(1787 — 1826)
Les raies sombres du Soleil
Joseph von Fraunhofer, opticien
Avec des prismes d'une qualité inédite, l'orphelin devenu maître verrier voit, au milieu de l'arc-en-ciel solaire, des centaines de raies noires fines, toujours aux mêmes positions. Il les baptise A, B, C… sans savoir ce qu'elles sont. L'énigme est posée pour cinquante ans.
Cette deuxième saison va raconter la naissance d'un outil qui a tout changé. Un outil tellement simple qu'on le devine en quelques mots : un prisme, une flamme, un peu de lumière. Et qui pourtant, à partir du milieu du dix-neuvième siècle, va permettre aux chimistes de débusquer une dizaine d'éléments qui avaient jusque-là échappé à la balance et au feu. Mieux encore, ce même outil va apprendre à l'humanité de quoi sont faites les étoiles. Cet outil, c'est le spectroscope. Et son histoire commence par une énigme, un détail bizarre noté par un opticien allemand au tout début du siècle.
Le personnage s'appelle Joseph von Fraunhofer. Il est né en Bavière en mille sept cent quatre-vingt-sept, dans une famille de vitriers. Très jeune orphelin, apprenti maltraité, il a failli mourir enseveli sous les décombres d'un atelier qui s'écroula. C'est cet accident, raconte-t-on, qui attira sur lui l'attention d'un prince, lequel lui paya une éducation. Devenu adulte, Fraunhofer entra dans l'institut d'optique de Benediktbeuern, et il devint, en l'espace de quelques années, le meilleur fabricant de lentilles de toute l'Europe.
Ce qu'il fait n'a l'air de rien, mais c'est une révolution discrète. Avant lui, on coulait du verre optique en pâtés grossiers, plein de bulles et de stries, et on était content quand on en tirait une bonne lentille. Fraunhofer, en perfectionnant la chimie des verres et le polissage, fabriqua les premiers prismes et les premières lunettes vraiment précis. Ce qui veut dire, concrètement, qu'il pouvait étudier la lumière du Soleil avec une finesse que personne avant lui n'avait atteinte.
Et c'est là qu'en mille huit cent quatorze, il fit son observation décisive. Quand on fait passer la lumière blanche du Soleil à travers un bon prisme, elle s'étale en un arc-en-ciel continu, du rouge au violet. C'est ce que Newton avait déjà vu un siècle et demi plus tôt. Mais Fraunhofer, lui, regarde cet arc-en-ciel à travers un instrument bien plus fin. Et il y voit autre chose. Au milieu des couleurs, à des endroits très précis, il y a des raies sombres. De minces bandes noires qui interrompent l'arc-en-ciel, comme des barreaux de prison plantés en travers de la lumière.
Il en compte plusieurs centaines. Il les nomme, par lettres : la raie A dans le rouge, la raie B juste à côté, et ainsi de suite jusqu'aux raies H et K dans le violet. Cette nomenclature de Fraunhofer est toujours utilisée aujourd'hui par les astrophysiciens.
Mais le plus troublant, ce n'est pas qu'il y ait des raies sombres. C'est qu'elles sont toujours aux mêmes places. Refais l'expérience aujourd'hui, demain, dans dix ans, sur n'importe quel rayon de soleil : tu retrouveras exactement les mêmes raies, exactement aux mêmes longueurs d'onde. Le Soleil n'envoie pas un spectre lisse, il envoie un spectre rayé d'une signature invariable.
Pourquoi ? Fraunhofer ne le sait pas. Il décrit, il catalogue, il mesure. Mais il n'explique pas. Il meurt jeune, à trente-neuf ans, en mille huit cent vingt-six, sans avoir percé le mystère. Sur sa tombe, ses élèves graveront une devise simple, en latin, qui résume tout son génie : il a rapproché les astres.
Et c'est exactement ce qu'il a fait. Ces raies sombres, on le comprendra cinquante ans plus tard, sont la signature chimique des éléments présents dans l'atmosphère du Soleil. Chaque raie correspond à un atome qui absorbe la lumière à une longueur d'onde précise. Le spectre du Soleil n'est pas un simple arc-en-ciel : c'est un texte. Un texte écrit en lettres invisibles, qui dit de quoi le Soleil est fait.
Fraunhofer avait posé l'énigme. La résolution allait demander deux hommes, deux chimistes allemands de Heidelberg, qui se mirent à étudier non pas la lumière du Soleil, mais la lumière des flammes de leur laboratoire. Et c'est par cette voie modeste qu'ils ouvrirent la grande aventure du spectroscope. C'est la prochaine note.
La naissance du spectroscope
Robert Bunsen & Gustav Kirchhoff
Un brûleur à flamme pure, un prisme, un boîtier sombre. Chaque élément qu'on jette dans la flamme y inscrit sa signature lumineuse propre. Émission chaude, absorption froide : deux faces d'une même loi. L'énigme de Fraunhofer s'éclaire — il y a du sodium dans le Soleil.
L'énigme des raies sombres de Fraunhofer attendait depuis quarante ans qu'un esprit la déchiffre. C'est à Heidelberg, en mille huit cent cinquante-neuf, dans la petite ville universitaire la plus charmante du Bade, que la solution est venue. Et elle est venue, comme souvent en science, de la rencontre de deux tempéraments qui se complétaient à la perfection.
Le premier s'appelle Robert Bunsen. C'est un chimiste, un homme massif, jovial, expérimentateur formidable. Il a perdu un œil dans sa jeunesse à cause d'une explosion en laboratoire, ce qui ne l'a pas empêché de continuer à manipuler les substances les plus dangereuses. Bunsen est resté célèbre dans toutes les salles de chimie du monde pour une invention modeste mais géniale : le bec qui porte son nom. Le bec Bunsen, ce petit brûleur à gaz qui produit une flamme bleue, très chaude, sans suie. C'est en cherchant comment fabriquer la flamme la plus pure possible qu'il a perfectionné cet instrument.
Le second s'appelle Gustav Kirchhoff. C'est un physicien, un théoricien, un mathématicien rigoureux. Il est l'opposé physique de Bunsen : mince, calme, sérieux. À la fin de sa vie, il sera condamné à un fauteuil roulant et continuera ses cours assis, sans rien perdre de sa lucidité.
Bunsen et Kirchhoff enseignent tous les deux à l'université de Heidelberg, et ils sont amis. Ils se promènent ensemble le long du Neckar, ils discutent. Or, Bunsen avait remarqué une chose intrigante. Quand on met certains sels dans la flamme bleue de son bec, la flamme prend une couleur caractéristique. Le sodium la teinte d'un jaune éclatant. Le potassium la fait virer au mauve. Le strontium au rouge cramoisi, le baryum au vert. Chaque élément colore la flamme à sa manière, comme s'il signait. Mais à l'œil nu, certaines couleurs se ressemblent trop. On les confond.
Kirchhoff suggère alors quelque chose de simple et de génial. Et si on regardait cette flamme colorée non pas à l'œil nu, mais à travers un prisme ? Si on étalait la lumière de la flamme en arc-en-ciel comme Fraunhofer le faisait avec le Soleil ?
Ils construisent un appareil très simple. Un boîtier sombre, un brûleur au centre, et un prisme qui décompose la lumière émise par la flamme. C'est le premier spectroscope. Et ce qu'ils voient les sidère.
Quand on chauffe du sodium, le prisme ne montre pas un arc-en-ciel. Il montre une seule paire de raies très brillantes, dans le jaune, à une longueur d'onde précise. Toujours la même. Quand on chauffe du potassium, on voit une raie rouge et une raie violette, à des positions différentes. Le strontium donne un schéma encore différent. Chaque élément, en s'évaporant dans la flamme, projette une empreinte digitale lumineuse, une signature précise, qui ne ressemble à aucune autre.
C'est la grande loi de Kirchhoff. Chaque élément chimique émet de la lumière à des longueurs d'onde qui lui sont propres. Il n'y a pas deux éléments au monde qui partagent exactement le même spectre. Et la position de ces raies est aussi stable qu'une constante de la nature.
Mais Kirchhoff va plus loin. Il comprend que si un élément chaud émet de la lumière à une longueur d'onde donnée, le même élément, quand il est froid et qu'on lui envoie de la lumière blanche au travers, absorbe la lumière à exactement cette même longueur d'onde. Émission chaude, absorption froide : les deux faces d'une même propriété atomique.
Et là, brusquement, l'énigme de Fraunhofer s'éclaire. Les raies sombres dans le spectre du Soleil sont des raies d'absorption. Elles correspondent aux éléments présents dans l'atmosphère froide du Soleil, qui absorbent au passage certaines couleurs de la lumière émise par les couches profondes plus chaudes. La raie D de Fraunhofer, à 589 nanomètres, tombe exactement sur la signature du sodium. Conclusion : il y a du sodium dans le Soleil. On vient, pour la première fois de l'histoire, de prouver chimiquement la composition d'un astre.
Ce que Bunsen et Kirchhoff ont inventé, ce n'est pas seulement un instrument. C'est une nouvelle manière de faire de la chimie. À côté de la balance, du feu, de l'électrolyse, vient s'ajouter une quatrième méthode : la signature lumineuse. Et cette méthode est si sensible qu'elle détecte des quantités de matière invisibles à toute autre. Quelques milligrammes suffisent. Parfois, dans une eau thermale, quelques traces presque indécelables.
