées. La raie violette caractéristique lui révèle un élément inconnu. Il en extrait le métal, le caractérise, le publie. Mendeleïev lui écrit, lui dit que sa densité doit être fausse parce que le tableau prédit autre chose. Lecoq vérifie, corrige, donne raison au Russe. La gloire est immédiate.
Mais Lecoq ne s'arrête pas là. Quatre ans plus tard, en mille huit cent soixante-dix-neuf, il s'attaque à la chimie des terres rares, ce labyrinthe d'éléments presque identiques qui occupait alors les meilleurs chimistes d'Europe. Il travaille sur un minerai, la samarskite, nommée d'après un colonel russe Samarski, qui avait découvert le minerai en Russie. La samarskite est un mélange complexe de plusieurs terres rares. Lecoq, avec sa méthode patiente, isole une fraction nouvelle, dont le spectre ne correspond à aucun élément connu. Il en tire un élément, qu'il nomme samarium, du nom du minerai donc indirectement du colonel russe. C'est le premier élément du tableau périodique nommé d'après une personne, même si le lien est triple : élément, minerai, personne. Le samarium ouvre une voie. Plus tard, on nommera l'ettringite, le gadolinium en l'honneur de Gadolin, l'einsteinium, le fermium, le nobélium, etc. Mais Lecoq est le premier.
Sept ans plus tard, en mille huit cent quatre-vingt-six, il découvre encore un autre lanthanide. Il travaille cette fois sur ce que les chimistes appellent l'holmie, une fraction du résidu des terres rares qu'on isolait à partir des minéraux d'Ytterby. Lecoq démontre que cette holmie est elle-même un mélange, et il en extrait un nouvel élément, qu'il appelle dysprosium, du grec dusprositos, qui signifie difficile à atteindre. Le nom dit toute la difficulté de la séparation. Dysprosium, l'élément qu'il a fallu peiner pour obtenir.
Trois éléments, donc, en onze ans. Gallium, samarium, dysprosium. Pour un homme seul, sans poste universitaire, travaillant dans son laboratoire de province, c'est un palmarès remarquable. À titre de comparaison, beaucoup de chimistes universitaires de l'époque, avec toutes les ressources d'une grande université à leur disposition, n'ont jamais découvert un seul élément.
Comment expliquer cette efficacité ? Plusieurs raisons. D'abord, l'indépendance. Lecoq ne dépend de personne, n'a pas à rendre de comptes, peut consacrer tout son temps à ce qui lui plaît. Ensuite, l'équipement. Son laboratoire est exceptionnellement bien doté, parce qu'il l'a financé sur sa fortune personnelle. Ensuite, la méthode. Lecoq a perfectionné une technique spectroscopique qui lui permet de détecter des concentrations beaucoup plus faibles que la moyenne. Il voit ce que les autres ne voient pas. Enfin, le sujet. Il a choisi les terres rares, qui étaient le terrain le plus fertile pour les découvertes spectroscopiques, parce que la chimie classique n'arrivait pas à les démêler.
Cette indépendance a un revers. Lecoq publie peu de manuels, ne forme pas d'élèves, ne dirige aucune équipe. Son influence est donc moins durable que celle d'un Berthollet ou d'un Vauquelin, qui ont eu des écoles entières issues de leur enseignement. Lecoq, c'est l'amateur professionnel au sens le plus exigeant du terme. L'amateur qui a les moyens et l'obstination du professionnel, mais qui reste libre.
Il meurt en mille neuf cent douze, à soixante-quatorze ans, dans sa maison de Cognac. Il avait passé l'essentiel de sa vie scientifique dans la province charentaise, à des centaines de kilomètres des grands centres parisiens, et il avait pourtant dominé pendant trois décennies l'une des branches les plus prestigieuses de la chimie internationale.
Son nom est aujourd'hui plutôt oublié hors des manuels spécialisés. On parle du gallium, du samarium, du dysprosium, sans toujours mentionner Lecoq. Mais ces trois éléments occupent une place particulière dans la chimie moderne. Le gallium, à très basse fusion, est utilisé dans les semi-conducteurs et les diodes électroluminescentes. Le samarium, allié au cobalt, fait des aimants permanents extrêmement résistants à la température. Le dysprosium, allié au néodyme, donne des aimants encore plus puissants pour les éoliennes et les voitures électriques. Trois éléments stratégiques pour la transition énergétique, tous trois découverts dans une maison de bourgeois charentais entre la guerre de mille huit cent soixante-dix et la fin du dix-neuvième siècle.
L'anecdote du nom de l'élément gallium mérite un dernier mot. Lecoq a toujours soutenu qu'il avait nommé son premier élément d'après la Gaule, donc d'après la France. Ses adversaires lui ont fait remarquer que Lecoq en latin se dit Gallus, le coq, et que Gallia, la Gaule, sonne pareil. Le gallium pourrait bien être un autoportrait déguisé du chimiste. L'ambiguïté restera. Lecoq, malicieux, n'a jamais tranché. C'est l'élégance d'un homme qui se savait suffisamment important pour donner discrètement son nom à un élément, mais trop modeste pour le revendiquer ouvertement.
La prochaine note nous emmène vers un autre chimiste français qui, lui aussi en mille huit cent quatre-vingt-six, accomplit une prouesse considérée comme impossible depuis trois quarts de siècle : isoler un élément si réactif qu'il avait tué ou blessé tous ceux qui avaient essayé avant lui. C'est Henri Moissan, et l'élément, c'est le fluor.
(Nobel 1906)
Moissan et le fluor terrible
Henri Moissan
75 ans de tentatives, plusieurs morts (Knox, Louyet), Davy empoisonné. Moissan invente l'électrolyse à -50°C en milieu fluorhydrique anhydre, dans un appareil en platine. Ça marche. Premier homme à tenir du fluor pur. Invente aussi le four électrique à arc (3000°C). Nobel 1906. Meurt l'année suivante, sans doute des suites de ses expositions. Aujourd'hui : dentifrice, Téflon, Prozac, enrichissement uranium.
S'il y a un élément dans le tableau périodique qui a fait souffrir ses découvreurs avant de se laisser isoler, c'est le fluor. Cet élément, qui est le plus réactif de tous, attaque tout ce qu'il touche : le verre, l'or, le platine, la peau, les muqueuses. Pendant trois quarts de siècle, de Davy au début du dix-neuvième siècle aux laboratoires européens des années mille huit cent soixante, beaucoup de chimistes avaient tenté de l'isoler. Beaucoup s'étaient empoisonnés. Plusieurs étaient morts. Le fluor avait gagné le surnom funeste d'élément maudit. Et c'est un chimiste français, Henri Moissan, qui a fini par en venir à bout en mille huit cent quatre-vingt-six, par une combinaison de génie technique et de prudence patiente.