Dès l'année suivante, en mille huit cent soixante, ils vont utiliser leur outil pour traquer des éléments inconnus. Et ils vont tomber, presque tout de suite, sur deux raies bleues qui ne correspondent à rien de connu. C'est la prochaine note : le césium et le rubidium.
Césium et rubidium : les premières couleurs sans nom
Bunsen & Kirchhoff
Bunsen évapore des dizaines de litres d'eau thermale. Au spectroscope, deux raies bleues inconnues — césium, du bleu pâle du ciel. Puis deux raies rouges — rubidium, du rouge grenade. Première fois qu'un élément est nommé sans qu'on en ait tenu un seul gramme. Aujourd'hui, le césium est le métronome du monde (horloges atomiques, GPS).
Bunsen et Kirchhoff venaient d'inventer le spectroscope. Et ce qui se passa ensuite, dans leur laboratoire de Heidelberg, illustre exactement ce qu'on appelle, en science, une découverte instrumentale. Quand un nouvel outil arrive, il révèle aussitôt ce que les instruments précédents ne pouvaient pas voir. C'est presque mécanique. Et dès l'année qui suivit l'invention, en mille huit cent soixante, deux éléments inconnus tombèrent.
L'idée de Bunsen était la suivante. Si chaque élément a son empreinte lumineuse, alors il suffit de prendre des substances naturelles riches et variées, de les faire passer dans la flamme, et de voir si certaines raies ne correspondent à rien de connu. Si on voit une raie nouvelle, c'est qu'il y a un élément nouveau.
Il choisit pour matière première une eau thermale, l'eau de Bad Dürkheim, qui sortait de terre à quelques heures de Heidelberg. Les eaux thermales sont des concentrés naturels : en remontant à travers les roches, elles dissolvent toute sorte de sels, parfois en quantités infimes mais nombreuses. C'est le candidat idéal pour aller chercher des éléments rares.
Bunsen évapora des dizaines de litres de cette eau. Patiemment. Jusqu'à obtenir une petite quantité de résidu solide, concentré, qu'il pouvait étudier. Il en mit une trace dans la flamme du bec. Kirchhoff approcha son prisme. Et là, au milieu des raies attendues — le sodium toujours présent, le potassium aussi — apparurent deux raies bleues éclatantes, parfaitement nettes, à une position qui ne correspondait à aucun élément connu.
Deux raies bleues. Bleues comme le bleu du ciel d'été. Et c'est précisément cela que les deux savants ont retenu pour le nom du nouvel élément. Ils l'ont baptisé césium, du latin caesius, qui désigne le bleu particulier du ciel, un bleu un peu pâle, légèrement gris. Le césium était né. Premier élément découvert par le spectroscope, premier élément que personne n'aurait jamais isolé par les méthodes classiques, parce que sa concentration dans l'eau thermale était dérisoire, mais qu'il rayonnait quand même sa signature avec une netteté impeccable.
Et l'aventure ne s'arrêta pas là. Bunsen, lancé, examina une autre source, un autre échantillon, et il y vit cette fois deux autres raies inconnues, mais cette fois dans le rouge profond, d'un rouge éclatant comme la pulpe d'une grenade mûre. Il en tira un second élément, lui aussi inédit. Il le nomma rubidium, du latin rubidus, qui désigne le rouge le plus profond. C'était en mille huit cent soixante et un, à peine quelques mois après le césium.
Deux éléments, deux couleurs, deux noms qui décrivent simplement ce qu'on voit. Et pour la première fois dans l'histoire, des éléments avaient été découverts non parce qu'on les avait isolés en masse, mais parce que la lumière les avait trahis.
Comprends bien le saut épistémologique. Pendant deux siècles, depuis Brand et son phosphore, on découvrait des éléments en en mettant la main sur une quantité visible, palpable, pesable. Du métal, des cristaux, du gaz qu'on recueillait dans une cuve. La preuve d'existence, c'était la matière. Avec le spectroscope, la preuve d'existence n'est plus la matière, c'est la signature. On peut affirmer qu'un élément existe avant même d'en avoir tenu un seul gramme dans la main. Le césium et le rubidium, isolés en quantités macroscopiques, ce sera des années plus tard. Mais ils étaient déjà reconnus, baptisés, intégrés dans le tableau, dès lors qu'on avait vu leurs raies.
Et ces deux métaux, qui paraissaient des curiosités de laboratoire pour amateurs de bleu et de rouge, vont avoir une carrière remarquable. Le césium, en particulier, est aujourd'hui au cœur des horloges atomiques. Notre définition même de la seconde, depuis mille neuf cent soixante-sept, repose sur une transition électronique d'un atome de césium 133. Quand tu regardes l'heure exacte sur ton téléphone, quand un satellite GPS te localise au mètre près, quand un physicien mesure des durées de l'ordre du milliardième de seconde, c'est le césium qui tient la cadence, à neuf milliards deux cent quatre-vingt-douze millions cycles par seconde. Le bleu pâle de Bunsen est devenu le métronome du monde moderne.
L'invention du spectroscope avait pris quelques mois pour livrer deux éléments. Très vite, d'autres laboratoires, ailleurs en Europe, allaient se procurer l'instrument, le perfectionner, et débusquer à leur tour des éléments cachés. Le suivant viendra d'Angleterre, et il aura une raie d'un vert tellement particulier qu'il en a pris le nom : le thallium. C'est la prochaine note.
(1906)
Le vert de Crookes
William Crookes (et Claude-Auguste Lamy, en parallèle à Lille)
Crookes cherche du sélénium dans les résidus d'une fabrique d'acide sulfurique. Il y voit une raie verte unique, vive comme un bourgeon de printemps — thallium, du grec thallos. Le futur découvreur de l'électron est aussi un convaincu du spiritisme. Le thallium, plus tard, deviendra le poison favori des empoisonneurs (et d'Agatha Christie).
Le spectroscope ne resta pas longtemps confiné à Heidelberg. Bunsen et Kirchhoff publièrent leur méthode, et en quelques mois, d'autres laboratoires en Europe construisirent le leur. À Londres, un jeune chimiste anglais nommé William Crookes en monta un dès qu'il en eut connaissance. Crookes était un personnage particulier, qu'il vaut la peine de présenter avant de raconter sa découverte, parce que sa vie illustre quelque chose de profond sur la science du dix-neuvième siècle.
Crookes était à la fois un grand expérimentateur et un esprit attiré par l'étrange. C'est lui qui inventera, plus tard, le tube de Crookes, ce tube à vide où circulent des rayons cathodiques qui allaient mener à la découverte de l'électron. Mais le même homme s'est aussi passionné, dans la deuxième moitié de sa vie, pour le spiritisme. Il a assisté à des séances de médiums, il a cru voir des manifestations surnaturelles, il a écrit là-dessus des articles qui ont scandalisé ses collègues. La communauté scientifique a longtemps hésité entre admiration pour ses découvertes et embarras devant ses convictions. Crookes nous rappelle que les grands savants ne sont pas toujours des esprits parfaitement rangés, et que la quête du caché, en science comme ailleurs, prend parfois des chemins déconcertants.
Mais revenons à mille huit cent soixante et un, à Londres. Crookes travaille sur les résidus industriels d'une fabrique d'acide sulfurique. Dans la production de cet acide, on chauffe des minerais de fer riches en pyrites, et il reste, au fond des fours, une boue grise, un déchet sans valeur. Personne ne s'y intéresse. Crookes, lui, se demande s'il n'y aurait pas, dans ces résidus, du sélénium, un élément découvert quarante ans plus tôt et dont il pourrait extraire un peu pour ses recherches.
Il prend cette boue, la traite, l'évapore, et il en met un échantillon devant son spectroscope tout neuf. Le sélénium devrait donner ses raies caractéristiques, qu'il connaît bien. Et il les voit, en effet. Mais à côté, surgit autre chose qu'il n'attendait pas. Une raie verte, d'un vert intense, éclatante, à une position bien précise du spectre, qui ne correspond à aucun élément référencé.
Crookes est immédiatement frappé. Une seule raie, mais une raie unique en son genre, d'une netteté magnifique, dans une couleur qu'aucun élément connu ne produit en cet endroit du spectre. Il en tire la conclusion logique : il y a là un élément nouveau, caché dans les résidus de la fabrique d'acide.
Il le nomme thallium. Le mot vient du grec thallos, qui désigne le jeune rameau, la pousse verte qui sort au printemps. C'est exactement la couleur que Crookes a vue : ce vert tendre et vif des bourgeons quand les arbres se réveillent. Comme Bunsen avait nommé le césium d'après le bleu du ciel, Crookes nomme son métal d'après la couleur du printemps. Les premiers éléments du spectroscope portent ainsi des noms qui sont des couleurs, presque des poèmes minéralogiques.
Mais l'histoire a un rebondissement. Au moment où Crookes annonce sa découverte à la Royal Society, en mille huit cent soixante-deux, un autre chimiste, le Français Claude-Auguste Lamy, est en train d'arriver au même résultat par un chemin différent. Lamy travaillait, lui, sur des résidus d'une fabrique de Lille. Il avait, lui aussi, vu la raie verte. Et il était même allé plus loin que Crookes : il avait réussi à isoler le métal en quantité visible, à le peser, à étudier ses propriétés. Une querelle de priorité a éclaté, comme souvent dans ces moments-là. Crookes avait vu le premier, Lamy avait tenu le premier. Aujourd'hui, on attribue généralement la découverte aux deux, conjointement.