Pour comprendre la difficulté, il faut savoir que le fluor existe à l'état naturel dans un minéral très commun, la fluorine, ou fluorite, un cristal cubique souvent violet ou vert, qu'on trouve en abondance dans plusieurs régions du monde. La fluorine est connue depuis l'Antiquité, on l'utilisait notamment pour fluidifier les minerais dans les hauts fourneaux, d'où le nom fluere en latin, qui signifie couler. Mais isoler le fluor lui-même, à l'état pur, était une autre histoire. Le fluor est tellement réactif qu'il attaque immédiatement tous les contenants connus, et qu'il se recombine instantanément avec presque n'importe quel autre élément qu'il rencontre.
Davy avait essayé. Il avait dû renoncer après s'être empoisonné gravement. Le chimiste irlandais Knox était mort en tentant de l'isoler. Le chimiste belge Louyet, idem. Le Français Edmond Frémy, professeur à Polytechnique, avait passé une grande partie de sa carrière sur le problème, sans succès. À la fin du dix-neuvième siècle, isoler le fluor était devenu une sorte de défi mortel, qui décourageait les esprits prudents.
Henri Moissan, lui, est un esprit méthodique et obstiné. Né en mille huit cent cinquante-deux à Paris, fils d'un employé du chemin de fer, il commence sa carrière comme préparateur en pharmacie, puis comme assistant dans divers laboratoires. Il enseigne à l'École supérieure de pharmacie de Paris, ce qui ne le destine pas, en principe, aux grandes découvertes. Mais il a une obsession patiente, qui le pousse à reprendre les recherches abandonnées par d'autres.
Il s'attaque au fluor au début des années mille huit cent quatre-vingts. Et il comprend assez vite ce qui a fait échouer ses prédécesseurs. Ils essayaient de procéder par voie chimique classique, en faisant réagir des composés à température ambiante ou modérément chauffée. Le fluor, libéré, attaquait les parois du dispositif, s'échappait, ou se recombinait. Moissan se dit qu'il faut essayer la voie électrochimique, comme Davy l'avait fait pour les alcalins, mais à très basse température pour limiter la réactivité.
Il met au point un dispositif extraordinairement astucieux. Il refroidit l'électrolyte à moins cinquante degrés Celsius, en utilisant un mélange de glace et de chlorure de calcium. Il choisit comme électrolyte une solution de fluorure de potassium dans l'acide fluorhydrique anhydre, c'est-à-dire dans l'acide fluorhydrique pur, sans eau. Il fabrique son appareil non pas en verre, qui serait immédiatement attaqué, mais en platine, et il isole l'électrolyte des parois métalliques par un agencement particulier qui réduit l'attaque. Tout cela demande des mois de mise au point, des dizaines d'essais, des dizaines d'échecs.
Le vingt-six juin mille huit cent quatre-vingt-six, ça marche. À l'une des électrodes, un gaz pâle, légèrement jaune verdâtre, se dégage. Moissan en recueille une petite quantité, le caractérise sommairement. Il vérifie qu'il a bien isolé le fluor à l'état pur. C'est la première fois dans l'histoire qu'un être humain tient un échantillon de fluor sans s'empoisonner immédiatement. Sept décennies de tentatives manquées s'achèvent ce jour-là dans un laboratoire de la rue Saint-Médard à Paris.
Moissan annonce sa découverte à l'Académie des sciences. Le succès est colossal. Pour la première fois, un élément réputé inisolable est venu se laisser tenir. La méthode de Moissan, électrolyse à basse température en milieu fluorhydrique, est encore aujourd'hui la base de toute production industrielle de fluor dans le monde.
Mais Moissan ne s'arrête pas au fluor. Il invente, à la même époque, un autre instrument qui va lui donner accès à toute une chimie nouvelle : le four électrique à arc. C'est un dispositif où un arc électrique passe entre deux électrodes en carbone et atteint des températures de l'ordre de trois mille degrés Celsius, ce qui était auparavant inaccessible. Avec ce four, Moissan synthétise des composés qu'on n'avait jamais pu fabriquer, isole des métaux qu'on n'avait jamais pu réduire, et entre dans l'histoire de la chimie des hautes températures. Le four de Moissan reste, lui aussi, un outil de référence pendant des décennies.
L'épisode le plus pittoresque de sa carrière, c'est sa tentative de fabriquer des diamants synthétiques. Moissan, fasciné par la chimie du carbone à haute température, se met en tête de reproduire les conditions de pression et de température sous lesquelles se forment les diamants naturels dans le manteau terrestre. Il développe un appareil où il dissout du carbone dans du fer fondu, puis refroidit brutalement en plongeant le creuset dans l'eau. La théorie est que la contraction de la coque de fer durcie comprime le cœur encore liquide et y forme des diamants. Moissan annonce, en mille huit cent quatre-vingt-treize, avoir produit des diamants synthétiques. La communauté scientifique exulte. Mais on s'aperçoit plus tard, après sa mort, que ses échantillons contenaient bien quelques minuscules cristaux durs, mais qu'il s'agissait probablement non pas de diamants, mais de carbure de silicium, ou même de fragments de meule d'émeri ajoutés à son insu par un assistant farceur. Cette histoire reste l'une des plus charmantes anecdotes de la chimie française.
Pour ses travaux sur le fluor et sur le four électrique, Moissan reçoit le prix Nobel de chimie en mille neuf cent six. Il meurt malheureusement peu de temps après, en mille neuf cent sept, à seulement cinquante-quatre ans. Son décès est probablement lié, au moins en partie, à l'exposition longue au fluor et à divers composés toxiques qu'il avait manipulés pendant des décennies. Comme les Curie pour le radium, Moissan a sans doute payé de sa santé l'apprivoisement d'une matière dangereuse.
Le fluor d'aujourd'hui est partout. Dans le dentifrice, sous forme de fluorure, pour la prévention des caries. Dans le Téflon, le polytétrafluoréthylène, qui équipe nos poêles antiadhésives et les tubes de plomberie résistante aux acides. Dans les fluides frigorigènes, certains pour le meilleur, certains pour le pire écologiquement. Dans l'hexafluorure d'uranium, utilisé pour l'enrichissement de l'uranium nucléaire. Dans des centaines de médicaments fluorés, dont le Prozac. Le fluor a colonisé notre quotidien, et toute cette chaîne d'usages industriels commence dans le laboratoire de Moissan, en juin mille huit cent quatre-vingt-six.
La prochaine note revient à Paris, pour raconter une découverte involontaire, presque accidentelle, qui va ouvrir un chapitre entièrement nouveau de la physique et de la chimie : celle des rayonnements spontanés émis par certains éléments. Cet épisode est l'œuvre d'Henri Becquerel.