Le thallium, on le sait maintenant, est un métal mou, gris-bleu, qui ressemble un peu au plomb. Et il a une particularité sinistre : c'est l'un des poisons les plus efficaces que la nature ait inventés. Sans goût, sans odeur, soluble dans l'eau. Quelques milligrammes suffisent à tuer un homme, et les symptômes ressemblent à ceux de nombreuses maladies, ce qui rend le diagnostic difficile. Pendant la première moitié du vingtième siècle, le thallium fut un poison de prédilection des empoisonneurs, à tel point qu'on l'a surnommé le poison des empoisonneurs. Agatha Christie elle-même en a fait l'instrument du crime dans plusieurs de ses romans. Saddam Hussein, dit-on, en aurait utilisé contre ses opposants.
Voilà donc le troisième élément trouvé par le spectroscope, et le premier hors d'Allemagne. Le bleu du ciel, le rouge profond, le vert printanier : la chimie spectrale ressemble pour l'instant à une palette de peintre. Le quatrième élément va prolonger cette série de couleurs, et il viendra des mines d'argent de Saxe, dans un laboratoire allemand. Ce sera l'indium, et son nom décrit, là encore, sa raie : un bleu indigo profond. C'est la prochaine note.
Le bleu indigo
Ferdinand Reich & Theodor Richter
Reich, daltonien, cherche du thallium dans des minerais de zinc. Au spectroscope, il voit qu'il y a une raie nouvelle mais ne peut pas en juger la couleur. Il appelle son élève Richter, qui colle l'œil au prisme : un bleu indigo profond. L'élément s'appellera indium. Un siècle et demi plus tard, l'oxyde d'indium-étain tapisse l'écran de tous les téléphones du monde.
Si la chimie spectrale du début ressemble à une boîte de peinture, la note suivante en ajoute encore une couleur. Un bleu très particulier, profond, sombre, qu'on appelle bleu indigo, comme le bleu du jean ou comme la teinture qu'on tirait autrefois de la plante du même nom. Et l'élément qui porte cette signature, justement, a été baptisé d'après cette teinte. C'est l'indium.
Nous sommes en mille huit cent soixante-trois, en Saxe, à l'École des mines de Freiberg. C'est l'un des grands centres miniers et métallurgiques d'Europe, là où l'on extrait depuis le Moyen Âge l'argent, le cuivre, l'étain. Deux chimistes y travaillent ensemble : Ferdinand Reich et Theodor Richter.
Reich est le maître, le directeur du laboratoire. C'est lui qui mène les recherches. Et il a une particularité étonnante pour un chimiste : il est daltonien. Il ne distingue pas correctement les couleurs. C'est un handicap considérable quand on travaille au spectroscope, où tout le diagnostic repose justement sur la couleur exacte des raies qu'on voit. Richter, son assistant, jeune chimiste prometteur, n'avait pas ce problème. Il avait une vision normale.
Ils s'intéressent ensemble aux minerais de zinc des mines locales. Le zinc des Saxe contient en général d'autres métaux en faibles quantités, et c'est précisément ce mélange qui rend l'analyse intéressante. Reich espère y trouver du thallium, l'élément que Crookes vient de découvrir et dont la raie verte intrigue l'Europe entière. Le thallium est associé, justement, à certains minerais de zinc. Reich entreprend donc de chercher la raie verte du thallium dans ses échantillons.
Il extrait, traite, purifie. Il met l'échantillon dans la flamme et regarde dans le spectroscope. Et là, premier paradoxe : il ne voit aucune raie verte de thallium. Au lieu de cela, il voit une raie bleue intense, parfaitement nette, dans une position qui ne correspond à aucun élément connu. Une raie bleu indigo, magnifique. Sauf que Reich, daltonien, ne peut pas la voir. Il voit qu'il y a quelque chose, mais il est incapable de juger de sa couleur exacte.
Il appelle alors Richter, son assistant. Richter colle son œil au spectroscope, et il décrit ce qu'il voit : une raie d'un bleu très profond, du bleu indigo, sans équivalent dans le catalogue des éléments connus. Cette scène est rare dans l'histoire des sciences. Un maître qui découvre un signe et qui doit s'en remettre à son élève pour le décrypter.
Reich et Richter en concluent qu'ils tiennent un élément nouveau. Ils le baptisent indium, d'après l'indigo, cette teinte profonde que Richter a vue et que Reich n'a fait que deviner. Le nom rend hommage à la couleur, et indirectement, à ce paradoxe d'un savant aveugle aux couleurs qui découvre un élément par sa couleur.
Comme le césium et le rubidium avant lui, l'indium est un élément qu'on n'aurait jamais soupçonné par les méthodes ordinaires. Il est présent dans la nature en quantités si faibles, dispersé dans des minerais d'autres métaux, qu'aucun chimiste, en travaillant à l'aveugle, ne l'aurait jamais débusqué. Il n'y a pas de minerai d'indium au sens où il y a un minerai de fer ou de cuivre. L'indium est partout en traces, et nulle part en concentration suffisante pour qu'on s'en aperçoive sans la lumière.
Reich et Richter ont fini par isoler le métal lui-même. Un peu plus tard, ils en ont obtenu un échantillon en quantité visible, et même un petit lingot, qu'ils ont exposé à l'Exposition universelle de Paris en mille huit cent soixante-sept. Le métal lui-même est étonnant : extrêmement mou, on peut le marquer à l'ongle. Si tu le plies, il émet un petit cri caractéristique, comme l'étain. Et il fond à très basse température, dans une casserole d'eau bouillante.
L'indium, longtemps anecdotique, est devenu au vingt et unième siècle un métal stratégique. Quand on dépose une fine couche d'oxyde d'indium et d'étain sur un verre, on obtient un matériau étonnant : transparent, mais conducteur d'électricité. C'est l'ITO, l'oxyde d'indium et d'étain, qui tapisse l'écran de ton téléphone, de ton ordinateur, de tous les écrans tactiles du monde. Sans indium, pas d'écran tactile. Le métal trouvé par hasard dans les mines de zinc de Saxe, par un savant daltonien et son jeune assistant, est aujourd'hui produit à hauteur de plusieurs centaines de tonnes par an, et il pèse sur les chaînes d'approvisionnement de toute l'industrie électronique.
Cinq raies, cinq éléments, cinq couleurs, en six ans. Le bleu du ciel pour le césium, le rouge profond pour le rubidium, le vert printanier pour le thallium, et maintenant le bleu indigo pour l'indium. Le spectroscope a transformé la chimie en moins d'une décennie. Mais il restait à faire la plus belle de ses démonstrations. Et celle-là ne s'est pas passée dans un laboratoire de Heidelberg ni de Londres. Elle s'est passée pendant une éclipse de Soleil, en Inde, en mille huit cent soixante-huit. C'est la prochaine note, et elle raconte la découverte d'un élément que personne, sur Terre, n'avait jamais vu.
(par J.-J. Henner)
L'éclipse de 1868 et l'hélium dans le Soleil
Jules Janssen (Inde) & Norman Lockyer (Londres)
Pendant les deux minutes de totalité, Janssen voit dans la chromosphère solaire une raie jaune que personne ne connaît. Lockyer la repère en parallèle à Londres. Ils baptisent l'élément hélium, du grec Hélios. Premier (et seul) élément découvert sur un astre avant d'être trouvé sur Terre — il restera virtuel pendant 27 ans.
Voici, dans toute l'histoire des éléments chimiques, l'épisode le plus poétique. Un élément découvert avant qu'on l'ait jamais touché, jamais pesé, jamais vu autrement que sous la forme d'une raie de lumière. Et découvert à l'autre bout de la Terre, en Inde, pendant une éclipse totale de Soleil. Cet élément, c'est l'hélium.
L'histoire commence le dix-huit août mille huit cent soixante-huit. Ce jour-là, une éclipse totale de Soleil traverse l'Asie. À l'époque, ces éclipses sont attendues par les astronomes comme des moments précieux. Quand la Lune masque totalement le disque solaire, on peut pour la première fois étudier la chromosphère, cette mince couche d'atmosphère solaire qui flotte juste au-dessus de la surface et qu'on appelle aussi le bord rose du Soleil. En temps normal, l'éclat aveuglant du disque la rend invisible. Mais pendant la totalité de l'éclipse, elle apparaît, comme une fine couronne de feu, pendant deux ou trois minutes seulement. Deux ou trois minutes pour observer, mesurer, photographier. Une fenêtre minuscule pour la science.
Un astronome français, Jules Janssen, voyage jusqu'en Inde pour observer l'éclipse depuis Guntoor, dans le golfe du Bengale. Il a emporté avec lui un spectroscope. C'est exactement la même méthode que Bunsen et Kirchhoff, transportée du laboratoire au télescope. Il veut voir le spectre de la chromosphère.
L'éclipse arrive. Janssen pointe son spectroscope sur le bord rose, et il voit les raies caractéristiques de l'hydrogène, dans un éclat magnifique. Mais à côté, il y a une autre raie. Une raie jaune, brillante, à une longueur d'onde précise, qu'il ne reconnaît pas. Cette raie jaune ne correspond à aucun élément terrestre connu. Elle est très proche de la raie du sodium, mais pas à la même position. Une raie qui n'est ni du sodium, ni d'aucun autre élément du catalogue.