(par Nadar)
Becquerel et le rayonnement involontaire
Henri Becquerel
Voulait tester si la fluorescence de l'uranium produisait des rayons X. Ciel couvert pendant des jours — il range plaque + uranium dans un tiroir. Développe quand même : la plaque est nettement impressionnée. L'uranium émet tout seul, sans excitation. Personne ne s'y intéresse vraiment — sauf une jeune Polonaise à la Sorbonne, Marie Sklodowska. Nobel 1903 partagé avec les Curie. L'unité Bq porte son nom.
La découverte de la radioactivité est, dans l'histoire des sciences, l'un des cas les plus purs de ce qu'on appelle la chance préparée. L'expérience qui a déclenché toute la révolution radioactive ne devait rien donner. Elle a donné quelque chose justement parce que rien ne s'est passé comme prévu, et qu'un esprit assez attentif s'est demandé pourquoi. Ce chimiste-physicien, c'est Henri Becquerel, et la scène se passe à Paris, début mille huit cent quatre-vingt-seize.
Henri Becquerel appartient à une dynastie scientifique. Son grand-père, Antoine César Becquerel, avait été physicien à l'Académie des sciences. Son père, Edmond Becquerel, avait étudié les phénomènes de fluorescence et de phosphorescence des minéraux, en collectionnant des centaines d'échantillons et en publiant des travaux importants sur les substances qui émettent de la lumière après avoir été exposées à la lumière. Henri, né en mille huit cent cinquante-deux, suit la même voie. Polytechnique, Mines, chaire de physique au Muséum national d'histoire naturelle, à la suite de son père. Il hérite des échantillons paternels, et continue à travailler sur la phosphorescence.
Le contexte du début mille huit cent quatre-vingt-seize est particulier. Quelques semaines plus tôt, le physicien allemand Wilhelm Röntgen, à Würzburg, vient d'annoncer une découverte qui fait sensation dans toute l'Europe : les rayons X. Röntgen, en jouant avec un tube cathodique enveloppé de carton noir, s'était aperçu qu'un écran fluorescent placé à plusieurs mètres se mettait à briller. Quelque chose, invisible, traversait le carton, l'air, et même la chair, pour atteindre l'écran. Ces rayons inconnus, Röntgen les avait baptisés X. Ils permettaient de prendre des photographies du squelette à travers la peau. La nouveauté est telle qu'elle bouleverse toute la physique de l'époque, et qu'elle pose la question : ces rayons X, d'où viennent-ils exactement ?
Une des hypothèses qui circulent est qu'ils sont liés à la fluorescence. Le tube cathodique, en effet, fait fluorescer son verre lorsqu'il fonctionne, et les rayons X semblent émaner précisément de la zone fluorescente. Donc, peut-être que toutes les substances fluorescentes émettent, à un moindre degré, des rayons capables d'imprimer une plaque photographique.
C'est cette hypothèse que Becquerel décide de tester. Il a, sous la main, des dizaines de sels fluorescents hérités de son père. Il en choisit un en particulier, un sel d'uranium, le sulfate double d'uranyle et de potassium, qui présente une belle fluorescence verte sous le soleil. Le protocole expérimental qu'il imagine est simple. Il prend une plaque photographique, l'enveloppe dans du papier noir pour la protéger de la lumière directe, pose dessus une lamelle métallique en forme de croix, et par-dessus une petite quantité de sel d'uranium. Puis il expose le tout au soleil. Si l'uranium fluorescent émet des rayons X, ces rayons doivent traverser le papier noir, frapper la plaque photographique et y laisser, après développement, une trace en forme de la croix métallique.
Il fait l'expérience en février mille huit cent quatre-vingt-seize. Le résultat est exactement ce qu'il attendait : sur la plaque développée, on voit nettement la silhouette de la croix. Becquerel triomphe. Il pense avoir confirmé que la fluorescence produit des rayons X.
Et puis vient l'épisode crucial. Le vingt-six février, Becquerel a préparé une nouvelle expérience similaire. Mais ce jour-là, et les jours suivants, le temps parisien est gris et couvert. Pas de soleil. Pas d'exposition possible. Becquerel range son dispositif, plaque enveloppée, sel d'uranium par-dessus, dans un tiroir de son bureau, et attend que le soleil revienne.
Quelques jours plus tard, le premier mars, Becquerel décide néanmoins de développer la plaque, simplement pour vérifier que rien ne s'est passé pendant l'attente. Il s'attend à voir une plaque vierge. Sa logique est implacable : sans soleil, pas de fluorescence, pas de rayons, pas d'image.
Or l'image apparaît. Très nette. La silhouette de la croix métallique est imprimée dans la plaque, avec autant de clarté que si on avait exposé au soleil pendant des heures. Le sel d'uranium, dans le tiroir fermé, sans aucune excitation lumineuse, avait émis pendant des jours quelque chose qui avait traversé le papier noir et impressionné la plaque.
Becquerel comprend immédiatement la portée de ce qu'il vient d'observer. Ce n'est pas la fluorescence qui émet les rayons. L'uranium émet, tout seul, spontanément, sans qu'on l'éclaire, sans qu'on le chauffe, un rayonnement qui peut traverser la matière opaque et imprimer une plaque photographique. C'est une propriété intrinsèque à la substance elle-même. Aucune théorie de la physique de l'époque ne prévoit cela.
Becquerel annonce sa découverte à l'Académie des sciences quelques semaines plus tard. Et il faut bien le dire : sur le moment, l'annonce ne suscite pas grand enthousiasme. Les rayons X de Röntgen sont spectaculaires, ils permettent de voir le squelette, ils ont des applications médicales évidentes. Les rayonnements de Becquerel, eux, sont faibles, ils n'ont pas d'application visible, ils sont juste là, dans une éprouvette qui rayonne dans le noir. La communauté scientifique passe presque à côté de la découverte. On parle des rayons Becquerel, mais sans s'y intéresser passionnément.
Sauf une personne. Une jeune femme polonaise, vingt-huit ans, étudiante à la Sorbonne, qui cherche un sujet pour sa thèse de doctorat. Elle s'appelle Marie Sklodowska, et elle vient de se marier avec un autre physicien, Pierre Curie. Elle décide que ce rayonnement bizarre, que personne ne comprend, sera son sujet. Et ce qu'elle va y trouver dépassera de très loin tout ce que Becquerel avait pu imaginer.
Becquerel partagera, en mille neuf cent trois, le prix Nobel de physique avec Pierre et Marie Curie, pour la découverte de la radioactivité spontanée. Il meurt en mille neuf cent huit, à cinquante-cinq ans, sans doute lui aussi affaibli par les longues années d'exposition aux substances qu'il avait manipulées sans précaution.