Et voilà le geste qui change tout. Janssen comprend qu'il vient de voir quelque chose de jamais vu. Et il a une intuition décisive : si la raie jaune est si brillante pendant la totalité, c'est qu'elle correspond à un phénomène très intense. Tellement intense, peut-être, qu'on pourrait la voir même en dehors de l'éclipse, en plein jour, à condition de masquer artificiellement le disque solaire. Dès le lendemain, il refait l'observation sans éclipse, en se débrouillant pour étudier le bord du Soleil. Et la raie jaune est toujours là.
Au même moment, à l'autre bout du monde, à Londres, un autre astronome est en train de faire la même découverte indépendamment. Norman Lockyer, sans avoir voyagé en Inde, a mis au point une méthode pour observer la chromosphère solaire sans éclipse, simplement en isolant le bord du disque. Et il voit, lui aussi, cette mystérieuse raie jaune. Une coïncidence stupéfiante : deux hommes, deux continents, deux télescopes, la même découverte dans les mêmes semaines.
L'Académie des sciences de Paris reçoit les deux annonces presque simultanément. Pour départager les priorités, elle fait frapper une médaille à l'effigie commune des deux savants. Janssen et Lockyer ont découvert ensemble, et ensemble ils sont honorés.
Reste à nommer cet élément invisible. Lockyer, qui poursuit l'étude, propose un nom emprunté au grec. Le mot Hélios désigne le Soleil. Cet élément n'a été détecté que dans le Soleil, alors qu'il soit le Soleil par son nom. On l'appellera hélium. Et c'est ainsi qu'un élément chimique reçoit officiellement le nom d'un astre, avant même qu'on ne sache s'il existe vraiment sur Terre.
Comprends bien la nouveauté. Pour la première fois dans l'histoire de la chimie, un élément est postulé non pas à partir d'un échantillon manipulé en laboratoire, mais à partir d'un signal lumineux venu d'un astre. Pendant vingt-sept ans, cette hypothèse va rester un objet d'incertitude. Beaucoup de chimistes pensent que cet hélium est une chimère, une mauvaise interprétation, une raie de quelque chose de plus banal qu'on n'a pas su identifier. D'autres veulent y croire, mais ne trouvent pas l'élément ici-bas. La chimie tient pour la première fois quelque chose qu'on appellera plus tard, en plaisantant, un élément astronomique : connu en haut, introuvable en bas.
Il faudra attendre mille huit cent quatre-vingt-quinze pour que l'hélium soit enfin extrait d'un minerai terrestre, par William Ramsay à Londres. Mais ça, c'est plus tard. Pour l'instant, en mille huit cent soixante-huit, on a posé sur la liste des éléments un nouveau venu dont la signature est lumineuse, et dont on ne peut, encore, rien faire d'autre que regarder briller à trois cents mille kilomètres au-dessus de nos têtes.
Le spectroscope avait montré qu'il pouvait débusquer des éléments sur Terre. Il venait de prouver qu'il pouvait aussi en débusquer dans les étoiles. La chimie venait de prendre l'avion. Désormais, on saurait analyser les corps célestes les plus lointains avec la même rigueur que les sels d'eau thermale. La prochaine note revient sur Terre, et raconte la plus belle victoire du tableau périodique : la découverte du gallium, exactement là où Mendeleïev avait dit qu'on le trouverait.
Boisbaudran
Gallium : Mendeleïev avait raison
Paul-Émile Lecoq de Boisbaudran
Lecoq trouve un nouvel élément aux raies violettes dans un minerai de zinc des Pyrénées. Mendeleïev, à Saint-Pétersbourg, lit son article et lui écrit : c'est mon eka-aluminium, mais votre densité est fausse. Lecoq refait sa mesure : Mendeleïev a raison. Le tableau cesse d'être un catalogue, il devient une loi qui corrige les expérimentateurs.
Souviens-toi, dans la saison précédente, du moment où Mendeleïev a publié son tableau périodique en mille huit cent soixante-neuf. Le coup de génie n'était pas seulement de ranger les soixante éléments connus. Le coup de génie était de laisser des cases vides, et de prédire que des éléments inconnus allaient venir s'y loger un jour, avec des propriétés très précises. Une masse atomique d'à peu près tant. Une densité d'à peu près tant. Telle ou telle couleur. Tel ou tel comportement chimique. C'était un pari énorme. Et le tout premier élément à venir vérifier ce pari est arrivé six ans plus tard, en France, et il s'est laissé débusquer par le spectroscope. Cet élément, c'est le gallium.
Le chimiste qui le découvre s'appelle Paul-Émile Lecoq de Boisbaudran. C'est un autodidacte, fils d'une famille de négociants en vins du Cognaçais, qui s'est formé seul à la chimie en lisant les traités de l'époque. Ce n'est pas un professeur d'université, ce n'est pas un mandarin. C'est un passionné qui a installé son propre laboratoire à Cognac, et qui s'est mis en tête d'utiliser systématiquement le spectroscope pour fouiller la nature à la recherche d'éléments encore inconnus. Il a même mis au point une méthode personnelle particulièrement sensible, qui lui permet de détecter des quantités infimes.
En mille huit cent soixante-quinze, il étudie un minerai de zinc provenant des mines des Pyrénées, plus précisément de Pierrefitte. Il en isole une fraction, il l'évapore, il la met devant son spectroscope. Et au milieu des raies de zinc bien connues, il voit deux raies inattendues, deux raies violettes très nettes, à une position qu'il ne reconnaît pas. Lecoq comprend immédiatement qu'il tient un élément nouveau. C'est le sixième élément découvert par le spectroscope, après le césium, le rubidium, le thallium, l'indium et l'hélium.
Il poursuit le travail patiemment. Il accumule du minerai, il purifie, il concentre. Et il finit, à force d'effort, par isoler quelques milligrammes du métal lui-même. Il étudie ses propriétés : c'est un métal blanc, d'un éclat argenté, étrangement mou, et qui fond à très basse température, autour de trente degrés Celsius. Pose un échantillon de gallium dans le creux de ta main, et il fond comme du beurre. C'est l'une des particularités les plus mémorables de cet élément.
Lecoq le baptise gallium. Le nom est délicat à interpréter. Il dit lui-même qu'il l'a choisi en hommage à la Gaule, donc à la France. Mais ses adversaires ont aussitôt fait remarquer que Lecoq, en latin, se dit Gallus, qui veut dire le coq, et qui est très proche de Gallia, la Gaule. Lecoq a-t-il, en réalité, glissé son propre nom dans la table des éléments sous le couvert d'une référence patriotique ? L'ambiguïté est restée. C'est tout à son honneur de chimiste rusé.
Il publie sa découverte. Et c'est là que survient l'épisode décisif. Mendeleïev, à Saint-Pétersbourg, lit la note de Lecoq. Et il bondit. Lecoq, dans son article, donne pour le gallium une densité de quatre virgule sept. Mendeleïev, qui avait prédit dans son tableau l'existence d'un élément précis qu'il avait baptisé eka-aluminium, en attribuant à cet élément une masse atomique d'environ soixante-huit et une densité d'environ six, sait que le gallium de Lecoq est très exactement son eka-aluminium. Sauf que la densité ne colle pas. Mendeleïev avait prédit six, Lecoq a mesuré quatre virgule sept.
Mendeleïev écrit alors à Lecoq, courtoisement mais fermement. Cher confrère, lui dit-il en substance, l'élément que vous venez de découvrir est très certainement celui que ma table avait annoncé. Mais votre mesure de densité me paraît inexacte. Veuillez la refaire. Selon ma théorie, la densité du gallium doit être proche de six, pas de quatre virgule sept.
Imagine la scène. Un savant russe qui n'a jamais touché à un échantillon de gallium, qui n'en a jamais vu un grain, ose dire à un chimiste expérimenté qui tient le métal entre ses mains que ses mesures sont fausses. Au seul motif que la théorie l'exige. C'est un acte d'orgueil scientifique impressionnant, mais c'est aussi un acte de foi dans la puissance prédictive du tableau.
Lecoq, piqué au vif, refait l'expérience. Il purifie son échantillon plus soigneusement, il élimine des impuretés. Et il mesure à nouveau. Cette fois, la densité tombe à cinq virgule neuf. Très proche de six. Mendeleïev avait raison. Le gallium se rangeait exactement dans la case que le tableau lui avait préparée, avec les propriétés exactes que la théorie avait annoncées.
Mesure bien ce moment. Avant cela, le tableau de Mendeleïev pouvait passer pour une commodité de rangement, une jolie idée pédagogique. Avec le gallium, il devient une loi de la nature. Une loi capable de prédire l'existence et les propriétés d'éléments encore inconnus, et de corriger même les mesures d'un chimiste sur ses propres échantillons. Le tableau, désormais, gouverne.
Et il restait à découvrir, dans les années qui suivirent, deux autres cases vides que Mendeleïev avait précisément décrites : l'eka-bore et l'eka-silicium. C'est ce qui s'est passé, et c'est l'objet des deux prochaines notes. D'abord le scandium, trouvé en Scandinavie. Puis le germanium, trouvé en Allemagne.
Scandium, le coup de bélier suédois
Lars Fredrik Nilson
En cherchant à isoler l'ytterbium pur dans l'euxénite, Nilson tombe sur un résidu qui ne colle pas. Le spectroscope montre des raies inédites. Masse 45, propriétés exactes de l'eka-bore prédit par Mendeleïev. Deuxième prédiction confirmée. Aujourd'hui, le scandium fait des alliages d'aluminium ultra-légers pour les avions militaires et les vélos haut de gamme.