L'unité internationale de radioactivité s'appelle le becquerel, abrégé Bq, et représente une désintégration par seconde. Quand un compteur Geiger indique tant de becquerels par mètre cube, c'est l'héritage direct de la plaque oubliée dans un tiroir parisien.
La prochaine note est celle qui prolonge naturellement cette histoire, parce qu'elle raconte ce que Marie et Pierre Curie ont fait de la découverte de Becquerel, et comment ils ont, en quelques années, ajouté deux éléments au tableau périodique et bouleversé l'idée même qu'on se faisait de l'atome.
Pierre et Marie Curie, l'atelier du radium
Pierre Curie & Marie Curie (née Sklodowska)
La pechblende rayonne trop pour sa teneur en uranium — Marie déduit deux nouveaux éléments. Polonium (hommage à la patrie effacée). Radium (le rayonnant). Quatre ans à remuer à la main des tonnes de minerai dans un hangar qui fuit, pour obtenir 1 décigramme de radium pur. Nobel 1903 (physique) avec Becquerel ; Nobel 1911 (chimie, Marie seule). Pierre meurt en 1906 sous un fiacre. Marie de leucémie en 1934. Première femme Nobel ; seule personne à en avoir deux dans deux sciences différentes.
Le couple Curie a déjà été évoqué dans la première saison, à propos de la découverte du polonium et du radium. Cette note les reprend sous un angle complémentaire, celui de leur insertion dans la chimie française. Parce que Marie Curie, malgré son origine polonaise, est devenue l'une des figures les plus emblématiques de la science française du tournant du vingtième siècle. Et que Pierre, son mari, parisien de naissance, a apporté à leur travail commun l'enracinement institutionnel qui leur a permis de transformer une intuition en programme de recherche durable.
Pierre Curie est né en mille huit cent cinquante-neuf à Paris, dans une famille de médecins libres-penseurs. Pas d'études secondaires classiques : son père l'instruit lui-même à la maison, par méfiance à l'égard du conformisme des lycées de l'époque. Pierre passe directement le baccalauréat à seize ans, puis sa licence de sciences à dix-huit ans. Très jeune chercheur, il travaille à la Sorbonne avec son frère Jacques sur la piézoélectricité, ce phénomène par lequel certains cristaux, comme le quartz, produisent une tension électrique quand on les comprime. La balance de quartz piézoélectrique qu'ils mettent au point sera, plus tard, un instrument crucial pour mesurer les très faibles courants de la radioactivité.
Maria Sklodowska, future Marie Curie, est née en mille huit cent soixante-sept à Varsovie, dans une Pologne qui n'existe plus officiellement, partagée entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. Famille d'enseignants, modeste mais cultivée. Maria, brillante élève, ne peut pas accéder à l'université en Russie tsariste, qui ferme ses portes aux femmes. Elle économise pendant des années, donne des cours particuliers, attend que sa sœur aînée Bronia, étudiante en médecine à Paris, ait fini ses études. Puis Bronia l'invite, et Maria arrive à Paris en mille huit cent quatre-vingt-onze, avec très peu d'argent, et s'inscrit à la Sorbonne sous le nom francisé de Marie.
Elle vit dans un grenier mansardé, sans chauffage en hiver, à manger des oranges et du pain quand elle a faim. Elle obtient sa licence de physique première de promotion en mille huit cent quatre-vingt-treize, sa licence de mathématiques deuxième de promotion en mille huit cent quatre-vingt-quatorze. Elle rencontre Pierre Curie cette année-là, par l'intermédiaire d'un ami commun qui pense qu'ils pourraient s'intéresser à la même physique. Ils se reconnaissent immédiatement. Ils se marient en juillet mille huit cent quatre-vingt-quinze, dans une cérémonie civile dépouillée. Marie n'a pas de robe blanche : elle achète une robe sombre qu'elle pourra ensuite porter au laboratoire.
C'est dans ce contexte que Marie cherche, fin mille huit cent quatre-vingt-sept, un sujet pour sa thèse de doctorat. Les rayonnements bizarres de Becquerel, que personne ne prend très au sérieux, lui paraissent un terrain inexploité. Elle décide de mesurer systématiquement la radioactivité de toutes sortes de substances pour voir si l'uranium est seul à émettre ces rayonnements, ou s'il y a d'autres éléments qui en font autant.
Sa première découverte, c'est que oui, le thorium aussi est radioactif. Donc le phénomène n'est pas une particularité de l'uranium, c'est une propriété atomique plus large. Et elle forge un mot pour désigner cette propriété : la radioactivité. Le mot est sa création. Tous les manuels du monde, dans toutes les langues, l'emploient aujourd'hui dans la forme qu'elle a fixée.
Puis vient l'observation décisive. Marie mesure aussi la pechblende, un minerai d'uranium naturel. Et la pechblende, anormalement, est plusieurs fois plus radioactive que ne le justifie sa teneur en uranium. Si on calcule la quantité d'uranium qu'elle contient et qu'on en déduit le rayonnement attendu, le compteur indique beaucoup plus. Conclusion qui suppose une audace immense : il doit y avoir, dans la pechblende, d'autres substances inconnues, en très petite quantité, mais bien plus radioactives que l'uranium lui-même.
Marie et Pierre s'engagent ensemble dans la recherche de ces substances. Et là commence le travail de bête de somme qui a fait leur légende. Ils obtiennent, par l'Université, un hangar désaffecté de l'École de physique et chimie industrielles, rue Lhomond à Paris. Le hangar est mal chauffé, fuit sous la pluie, et a un sol en terre battue. C'est leur laboratoire pendant des années.
Ils achètent des tonnes de résidus de pechblende, obtenus à très bas prix d'une mine d'Autriche-Hongrie qui les abandonnait comme déchets après en avoir extrait l'uranium. Marie les traite, les uns après les autres, par des opérations chimiques en grande quantité. Elle remue à la main, avec une tige de fer presque aussi grande qu'elle, des cuves bouillantes pendant des heures. Elle décompose, précipite, sépare, mesure la radioactivité après chaque étape pour suivre où se concentrent les substances cherchées.
En juillet mille huit cent quatre-vingt-dix-huit, elle annonce une première découverte. Un nouvel élément, qu'elle nomme polonium, du nom de sa patrie effacée des cartes. C'est, on l'a dit dans la première saison, un geste politique autant que scientifique. Une Pologne qui n'existe plus officiellement existe désormais dans le tableau périodique.
En décembre de la même année, deuxième découverte. Un autre élément, encore plus radioactif que le polonium, qui rayonne tellement qu'il fait luire faiblement les solutions dans l'obscurité. Ils le nomment radium, le rayonnant.