Le gallium avait magnifiquement validé la première prédiction de Mendeleïev, celle de l'eka-aluminium. Restaient encore deux cases vides bien précises dans le tableau, deux cases pour lesquelles Mendeleïev avait écrit des fiches signalétiques détaillées : l'eka-bore, et l'eka-silicium. La seconde attendrait encore quelques années. La première, l'eka-bore, fut comblée seulement quatre ans après le gallium, et elle vint du Nord, comme une bonne part de la chimie minérale du dix-neuvième siècle. Elle vint de Suède.
Le personnage s'appelle Lars Fredrik Nilson. C'est un chimiste suédois, professeur à Uppsala, spécialiste des terres rares. Et il faut s'arrêter un instant sur ce mot, terres rares, parce qu'il va revenir dans les notes suivantes. Les terres rares, malgré leur nom, ne sont pas particulièrement rares dans la croûte terrestre. Elles sont juste très difficiles à séparer les unes des autres. Ce sont des éléments métalliques qui se ressemblent presque tous chimiquement, qui se trouvent toujours mélangés dans les mêmes minerais, et qui sortent ensemble du four du chimiste comme des frères inséparables. Démêler une terre rare d'une autre, à l'époque de Nilson, c'est un travail de patience colossal, et beaucoup s'y sont cassé les dents.
Nilson, en mille huit cent soixante-dix-neuf, étudie un minéral suédois rare appelé l'euxénite, qui contient un mélange de terres rares. Il y a aussi de la gadolinite, un autre minéral du même type. Son objectif : isoler l'ytterbium, une terre rare qu'on connaît mal, dans l'espoir de mieux la caractériser.
Il fait son travail méthodique. Il décompose, il sépare, il purifie. Il pense qu'il avance vers l'ytterbium pur. Et à un moment, il s'aperçoit que l'oxyde qu'il a entre les mains n'est pas tout à fait ce qu'il attendait. Sa masse molaire ne colle pas. Ses propriétés sont légèrement différentes. Il a un soupçon : ce serait peut-être un mélange, dont l'une des composantes serait un élément inconnu.
Il met son échantillon devant le spectroscope. Et là, parmi les raies attendues, surgissent des raies nouvelles qu'aucun élément connu ne produit. C'est la signature lumineuse d'un nouvel arrivant. Nilson recommence ses séparations, isole la fraction nouvelle, la mesure, l'étudie. Et il finit par caractériser un élément inédit, avec une masse atomique d'environ quarante-cinq.
Et voilà ce qui le frappe en lisant ses propres résultats. Quarante-cinq, comme masse atomique. Cela tombe précisément, dans le tableau de Mendeleïev, dans la case eka-bore. Cette case que Mendeleïev avait décrite dix ans plus tôt, en attribuant à l'élément manquant une masse de quarante-quatre environ, une densité voisine de trois, des propriétés chimiques proches du bore mais plus métalliques, une chimie particulière des sels. Nilson reprend la fiche de Mendeleïev, point par point. Tout colle. Sa découverte est l'eka-bore, sans aucun doute possible.
Il décide de baptiser ce nouvel élément d'après la région du monde où il a été trouvé. Comme la Scandinavie a été particulièrement productive en chimie minérale, et comme le minerai dont il vient était suédois, il choisit un nom qui rend hommage à toute la péninsule. Il l'appelle scandium, du latin Scandia, qui désigne la Scandinavie. Le nom célèbre une géographie, et il marque que la chasse aux éléments, à cette époque, est un sport scandinave de tout premier plan.
Deuxième prédiction de Mendeleïev validée. À ce stade, en mille huit cent soixante-dix-neuf, le tableau périodique a fait deux paris importants, deux paris gagnés. Le gallium a confirmé eka-aluminium. Le scandium a confirmé eka-bore. Pour les contemporains qui avaient encore des doutes sur la portée du tableau, c'est en train de devenir intenable. On ne peut plus nier que la table de Mendeleïev voit juste, prédit juste, et que les éléments qu'elle réclame finissent par apparaître exactement là où elle le dit.
Reste la troisième prédiction, l'eka-silicium. Une case vide située en dessous du silicium, dans la colonne du carbone et du germanium futur. Mendeleïev avait été très précis : il avait annoncé un élément de masse atomique voisine de soixante-douze, de densité environ cinq virgule cinq, gris foncé, formant un oxyde et un chlorure tout à fait spécifiques. Cette prédiction-là, encore plus détaillée que les autres, attendait son chimiste. Il sera allemand, il s'appellera Clemens Winkler, et c'est la prochaine note.
Quelques mots sur le scandium aujourd'hui, parce qu'il a fini par sortir de son anonymat. Pendant un siècle, ce fut un élément de curiosité de laboratoire, qu'on ne savait pas trop comment exploiter. Puis, dans les années récentes, on s'est aperçu que de très petites quantités de scandium ajoutées à l'aluminium donnent un alliage extraordinairement résistant et léger, utilisé dans certains avions militaires et dans les pièces de vélo haut de gamme. Le scandium est aujourd'hui l'un des éléments stratégiques les plus convoités, et son prix au kilo dépasse souvent celui de l'or. La Russie en possède l'essentiel des ressources mondiales.
Le coup de bélier suédois avait validé le tableau. Le coup de grâce allemand allait clore la trilogie des prédictions de Mendeleïev. C'est la note suivante, et c'est le germanium.
Germanium, la troisième prédiction
Clemens Winkler
Dans l'argyrodite, un minerai d'argent saxon, il manque sept pour cent à l'analyse. Winkler va chercher ce qui se cache là. Il trouve un métal gris-bleu de masse 72,6 et de densité 5,3 — eka-silicium prédit par Mendeleïev quinze ans plus tôt, presque à la décimale. Le tout premier transistor de l'histoire (1947) sera en germanium.
Sept ans après le gallium, sept ans après le scandium, en mille huit cent quatre-vingt-six, la dernière des trois grandes prédictions de Mendeleïev fut comblée. Et elle le fut de la manière la plus éclatante, la plus précise, presque embarrassante par sa précision. L'élément qui apparut s'appelle germanium, et son histoire se passe en Allemagne, à Freiberg, dans cette même École des mines saxonne où Reich et Richter avaient trouvé l'indium vingt-trois ans plus tôt.
Le chimiste s'appelle Clemens Winkler. C'est un homme méthodique, formé à la métallurgie, qui travaille sur un minerai d'argent particulier, l'argyrodite, découvert récemment dans une mine de Saxe. L'argyrodite avait quelque chose d'étrange. Quand on additionnait tous les composants identifiés dans son analyse — argent, soufre, mercure, fer — on n'arrivait jamais à cent pour cent. Il manquait toujours sept pour cent environ. Une part de la masse échappait à l'analyse. Ce qui veut dire, dans la logique de la chimie, qu'il y avait là un élément qu'on ne savait pas identifier.
Winkler décide d'aller chercher cet élément manquant. Il prend l'argyrodite, il la décompose patiemment, il sépare les composants connus, et il finit par isoler un résidu inconnu, un composé d'un élément qui n'avait jamais été décrit. Au spectroscope, l'élément donne ses raies caractéristiques. Winkler isole le métal lui-même, le purifie, le pèse, mesure ses propriétés.
Et là, en consultant le tableau de Mendeleïev, il a la révélation. Cet élément a une masse atomique d'environ soixante-douze. Sa densité est d'environ cinq virgule trois. Il est gris-blanc, légèrement bleuté, avec un éclat métallique. Il forme un oxyde, il forme un chlorure, il forme un éthyle. Et toutes ces propriétés correspondent, presque à la décimale près, à ce que Mendeleïev avait prédit pour son eka-silicium. Mendeleïev avait annoncé une masse de soixante-douze, une densité de cinq virgule cinq, un métal gris foncé, des composés spécifiques. Winkler trouve soixante-douze virgule six, cinq virgule trois, gris-blanc, des composés correspondant trait pour trait.
Le tableau ci-dessous, qu'on retrouve dans tous les manuels, est devenu célèbre. À gauche, la prédiction de Mendeleïev, écrite en mille huit cent soixante et onze. À droite, les mesures de Winkler, en mille huit cent quatre-vingt-six. Quinze ans entre les deux colonnes, et une correspondance qui frôle l'absurde. Quinze ans plus tôt, un chimiste russe avait écrit dans la solitude de son bureau les propriétés d'un élément que personne n'avait jamais vu. Quinze ans plus tard, un chimiste allemand sortait cet élément d'un minerai saxon et constatait que la prédiction était exacte au pour cent près.
Winkler le baptise germanium, en hommage à sa patrie. Le germanium prend sa place dans la troisième case vide entre le silicium et l'étain.
Trois prédictions, trois succès. Pour la communauté scientifique de l'époque, c'est un triple coup décisif. Le tableau de Mendeleïev n'est plus une hypothèse, plus une commodité, plus un schéma pédagogique. Le tableau est devenu une loi. Et c'est sans doute pour cela qu'il survit encore aujourd'hui, dans toutes les salles de classe du monde, presque dans la forme que Mendeleïev lui avait donnée. La structure qu'il a devinée tient depuis cent cinquante-cinq ans.