Mais l'identification chimique ne suffit pas. Pour convaincre, il faut isoler le radium en quantité visible, pure. Et là, c'est quatre années supplémentaires de travail acharné. Marie traite à la main, avec Pierre, des tonnes de pechblende, fait des milliers de cristallisations fractionnées. Au bout de ce travail, en mille neuf cent deux, ils obtiennent un décigramme de chlorure de radium pur. Un dixième de gramme. Une quantité minuscule arrachée à plusieurs tonnes de minerai.
Cette quantité suffit pour mesurer la masse atomique du radium, et pour démontrer définitivement qu'il s'agit d'un élément nouveau, distinct de tous ceux du tableau. Il prend sa place, vers la fin de la série des alcalino-terreux, juste sous le baryum.
Le prix Nobel de physique mille neuf cent trois récompense Becquerel et les deux Curie. C'est le premier Nobel pour une femme. Marie Curie devient une figure mondiale. Pierre est nommé professeur à la Sorbonne. Mais il meurt brutalement en mille neuf cent six, écrasé par un fiacre rue Dauphine, alors qu'il traversait sous la pluie. Il avait quarante-six ans. C'est la grande tragédie de la vie de Marie.
Marie continue seule. Elle reprend la chaire de Pierre, devenant la première femme professeur à la Sorbonne. Elle obtient un second Nobel, en chimie cette fois, en mille neuf cent onze, pour l'isolement définitif du radium métallique. Personne d'autre, à ce jour, n'a reçu deux prix Nobel dans deux sciences différentes.
Sa fin de vie est marquée par la maladie. Elle meurt en mille neuf cent trente-quatre, à soixante-six ans, d'une leucémie aiguë, presque certainement causée par les décennies d'exposition aux rayonnements qu'elle avait manipulés à mains nues, gardant dans ses tiroirs des fioles luminescentes qu'elle aimait à montrer aux visiteurs. Ses carnets de laboratoire sont encore aujourd'hui si radioactifs qu'on les conserve dans des boîtes plombées, et que la consultation exige une décharge signée.
Le radium et le polonium ne sont pas les seuls éléments de la famille des Curie. Le francium, qu'on verra dans la note 12, a été découvert par une élève de Marie. Et la prochaine note, la onze, raconte la suite immédiate : sa fille Irène et son gendre Frédéric Joliot-Curie, qui en mille neuf cent trente-quatre ont fait une découverte presque aussi importante que celle de Marie et Pierre, celle de la radioactivité artificielle.
(1935)
(1948)
Irène et Frédéric Joliot-Curie : la radioactivité artificielle
Irène (fille de Marie) & Frédéric Joliot-Curie
Bombardent de l'aluminium avec des alphas de polonium. Quand ils retirent la source, l'aluminium continue de rayonner — il s'est transmuté en phosphore radioactif, isotope qui n'existe pas dans la nature. Première substance radioactive fabriquée par l'homme. Marie, mourante, tient l'éprouvette entre ses mains. Nobel chimie 1935. Frédéric dépose en 1939 les brevets historiques sur la réaction en chaîne. Lance après-guerre le programme nucléaire français.
L'histoire des Curie ne s'arrête pas avec Pierre et Marie. La fille de Marie, Irène, et son mari, Frédéric Joliot, ont poursuivi le travail et ouvert un nouveau chapitre de la radioactivité, en mille neuf cent trente-quatre. Et cette découverte, dans le contexte des années trente, allait avoir des conséquences que personne n'imaginait, en débouchant quelques années plus tard sur la fission nucléaire et toute l'aventure de l'énergie atomique.
Irène Curie est née à Paris en mille huit cent quatre-vingt-dix-sept, fille aînée de Marie et Pierre. Elle est élevée dans une atmosphère scientifique unique au monde. Sa mère lui enseigne elle-même les mathématiques et la physique, dans une coopérative pédagogique où plusieurs grandes figures de la science française se relaient pour donner cours à un petit groupe d'enfants de leurs amis. Irène, brillante mais introvertie, est destinée naturellement à la recherche. Pendant la Première Guerre mondiale, encore adolescente, elle accompagne sa mère au front comme manipulatrice de radiologie mobile, ces fameuses petites Curie, ces voitures équipées d'appareils à rayons X qui permettaient de radiographier les blessés directement dans les hôpitaux de campagne. Elle apprend ainsi la technique sur le terrain.
Frédéric Joliot, lui, n'est pas issu de la noblesse scientifique. Né en mille neuf cent à Paris, fils d'un négociant en quincaillerie, il étudie à l'École de physique et chimie industrielles, l'EPCI, fondée par Pierre Curie quelques décennies plus tôt. C'est un jeune homme passionné, athlétique, charismatique, doté d'une intelligence pratique extraordinaire pour les instruments. Marie Curie le remarque, l'embauche comme assistant à l'Institut du radium en mille neuf cent vingt-cinq. C'est là qu'il rencontre Irène. Ils se marient en mille neuf cent vingt-six. Et ils adoptent le double nom de Joliot-Curie, qui réunit leurs deux familles.
Pendant la fin des années vingt et le début des années trente, le couple travaille ensemble, dans l'ombre de Marie Curie qui dirige encore l'Institut. Ils étudient les rayonnements émis par diverses substances radioactives, en explorant en particulier ce qui se passe quand des particules alpha, émises par le polonium, viennent frapper d'autres matières.
Ils font deux observations qui auraient pu leur valoir des Nobel séparés, mais qu'ils n'interprètent pas correctement sur le moment, par manque d'un cadre théorique. En mille neuf cent trente-deux, ils observent qu'un rayonnement très pénétrant est émis quand des particules alpha frappent du béryllium. Ils croient qu'il s'agit de rayons gamma très énergétiques. C'est le physicien anglais James Chadwick, à Cambridge, qui reprend leurs observations quelques mois plus tard et comprend qu'il s'agit en fait d'une particule neutre, le neutron. Chadwick obtient le Nobel pour la découverte du neutron. Les Joliot-Curie ont eu la particule entre les mains et ne l'ont pas vue.
Mais ils se rattrapent magnifiquement. Le quinze janvier mille neuf cent trente-quatre, Irène et Frédéric font une expérience décisive. Ils bombardent une fine feuille d'aluminium avec des particules alpha provenant d'une source de polonium. Pendant que les alphas frappent l'aluminium, le compteur Geiger crépite : l'aluminium émet des neutrons et des positrons, les positrons étant ces particules d'antimatière prédites quelques années plus tôt par Dirac. Jusque-là, rien de particulièrement nouveau.
Mais quand ils retirent la source de polonium et qu'ils s'attendent à ce que l'émission s'arrête immédiatement, le compteur continue de crépiter. L'aluminium, après le bombardement, continue d'émettre des positrons pendant plusieurs minutes, avec une décroissance régulière, exactement comme une substance radioactive naturelle.
Frédéric comprend en quelques minutes ce qu'ils viennent de voir. L'aluminium, sous l'effet du bombardement alpha, s'est transmuté en phosphore, mais en un isotope radioactif du phosphore qui n'existe pas naturellement dans la nature. Cet isotope, créé par la machine, se désintègre ensuite avec une demi-vie de quelques minutes. Pour la première fois dans l'histoire, on a fabriqué une substance radioactive qui n'existe pas dans la nature.
Cette découverte change tout. Jusque-là, la radioactivité était une propriété d'une poignée d'éléments naturels présents en quantités infimes dans la croûte terrestre. Avec la radioactivité artificielle, on a la possibilité de fabriquer à volonté des isotopes radioactifs de presque n'importe quel élément du tableau, en le bombardant avec les bonnes particules. Les applications potentielles sont immenses. Médecine, recherche, industrie : tout devient possible.
Marie Curie, mourante à ce moment-là, a juste le temps de tenir entre ses mains l'éprouvette contenant le premier isotope radioactif artificiel. Elle est, dit-on, profondément émue. Elle meurt quelques mois plus tard, en juillet mille neuf cent trente-quatre. La continuité Curie-Joliot, en revanche, est éclatante : la fille a accompli quelque chose qui dépasse en portée ce que ses parents avaient fait, parce qu'elle ouvre une chimie radioactive entièrement nouvelle.
Le prix Nobel de chimie est attribué à Irène et Frédéric en mille neuf cent trente-cinq. Le couple devient la deuxième génération Curie à recevoir le Nobel. Au passage, Frédéric, devenu Joliot-Curie par mariage, devient le seul homme à porter ce nom prestigieux. C'est un cas unique : un époux qui prend, à côté du sien, le nom de son épouse, et qui reçoit lui-même un Nobel sous ce double nom. À l'époque, en mille neuf cent trente-cinq, c'est presque un manifeste féministe.
Quelques années plus tard, en mille neuf cent trente-neuf, à la veille de la guerre, Frédéric Joliot fait partie de la petite équipe internationale qui comprend, presque en temps réel, que la fission de l'uranium peut produire des neutrons supplémentaires, donc une réaction en chaîne. Il dépose, avec ses collaborateurs Hans von Halban et Lew Kowarski, plusieurs brevets sur la chaîne de réactions, dont l'un, déposé en mai mille neuf cent trente-neuf, est resté le brevet historique de l'énergie atomique. Le brevet est resté secret pendant la guerre, sur ordre des autorités françaises, puis transféré à la France libre à Londres.
Pendant la guerre, le couple choisit de rester en France occupée. Frédéric, communiste, entre dans la Résistance, prend la tête du Front national des chercheurs, participe à la libération de Paris en août mille neuf cent quarante-quatre. À la Libération, il est nommé haut-commissaire à l'énergie atomique de la France, et il lance le programme nucléaire français. Le premier réacteur français, ZOÉ, qui démarre en mille neuf cent quarante-huit, est entièrement son œuvre. Mais ses sympathies communistes et son opposition à la bombe atomique le font écarter de ses fonctions en mille neuf cent cinquante, en pleine guerre froide.
Le couple meurt jeune, comme Marie Curie avant eux. Irène meurt en mille neuf cent cinquante-six d'une leucémie. Frédéric meurt en mille neuf cent cinquante-huit, à cinquante-huit ans, d'une hépatite virale aggravée par les radiations. Trois générations de Curie, trois générations marquées par le radium qu'elles avaient apprivoisé.
La prochaine note est consacrée à une autre femme remarquable de cette même école, Marguerite Perey, élève de Marie Curie à l'Institut du radium. Elle a découvert, en mille neuf cent trente-neuf, le francium, dernier élément trouvé dans la nature. Et elle est devenue, plus tard, la première femme élue à l'Académie des sciences française, plus de trois siècles après la fondation de cette institution.
Marguerite Perey et le francium
Marguerite Perey, élève de Marie Curie
Père meurt à ses 15 ans, médecine impossible. Diplôme d'École technique, entre à 20 ans comme assistante de Marie Curie. En 1939, elle isole un nouvel alcalin par désintégration de l'actinium 227 : francium (hommage à la patrie). Élément 87, demi-vie 22 min, l'un des plus rares au monde (quelques dizaines de grammes dans toute la croûte terrestre). Dernier élément naturel découvert par chimie classique — 270 ans après le phosphore de Brand. Première femme à l'Académie des sciences (1962, après 296 ans d'existence).
L'histoire de Marguerite Perey est l'une des trajectoires les plus extraordinaires de la chimie française du vingtième siècle. Elle commence par un destin contrarié, presque écrasé par les circonstances, et elle se termine par un siège à l'Académie des sciences, plus de trois cents ans après la fondation de cette vénérable institution qui n'avait jamais accueilli une femme. Entre les deux, il y a la découverte d'un élément, le francium, le dernier élément naturel découvert par chimie classique, et une vie consacrée à la science depuis les marges d'une discipline encore majoritairement masculine.
Marguerite Perey est née en mille neuf cent neuf à Villemomble, dans la banlieue parisienne, dans une famille bourgeoise. Son père dirige un moulin, sa mère est femme au foyer. Marguerite, élève brillante, rêve de devenir médecin. À quinze ans, son père meurt, et la famille bascule dans des difficultés financières. Les études de médecine, longues et coûteuses, deviennent inaccessibles. Marguerite doit abandonner ce projet et trouver un métier qui lui permette de gagner sa vie rapidement.
En mille neuf cent vingt-neuf, à vingt ans, elle obtient un diplôme de chimie de l'École technique d'enseignement féminin. Avec ce diplôme modeste, elle passe un concours pour un poste d'assistante au laboratoire de Marie Curie, à l'Institut du radium, rue Pierre et Marie Curie à Paris. Elle est reçue. À vingt ans, elle entre dans le laboratoire le plus prestigieux de la radiochimie mondiale, sous la direction directe de la grande Marie Curie.
Marguerite devient l'assistante personnelle de Marie pour les tâches techniques. Elle prépare les sources de polonium et d'actinium, elle purifie les échantillons, elle assure le suivi des centaines d'expériences en cours. Marie reconnaît rapidement le talent et la rigueur de cette jeune femme, et la prend sous son aile. Quand Marie Curie meurt en mille neuf cent trente-quatre, Marguerite Perey continue sous la direction d'André Debierne, le successeur de Curie à la tête du laboratoire.