Mais l'histoire du germanium ne s'arrête pas à son rôle de validation théorique. L'élément lui-même va, au vingtième siècle, jouer un rôle historique inattendu. C'est avec du germanium, et non du silicium comme aujourd'hui, qu'a été fabriqué le tout premier transistor de l'histoire, en mille neuf cent quarante-sept, dans les laboratoires Bell aux États-Unis. John Bardeen, Walter Brattain et William Shockley, qui recevront pour cela le prix Nobel de physique, ont conçu leur premier dispositif amplificateur à partir d'un cristal de germanium. C'est cette invention qui a déclenché toute l'électronique moderne. Les premières radios à transistors, dans les années cinquante, fonctionnaient au germanium. Ce n'est qu'à partir des années soixante que le silicium, plus abondant et plus facile à purifier, a pris le relais. Mais le premier transistor du monde, le grand-père de tous les processeurs, tous les ordinateurs, tous les téléphones, c'était du germanium pur.
Voilà donc le bilan de la trilogie. Gallium en mille huit cent soixante-quinze, scandium en mille huit cent soixante-dix-neuf, germanium en mille huit cent quatre-vingt-six. Trois éléments prédits par Mendeleïev, trois éléments trouvés exactement où le tableau l'avait dit. Le spectroscope, le tableau périodique, la chimie analytique : tous les outils de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle fonctionnent désormais ensemble, et l'on a le sentiment de tenir le monde minéral comme on tient un texte qu'on apprend à lire.
Mais il restait une zone du tableau particulièrement compliquée, une zone où les éléments se ressemblaient presque tous, où la séparation chimique demandait des années de travail et des centaines de recristallisations. C'est la zone des terres rares, des lanthanides. Et c'est l'objet de la prochaine note. Pendant que Mendeleïev triomphait avec ses trois prédictions, des chimistes d'Europe entière se débattaient avec quatorze éléments presque identiques, dans un cauchemar de séparations délicates.
de Marignac
Les terres rares, ce casse-tête
de Mosander à Marignac, plus d'un siècle d'efforts
Quatorze éléments quasi identiques chimiquement, qui se cachent les uns dans les autres. Mille recristallisations pour gagner un degré de pureté. Le minuscule village d'Ytterby donne à lui seul son nom à quatre éléments. Le spectroscope, à chaque étape, sert de juge — il dit si l'échantillon est vraiment pur. Les terres rares sont aujourd'hui un enjeu géopolitique majeur (Chine, transition énergétique).
Pendant que la trilogie gallium-scandium-germanium triomphait, une partie du tableau périodique restait, pour les chimistes du dix-neuvième siècle, un véritable cauchemar. C'est la rangée des terres rares, ou plus exactement des lanthanides, ces quatorze éléments qui se logent entre le lanthane et le lutécium, et qui sont si chimiquement semblables qu'on les a souvent confondus, mélangés, rebaptisés, défaits, refaits, pendant près d'un siècle. Cette note ne raconte pas un seul élément. Elle raconte l'épopée collective d'une famille entière qui a résisté plus que toutes les autres à la curiosité humaine.
Pour comprendre la difficulté, il faut d'abord saisir leur particularité. Les lanthanides ont des structures électroniques très semblables, parce qu'ils remplissent peu à peu une sous-couche d'électrons enfouie profondément dans leur nuage atomique, sans changer leur comportement chimique extérieur. Résultat : du lanthane au lutécium, ils se comportent presque tous de la même manière. Ils forment les mêmes types de composés, ils se précipitent dans les mêmes solutions, ils cristallisent ensemble. Pour les séparer un à un, il faut des centaines de recristallisations successives, des minuscules différences exploitées pied à pied, dans une patience qui dépasse l'entendement.
L'aventure commence en mille sept cent quatre-vingt-quatorze, en Finlande, avec un minerai trouvé dans le village d'Ytterby, sur une petite île près de Stockholm. Un chimiste finlandais, Johan Gadolin, examine ce minerai et en tire ce qu'il croit être un élément nouveau, qu'il nomme ytterbia. Mais cet ytterbia, on s'en apercevra des décennies plus tard, n'est pas un élément simple. C'est un mélange. Et de ce mélange, peu à peu, vont sortir une douzaine d'éléments. Le village d'Ytterby, par lui-même, a donné son nom à quatre éléments du tableau périodique : l'yttrium, l'ytterbium, le terbium et l'erbium. Quatre éléments pour un village de quelques centaines d'habitants : c'est un record absolu en chimie.
Le grand artisan du tri, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, s'appelle Carl Gustaf Mosander. C'est un Suédois, élève de Berzelius. Mosander prend l'ytterbia originel, le travaille, le décompose. Il en tire le terbium et l'erbium en mille huit cent quarante-deux. Et il a aussi été le premier à débusquer le lanthane, en mille huit cent trente-neuf, dans un minerai qu'on croyait être du cérium pur. Le nom lanthane vient du grec lanthanein, qui signifie se cacher. Voilà comment les chimistes voyaient ces éléments : des choses qui se cachent, qui se déguisent, qui se laissent prendre pour autre chose.
Une figure capitale de cette histoire est le Suisse Jean Charles Galissard de Marignac, qui travaille à Genève. Marignac est un chimiste d'une patience légendaire, capable d'effectuer mille recristallisations successives sur un échantillon pour gagner un infime degré de pureté. C'est lui qui, en mille huit cent soixante-dix-huit, identifie l'ytterbium proprement dit, distinct des autres éléments du mélange. C'est lui aussi qui, en mille huit cent quatre-vingts, isole le gadolinium, qu'il nomme en l'honneur de Gadolin, le pionnier. Marignac a essentiellement passé sa vie à séparer ces choses qui ne voulaient pas se séparer.
Et puis il y a ce que les chimistes appellent un faux élément. Pendant des décennies, on a cru qu'il existait un élément appelé didyme, parce que dans les analyses de cérite, on trouvait toujours, à côté du cérium et du lanthane, un troisième composant qui se comportait comme un élément unique. On l'avait baptisé didymos, qui veut dire jumeau en grec, parce qu'il accompagnait toujours le cérium. Mais en mille huit cent quatre-vingt-cinq, un chimiste autrichien, Carl Auer von Welsbach, comprend que le didyme n'existe pas en tant que tel. C'est lui-même un mélange. De ce mélange, Auer extrait deux éléments distincts, qu'il baptise praséodyme et néodyme, c'est-à-dire le jumeau vert et le nouveau jumeau. Le faux didyme s'effondre en deux vrais lanthanides. C'est l'objet de la prochaine note, à laquelle on consacrera une attention particulière, parce que cette histoire de l'effondrement du didyme est l'une des plus belles leçons de la chimie analytique.
Et la liste continue. Lecoq de Boisbaudran, le découvreur du gallium, identifie le samarium en mille huit cent soixante-dix-neuf, puis le dysprosium en mille huit cent quatre-vingt-six, en arrachant des composantes à des mélanges qu'on croyait purs. Le mot dysprosium, en grec, signifie difficile à obtenir. C'est tout dire.
Et il a fallu attendre mille neuf cent sept pour que la liste des lanthanides naturels soit enfin complète, avec la séparation du lutécium par le Français Georges Urbain. On y reviendra dans une note dédiée. Quatorze éléments en tout, étalés sur cent treize ans d'efforts, de la première erreur de Gadolin en mille sept cent quatre-vingt-quatorze à la dernière séparation d'Urbain.
Pourquoi cette épopée mérite-t-elle une place dans notre saison spectroscope ? Parce que sans le spectroscope, on n'aurait pas pu démêler ces éléments. Chacun a ses raies, sa signature lumineuse. À mesure que les chimistes accumulaient des séparations laborieuses, c'est le spectroscope qui leur disait, à chaque étape, ce qu'ils avaient vraiment dans le creuset. Ce qui aurait été indistinguable chimiquement devenait reconnaissable lumineusement. Le spectroscope, dans la chasse aux terres rares, a joué le rôle d'un détecteur de mensonges. Quand un échantillon prétendait être pur, il suffisait de regarder son spectre pour voir s'il l'était vraiment. Souvent, il ne l'était pas.
Aujourd'hui, les lanthanides sont devenus des matériaux stratégiques de premier plan. Les aimants néodyme-fer-bore équipent les éoliennes, les moteurs des voitures électriques, les disques durs. Le terbium et l'europium donnent les couleurs des écrans plasma et LED. Le gadolinium sert d'agent de contraste dans les IRM. La Chine, qui possède l'essentiel des gisements exploitables, contrôle aujourd'hui plus de quatre-vingts pour cent de la production mondiale, et la dépendance occidentale à ces approvisionnements est une question géopolitique majeure.
Voilà donc le casse-tête des terres rares, brossé à grands traits. La note suivante va plonger dans un épisode particulier de cette histoire, et qui à lui seul résume tout : la dissolution du faux didyme en deux jumeaux véritables.
von Welsbach
Le faux didyme : un élément qui n'existait pas
Carl Auer von Welsbach
Pendant quarante ans, le didyme avait sa place dans le tableau périodique, ses propriétés tabulées, sa case officielle. Auer démontre que ce n'est pas un élément, c'est un mélange. Il en tire deux lanthanides distincts : praséodyme (jumeau vert) et néodyme (nouveau jumeau). Le néodyme deviendra l'aimant le plus puissant du monde — éoliennes, voitures électriques, disques durs.
Voici l'une des plus belles leçons d'humilité de la chimie analytique. Pendant quarante ans, de mille huit cent quarante et un à mille huit cent quatre-vingt-cinq, des chimistes du monde entier ont travaillé sur un élément appelé didyme. Ils ont publié sur le didyme, ils l'ont rangé dans le tableau périodique, ils lui ont attribué des propriétés, ils ont mesuré sa masse atomique, ils ont fabriqué des composés du didyme. Et puis un jour, on s'est aperçu que le didyme n'existait pas. C'était un mélange. Sous le nom unique, deux éléments se cachaient depuis le début.