Sa spécialité, ce sont les chaînes de désintégration radioactive de l'actinium. L'actinium, élément de numéro atomique quatre-vingt-neuf, est l'un des descendants radioactifs naturels de l'uranium 235, et il se désintègre lui-même en une cascade d'isotopes successifs, chacun ayant ses propres propriétés. Suivre cette cascade demande une chimie analytique d'une finesse extrême, parce que les quantités sont infimes et les demi-vies parfois très courtes.
En mille neuf cent trente-neuf, Marguerite Perey purifie un échantillon d'actinium 227 avec une précision particulièrement grande. Et là, elle remarque quelque chose d'inattendu. Une partie de la radioactivité de son échantillon ne se comporte pas comme l'actinium ni comme aucun de ses descendants connus. Il y a un nouveau radioélément qui se forme spontanément à partir de l'actinium, qu'on n'avait jamais observé jusque-là.
Marguerite caractérise ce nouvel élément avec une rigueur impressionnante. Elle démontre qu'il appartient au groupe des alcalins, c'est-à-dire à la même colonne que le sodium, le potassium, le rubidium et le césium. Sa masse atomique est environ deux cent vingt-trois. Sa demi-vie est très courte, environ vingt-deux minutes. Il se forme par désintégration alpha de l'actinium 227, dans une branche minoritaire qui n'avait pas été repérée par les analyses antérieures.
Pour le nommer, Marguerite choisit un mot qui rend hommage à sa patrie. Elle l'appelle francium, du nom de la France. C'est l'élément quatre-vingt-sept du tableau. Il prend sa place sous le césium, dans la dernière case de la colonne des alcalins. Et il complète l'avant-dernière case naturelle du tableau périodique, juste avant le radium des Curie.
Le francium est, de tous les éléments du tableau, l'un des plus rares dans la nature. On estime que la croûte terrestre entière, à n'importe quel moment, ne contient que quelques dizaines de grammes de francium au total. C'est dire la prouesse de Marguerite : avoir identifié et caractérisé un élément qui n'existe sur Terre que sous forme d'atomes presque comptables un par un, à tout moment.
Le francium est aussi le dernier élément naturel découvert par chimie classique. Après lui, tous les nouveaux éléments du tableau seront fabriqués artificiellement, en accélérateur. Le francium ferme donc une époque, celle de la chasse aux éléments naturels qui avait commencé avec le phosphore de Hennig Brand en mille six cent soixante-neuf. Deux cent soixante-dix ans d'aventure, et le dernier chapitre est écrit par une jeune assistante de l'Institut du radium parisien.
Marguerite Perey, après cette découverte, prépare une thèse de doctorat. Mais sa formation initiale, le simple diplôme d'École technique, ne lui permet pas en principe de présenter une thèse à la Sorbonne. Elle doit obtenir une licence par équivalence, ce qui prend du temps. Elle ne soutient son doctorat qu'en mille neuf cent quarante-six, à trente-sept ans. Sa thèse porte sur la chimie du francium et de l'actinium.
Sa carrière ensuite est honorable. Elle est nommée professeur à l'Université de Strasbourg en mille neuf cent quarante-neuf, où elle dirige un institut de chimie nucléaire. Elle continue à travailler sur les éléments radioactifs et sur leurs propriétés chimiques.
Et le grand honneur arrive en mille neuf cent soixante-deux. L'Académie des sciences de l'Institut de France, fondée en mille six cent soixante-six par Colbert, élit pour la première fois une femme comme membre correspondante. Cette femme, c'est Marguerite Perey. Plus de trois cents ans pour qu'une femme entre à l'Académie. C'est elle qui ouvre la voie.
Marguerite Perey paie comme tant d'autres de cette époque le prix de la radioactivité. Elle développe un cancer des os, sans doute lié à ses décennies d'exposition. Elle meurt en mille neuf cent soixante-quinze, à soixante-cinq ans. Comme Marie Curie, comme Irène Joliot-Curie, comme Frédéric Joliot-Curie, comme Henri Becquerel, comme Henri Moissan : tous ces grands chimistes français qui ont apprivoisé des substances dangereuses ont payé leur découverte de leur santé.
Avec Marguerite Perey s'achève la grande lignée de la radiochimie française du vingtième siècle. Trois générations de Curie, plus une élève qui a porté l'œuvre encore plus loin. Une école entière, française par ses institutions et par ses noms, internationale par ses origines et par ses applications, qui a peuplé de plusieurs éléments le tableau périodique et qui a, surtout, donné à la chimie radioactive une bonne partie de ses fondements.
La dernière note de cette saison, la treize, propose une synthèse. Pourquoi la France a-t-elle tant produit de chimistes et d'éléments découverts ? Quelles institutions, quelles traditions, quelles particularités culturelles ont rendu possible cette longue chaîne ? Et que reste-t-il aujourd'hui de l'école française de chimie ?
L'école française : pourquoi tant ?
Synthèse de la saison
Académie royale fondée par Colbert (1666), Polytechnique et ENS (1794), Muséum réorganisé. Nomenclature de Lavoisier qui donne un siècle d'avance. Transmission maître-élève : Lavoisier → Berthollet → Gay-Lussac → Vauquelin → Thénard → Dumas → Wurtz → Moissan. Connexion industrie. À l'arrivée : une vingtaine d'éléments découverts ou nommés en France. Aujourd'hui : Nobel récents en chimie (Chauvin, Sauvage, Charpentier) — mais la frontière s'est déplacée vers les assemblages complexes et l'international.
Voici la dernière note de cette troisième saison. Douze chapitres, douze figures ou groupes de figures, et un tableau périodique qui doit à la chimie française au moins une vingtaine d'entrées, soit près d'un sixième des éléments. Pourquoi ce poids ? Pourquoi la France a-t-elle, pendant deux siècles, produit autant de découvreurs d'éléments, autant de nomenclateurs, autant de prix Nobel de chimie ? Cette dernière note tente de répondre, par quelques explications et par un bilan.
Première explication, et c'est peut-être la plus profonde : la France a, à un moment de son histoire, créé les institutions scientifiques modernes. Sous l'Ancien Régime, l'Académie royale des sciences est fondée par Colbert en mille six cent soixante-six, avec un statut salarié pour ses membres permanents. Cette institution préfigure une professionnalisation de la science qui n'existe presque nulle part ailleurs en Europe. Quand la Révolution survient, elle conserve l'institution scientifique, la transforme, et la prolonge par la création des grandes écoles : Polytechnique en mille sept cent quatre-vingt-quatorze, École normale supérieure en mille sept cent quatre-vingt-quatorze également, Conservatoire des arts et métiers la même année, Muséum d'histoire naturelle réorganisé. Tout cela en l'espace de quelques mois révolutionnaires. La France entre dans le dix-neuvième siècle avec une infrastructure scientifique qu'aucun autre pays n'a, à l'exception peut-être de l'Angleterre, mais avec une centralisation parisienne particulièrement efficace pour concentrer les talents.