Cette histoire commence avec Mosander, le grand chimiste suédois dont on a parlé dans la note précédente. En mille huit cent quarante et un, Mosander travaille sur la cérite, un minerai de cérium. En séparant patiemment ses composants, il en tire ce qui lui paraît être un nouvel élément, qui accompagne toujours le cérium et le lanthane. Il le baptise didymos, ce qui signifie en grec le jumeau, parce qu'il semble toujours accompagner le cérium comme un frère inséparable. Le didyme entre dans la liste des éléments connus, sous le symbole Di, avec ses propriétés tabulées.
Et pendant quarante ans, le didyme y reste. Il a sa masse atomique mesurée, à peu près. Il a son comportement chimique caractérisé, à peu près. Il a sa place dans le tableau de Mendeleïev, à peu près. Mais ce à peu près qui revient à chaque page d'analyse n'inquiète pas, parce que tous les chimistes qui examinent leurs échantillons de didyme arrivent à des résultats qui se ressemblent. Quand tout le monde est d'accord, on ne soupçonne pas qu'on se trompe ensemble.
Le premier signe d'alerte vient des raies spectrales. Le didyme, quand on l'examine au spectroscope, donne des raies un peu trop compliquées pour un élément simple. Beaucoup de raies, à des positions parfois étranges, parfois doublées. Certains chimistes notent cette bizarrerie sans trop savoir l'expliquer. C'est peut-être que le didyme a une chimie plus riche que prévu. Ou c'est peut-être qu'il y a, dans l'échantillon, une trace d'autre chose qu'on n'arrive pas à enlever complètement.
Le doute commence à s'installer dans les années mille huit cent quatre-vingts. Et c'est un chimiste autrichien, formé à la chimie des terres rares, qui va faire la démonstration définitive. Il s'appelle Carl Auer von Welsbach. C'est un personnage haut en couleur, à la fois chimiste académique et inventeur industriel. C'est lui qui inventera, quelques années plus tard, le manchon à incandescence qui équipera les lampes à gaz à travers toute l'Europe avant l'arrivée de l'électricité. Auer est un homme qui aime à la fois la science pure et son application pratique. Il a son propre laboratoire en Autriche, bien équipé, où il s'attaque, justement, à la chimie des lanthanides.
En mille huit cent quatre-vingt-cinq, Auer prend un échantillon de didyme et entreprend de le séparer méthodiquement, en multipliant les recristallisations fractionnées, ces opérations où l'on dissout, on précipite, on récolte les premiers cristaux, on en redissout une partie, on recommence, encore et encore, jusqu'à ce que les fractions extrêmes diffèrent légèrement de la fraction du milieu. C'est un travail de bénédictin, infiniment patient.
Et à force de fractionner, Auer voit le didyme se séparer en deux composants distincts. L'un donne, en solution, une belle teinte verte. L'autre donne une teinte rose-mauve. Deux couleurs, deux signatures spectroscopiques différentes, deux comportements chimiques légèrement distincts une fois qu'on les sépare bien. Le didyme uniforme n'existe pas. Il y a en réalité deux éléments différents, qui se ressemblaient au point de passer pour un seul.
Auer baptise les deux. Le composant vert, il l'appelle praséodyme, du grec prasinos qui désigne le vert poireau, joint à didymos. Praséodyme signifie donc le jumeau vert. L'autre composant, il l'appelle néodyme, du grec neos, qui veut dire nouveau, joint là encore à didymos. Néodyme : le nouveau jumeau. Le vieux didyme, en se dissolvant, a donné deux nouveaux noms.
Comprends bien la portée de cet épisode. Pendant quarante ans, la communauté scientifique avait considéré le didyme comme un élément simple. Quarante années de tableaux, de manuels, de publications, d'enseignement. Tout cela basé sur une confusion. Il a fallu un travail expérimental d'une finesse extrême pour démontrer que le roi était nu. Et ce travail a été rendu possible par la combinaison de deux outils : la recristallisation fractionnée patiente, et le spectroscope qui montrait, à chaque étape, que les fractions extrêmes différaient légèrement les unes des autres. Sans cette double approche, la chimie aurait pu continuer encore très longtemps à parler du didyme comme s'il existait.
Cet épisode, ce n'est pas un échec de la science, c'est sa force. La science, c'est précisément cette capacité à revenir sur ses propres certitudes, à démolir un consensus de quarante ans dès qu'une expérience plus fine montre qu'il était mal fondé. Le didyme s'effondre, on le remplace par praséodyme et néodyme, et le tableau gagne deux cases supplémentaires.
L'histoire a une suite très moderne. Le néodyme, en particulier, est devenu en quelques décennies l'un des éléments les plus précieux de l'industrie. Quand on l'allie au fer et au bore, on obtient les aimants permanents les plus puissants jamais fabriqués, les fameux aimants néodyme. Ces aimants équipent presque tous les moteurs électriques modernes : les voitures hybrides et électriques, les éoliennes, les disques durs, les écouteurs, les microphones. La transition énergétique du vingt et unième siècle dépend, en grande partie, du néodyme. Ce qu'Auer n'aurait jamais pu imaginer en démêlant patiemment sa cérite autrichienne.
Le faux didyme refermé, il restait encore d'autres lanthanides à débusquer, et l'hélium attendait toujours d'être trouvé sur Terre. La prochaine note va revenir sur ce point précis : vingt-sept ans après l'éclipse de mille huit cent soixante-huit, Ramsay va enfin extraire l'hélium d'un minerai de cleveite, en Angleterre.
Hélium sur Terre, enfin
William Ramsay
Vingt-sept ans après l'éclipse, Ramsay chauffe de la cleveite (un minerai d'uranium norvégien), recueille le gaz dégagé, et y voit la raie jaune. Il envoie un échantillon à Lockyer, qui confirme. Le Soleil dans une éprouvette. L'hélium est produit par la désintégration alpha de l'uranium — d'où sa présence dans certains minerais radioactifs.
Reviens en pensée à la note sur l'hélium dans le Soleil, en mille huit cent soixante-huit. Janssen et Lockyer avaient vu, pendant une éclipse, une raie jaune mystérieuse dans le spectre solaire, et ils en avaient déduit l'existence d'un nouvel élément qu'ils avaient baptisé hélium. Mais à l'époque, c'était une déduction lumineuse, et rien d'autre. Personne n'avait jamais tenu un atome d'hélium sur Terre. Personne ne savait si l'hypothèse était juste, ou si la raie jaune correspondait à quelque chose de plus banal qu'on n'avait pas su identifier. L'hélium était un élément virtuel, suspendu au-dessus de nos têtes.
Cette situation a duré vingt-sept ans. Vingt-sept ans pendant lesquels chaque génération de chimistes a tenté, sans succès, de débusquer l'hélium sur Terre, dans tel ou tel minerai, dans telle ou telle atmosphère. Rien. La raie jaune brillait dans le ciel, et restait obstinément absente du sol. On commençait à se demander si l'hélium n'était pas, finalement, un élément exclusivement solaire. Auquel cas il faudrait imaginer une chimie spéciale, valable dans les conditions extrêmes des atmosphères stellaires, mais incapable d'exister à pression et température terrestres.
Et puis arrive l'année mille huit cent quatre-vingt-quinze. Et avec elle, William Ramsay. Tu te souviens de Ramsay : c'est l'un des deux savants britanniques qui, avec Lord Rayleigh, venait de découvrir l'argon l'année précédente, en démontrant que l'atmosphère contenait un gaz inerte parfaitement inconnu. La découverte de l'argon a ouvert un horizon : si la nature contenait des gaz qui ne réagissaient avec rien, alors le spectroscope serait le seul moyen de les débusquer, puisqu'aucune réaction chimique ne pouvait les trahir.
Ramsay, lancé sur la piste, cherche des analogues à l'argon. Et il a entendu parler d'un minerai d'uranium, la cleveite, trouvé en Norvège, dans lequel des chimistes avaient remarqué quelque chose de bizarre. Quand on chauffait la cleveite, elle dégageait un gaz. Personne ne savait identifier ce gaz. Certains avaient pensé que c'était de l'azote, mais ses propriétés ne collaient pas tout à fait. D'autres avaient juste laissé tomber, en notant que la chose dégageait du gaz et qu'on verrait plus tard.
Ramsay décide de regarder de près. Il se procure de la cleveite, il la chauffe à l'acide, il recueille le gaz dégagé. Et il met ce gaz devant son spectroscope. Et là, il voit ce que personne avant lui n'avait osé voir : la raie jaune. Cette même raie jaune que Janssen et Lockyer avaient observée vingt-sept ans plus tôt dans la chromosphère du Soleil. La signature lumineuse de l'hélium, trouvée pour la première fois dans un minerai de notre propre planète.
Ramsay, prudent, fait vérifier sa découverte par d'autres laboratoires. Il envoie un échantillon à Lockyer lui-même, à Londres. Lockyer fait l'analyse, et confirme : oui, c'est bien l'hélium. Lockyer, qui avait passé vingt-sept ans à étudier cette raie jaune dans le ciel, peut enfin tenir entre ses mains, ou plutôt dans une éprouvette, le gaz dont il avait, en quelque sorte, deviné l'existence sans jamais l'avoir touché.