Deuxième explication : la nomenclature de Lavoisier en mille sept cent quatre-vingt-sept. Ce travail collectif, qu'on a raconté dans la première note de cette saison, a donné à la chimie française une longueur d'avance conceptuelle considérable. Pendant que les chimistes allemands, anglais, italiens continuent à parler de vif-argent, de sel de tartre, d'huile de vitriol, les Français ont adopté un langage rationnel, traduisible, calculable. Cette avance de langage est aussi une avance de pensée. Elle dure tout le dix-neuvième siècle.
Troisième explication, plus institutionnelle : les filières de transmission de maître à élève. La chimie française du dix-neuvième siècle se transmet par lignées. Lavoisier a Berthollet, Fourcroy, Guyton de Morveau. Berthollet a Gay-Lussac. Vauquelin a Thénard. Thénard a Dumas. Dumas a Wurtz. Et ainsi de suite, à travers les grandes écoles, où chaque maître formera la génération suivante. Cette continuité pédagogique, sur cinq ou six générations consécutives, garantit une accumulation des savoirs et des techniques. Quand un jeune chimiste entre à l'École normale en mille huit cent cinquante, il accède directement à un siècle d'expérimentation française accumulée.
Quatrième explication : la connexion avec l'industrie. La chimie française du dix-neuvième siècle n'est pas purement universitaire. Berthollet dirige une manufacture. Sainte-Claire Deville travaille avec le pouvoir impérial. Lecoq de Boisbaudran, indépendant fortuné, finance lui-même son laboratoire. Courtois est salpêtrier. Cette porosité entre science et industrie nourrit la recherche par des problèmes concrets et finance les laboratoires par des applications.
Cinquième explication, mais qui ne joue qu'à partir de la fin du dix-neuvième siècle : Paris devient une ville-monde de la science. À l'Institut Pasteur, à la Sorbonne, à l'Institut du radium, viennent étudier des jeunes chercheurs venus de toute l'Europe et d'ailleurs. Marie Curie est polonaise. Halban est autrichien. Joliot est français mais formé à l'EPCI, plus une école professionnelle qu'une école d'élite. La diversité des origines enrichit le tissu scientifique. La chimie française s'internationalise tout en restant institutionnellement parisienne.
Faisons le bilan des éléments découverts par des chimistes français, en gardant l'idée large d'une attribution à l'école française par la nationalité du découvreur principal ou par le lieu de l'isolement.
Chrome et béryllium par Vauquelin en mille sept cent quatre-vingt-dix-sept et mille sept cent quatre-vingt-dix-huit. Iode par Courtois en mille huit cent onze. Brome par Balard en mille huit cent vingt-six. Aluminium isolé en quantité utile par Sainte-Claire Deville en mille huit cent cinquante-quatre. Gallium par Lecoq de Boisbaudran en mille huit cent soixante-quinze. Samarium par Lecoq en mille huit cent soixante-dix-neuf. Dysprosium par Lecoq en mille huit cent quatre-vingt-six. Fluor par Moissan en mille huit cent quatre-vingt-six. Polonium et radium par Marie et Pierre Curie en mille huit cent quatre-vingt-dix-huit. Lutécium par Urbain en mille neuf cent sept. Francium par Marguerite Perey en mille neuf cent trente-neuf.
Cela fait au moins quatorze éléments, certains particulièrement importants par leur usage moderne. Si l'on ajoute les éléments dont les Français ont donné les noms officiels même s'ils n'en étaient pas découvreurs uniques, comme l'oxygène, l'hydrogène, l'azote, l'iode, le chlore, on arrive à une vingtaine d'éléments dont la chimie française a la paternité directe ou linguistique.
Sur cent dix-huit éléments connus aujourd'hui, c'est une fraction considérable. Surtout si l'on tient compte que les éléments synthétiques contemporains, ceux du delà du numéro cent, ont été essentiellement créés dans trois laboratoires non français : Berkeley aux États-Unis, Doubna en Russie, Darmstadt en Allemagne. La France n'a pas participé directement à la course aux superlourds. Mais sur tout ce qui précède, sa contribution est de premier plan.
Qu'en est-il aujourd'hui ? La situation est plus contrastée. La France garde une grande tradition de chimie, avec des laboratoires excellents au CNRS, à l'École normale supérieure, à l'Université Pierre-et-Marie-Curie devenue Sorbonne Université. Quelques prix Nobel français récents en chimie : Yves Chauvin en deux mille cinq pour la métathèse des oléfines, Jean-Pierre Sauvage en deux mille seize pour les machines moléculaires, Emmanuelle Charpentier en deux mille vingt pour CRISPR. La chimie française continue de produire, mais elle est intégrée à une science globalisée où les coopérations internationales sont devenues la norme, et où la nationalité d'un découvreur compte moins que celle de son institution ou de ses financeurs.
Et puis il y a eu, au vingt et unième siècle, un changement de paradigme. La chimie des éléments n'est plus la frontière de la discipline. La frontière, c'est désormais la chimie des assemblages complexes : médicaments, polymères, matériaux nano, biologie de synthèse. La France garde sa place dans ces domaines, sans dominer comme elle l'a fait au dix-neuvième siècle. Le pôle de gravité s'est déplacé vers l'Amérique du Nord et l'Asie, comme dans presque toutes les sciences contemporaines.
Mais le tableau de Mendeleïev, lui, garde la trace de cette histoire française. Quand vous lisez sur un tableau les noms de gallium, polonium, radium, francium, et que vous savez maintenant qui les a découverts, vous tenez quelque chose de la longue conversation entre Lavoisier, Berthollet, Vauquelin, Courtois, Balard, Sainte-Claire Deville, Lecoq, Moissan, Becquerel, les Curie, les Joliot-Curie et Perey. Une conversation de deux siècles, qui a transformé une discipline et qui a posé une partie significative des fondations du monde moderne.
Voilà donc le terme de cette troisième saison. La quatrième, qui viendra ensuite, sera consacrée aux femmes en chimie, en élargissant à l'international ce qu'on a déjà entrevu avec Marie Curie, Irène Joliot-Curie et Marguerite Perey. Lise Meitner, Cecilia Payne, Dorothy Hodgkin, Rosalind Franklin, Ida Noddack, Stefanie Horovitz, et d'autres : autant de figures dont la science a souvent oublié de reconnaître la pleine contribution, et dont l'histoire mérite d'être racontée.