L'émotion de ce moment doit être imaginée. C'est, dans toute l'histoire de la chimie, le seul cas où un élément a été repéré dans une étoile avant d'être trouvé sur Terre. Toutes les autres découvertes étaient terrestres d'abord, et seulement après on cherchait l'élément dans le ciel. L'hélium a fait l'inverse, et c'est ce qui fait de lui un élément à part. Son nom, qui vient d'Hélios, le Soleil, garde la trace pour toujours de cette particularité. Cet élément aurait pu s'appeler cleveitium ou n'importe quoi de minéral. Il s'appelle Soleil, en quelque sorte. Et il porte ce nom même dans une bouteille de gaz, même dans un ballon de fête.
Pourquoi l'hélium ne se trouve-t-il que dans certains minerais et nulle part ailleurs sur Terre ? La réponse viendra plus tard, avec la radioactivité. L'hélium est en réalité produit en permanence, en très petite quantité, par la désintégration radioactive de l'uranium et du thorium. Les atomes alpha que ces éléments émettent quand ils se désintègrent ne sont pas autre chose que des noyaux d'hélium. Les minerais d'uranium, en se désintégrant pendant des milliards d'années, ont donc accumulé de petites poches d'hélium au creux de leurs cristaux. La cleveite est l'un de ces minerais. Voilà pourquoi l'hélium s'y trouvait, alors qu'il ne se trouvait nulle part ailleurs en quantité détectable.
Comme l'argon, l'hélium est un gaz noble, parfaitement inerte chimiquement. C'est l'élément le plus simple après l'hydrogène : deux protons, deux neutrons, deux électrons. Il est extrêmement léger, plus léger que l'air, ce qui lui a valu une carrière de gaz de remplissage pour ballons et dirigeables. Avant la catastrophe du Hindenburg en mille neuf cent trente-sept, on utilisait l'hydrogène pour gonfler les dirigeables, plus économique mais terriblement inflammable. Après le drame, on est passé à l'hélium, qui ne brûle pas. L'hélium permet aussi, à très basse température, de refroidir des aimants supraconducteurs, ceux qu'on trouve dans les IRM des hôpitaux et dans les grands accélérateurs comme le LHC du CERN. Sans hélium liquide, pas d'IRM. Sans hélium liquide, pas de Boson de Higgs détecté.
L'hélium terrestre étant identifié, Ramsay a poursuivi sa chasse aux gaz nobles, et il a déterré, dans la foulée, trois autres éléments de la même famille : le néon, le krypton et le xénon. Ces trois-là, on les a déjà racontés brièvement dans la saison précédente. Mais l'argon, lui, mérite qu'on y revienne, parce que son histoire commence par une toute petite anomalie de densité, et qu'elle illustre à la perfection la rigueur scientifique en action. C'est la prochaine note.
Argon et la colonne fantôme
Lord Rayleigh & William Ramsay
Une anomalie de cinq millièmes sur la densité de l'azote. Rayleigh ne la néglige pas. Avec Ramsay, ils retirent de l'air tout ce qu'ils connaissent — il reste 1% de gaz qui ne réagit avec rien. Au spectroscope, des raies inédites. Argon (le paresseux), puis néon, krypton, xénon. Une famille entière sortie d'une anomalie au millième. Deux Nobel (chimie + physique) en 1904.
La saison précédente avait raconté brièvement la découverte des gaz nobles à la fin du dix-neuvième siècle. Mais cette histoire mérite qu'on la reprenne sous l'angle qui nous occupe maintenant, celui du spectroscope. Parce que l'argon, premier gaz noble débusqué, illustre à la perfection ce que veut dire la rigueur scientifique. Toute cette aventure commence par une anomalie de l'ordre du millième. Une différence minuscule que n'importe quel esprit moins sérieux aurait écartée comme un bruit de mesure. Et qui, parce que l'homme qui l'a remarquée a refusé de l'oublier, a fait surgir une colonne entière du tableau périodique.
Le personnage central est Lord Rayleigh, de son vrai nom John William Strutt. C'est un physicien anglais aristocrate, héritier d'un titre, mais surtout un expérimentateur d'une précision proverbiale. Sa marotte, dans les années mille huit cent quatre-vingts et au début des années quatre-vingt-dix, est de mesurer avec la plus grande exactitude possible les densités des gaz purs. Il veut savoir, à mieux que le millième près, combien pèse un litre d'oxygène à zéro degré, combien pèse un litre d'azote, combien pèse un litre de chacun des gaz qu'on peut isoler.
C'est en faisant ces mesures sur l'azote, en mille huit cent quatre-vingt-douze, qu'il se heurte à une anomalie qui le tracasse. Quand il extrait l'azote de l'air, en éliminant l'oxygène, le gaz carbonique et la vapeur d'eau, et en pesant ce qui reste, il trouve une certaine densité. Mais quand il fabrique de l'azote à partir de composés chimiques, par exemple en décomposant de l'ammoniaque, il trouve une densité légèrement plus faible. La différence est de l'ordre d'un demi pour cent. Très petite. Mais persistante. Reproductible. Quelle que soit la précision avec laquelle il refait l'expérience, l'azote de l'air pèse toujours un peu plus que l'azote chimique. Comme si l'air contenait, mélangé à l'azote, quelque chose d'un peu plus lourd.
Rayleigh aurait pu hausser les épaules. Beaucoup de chimistes l'auraient fait. Mais il est trop scrupuleux. Il publie le fait, il pose la question à la communauté, et il s'associe à un chimiste, William Ramsay, dont on a parlé dans la note précédente. Ensemble, Rayleigh et Ramsay décident de chercher.
Ils font une expérience patiente et méthodique. Ils prennent de l'air, et ils en retirent un à un tous les composants connus. Oxygène : éliminé en faisant brûler du phosphore dedans. Azote : éliminé en le forçant à se combiner avec du magnésium chaud, qui le piège sous forme de nitrure. Gaz carbonique : absorbé par de la soude caustique. Vapeur d'eau : piégée par du chlorure de calcium. Selon les connaissances de l'époque, après tout cela, il ne devrait absolument plus rien rester. L'air, vidé de ses composants connus, devrait laisser un vide.
Or il reste quelque chose. Une petite quantité de gaz, environ un pour cent du volume d'origine. Un gaz qui refuse obstinément de réagir avec quoi que ce soit, qui résiste à tous les pièges chimiques, et qui ne ressemble à aucun gaz du catalogue.
Et là intervient le spectroscope. Rayleigh et Ramsay mettent ce gaz résiduel devant un prisme, et ils observent son spectre. Et ce qu'ils voient les sidère. Un spectre d'une beauté pure : des raies brillantes, multiples, alignées, qui ne correspondent à aucun élément connu. Ni hydrogène, ni hélium, ni azote, ni rien de ce qui est déjà répertorié. Une signature lumineuse vierge, virginale, inédite.
Ils tiennent un nouvel élément. Et ils le nomment d'après ce qui les frappe le plus dans son comportement chimique : son inertie. Aucun réactif n'arrive à le faire réagir. Il traverse tous les essais sans se laisser attaquer. Ils le baptisent argon, du grec argos, qui signifie le paresseux, l'inactif, le fainéant. Le mot dit exactement ce qu'il est : un élément qui ne fait rien.
L'annonce est faite à la Royal Society en mille huit cent quatre-vingt-quatorze, et elle provoque une certaine stupeur. Comment a-t-on pu, pendant des siècles, étudier l'air sans s'apercevoir qu'un pour cent de son volume était occupé par un élément complètement inconnu ? La réponse est simple : parce que cet élément, justement, n'a aucune signature chimique. Il ne réagit pas, il ne pèse rien de visible, il ne laisse aucune trace dans les composés. Sans le spectroscope, sans la mesure de densité d'une précision extrême, l'argon serait probablement passé inaperçu encore des décennies.
Comprends ce que cette histoire dit de la méthode scientifique. Une différence de cinq millièmes sur une mesure de densité a suffi à révéler une famille entière du tableau périodique. Si Rayleigh avait été un peu moins minutieux, si Ramsay avait été un peu moins curieux, si l'un ou l'autre avait considéré que cette différence n'était que du bruit expérimental, on n'aurait probablement pas découvert l'argon avant des décennies. Et sans argon, pas d'analogie avec les autres gaz nobles, pas de chasse au néon, au krypton, au xénon. C'est une anomalie d'un millième qui a fait jaillir la colonne fantôme du tableau de Mendeleïev.
Ramsay, lancé par cette découverte, va passer les années suivantes à débusquer les autres membres de la famille. Le néon, le krypton et le xénon vont sortir, coup sur coup, en mille huit cent quatre-vingt-dix-huit, tous identifiés au spectroscope sur des fractions très purifiées d'air liquide. Le radon, dernier de la série, viendra de l'étude de la radioactivité, quelques années plus tard.
Pour cette découverte des gaz nobles, Ramsay recevra le prix Nobel de chimie en mille neuf cent quatre, et Rayleigh, simultanément, le prix Nobel de physique pour ses travaux sur les gaz et sur la diffusion de la lumière. Deux Nobel pour une seule famille d'éléments, et pour une anomalie d'un demi pour cent au départ.
La saison spectroscope a maintenant balayé l'essentiel des éléments découverts par cet outil avant mille neuf cent. Il reste, pour clore le panorama des terres rares, un dernier lanthanide à raconter : le lutécium, isolé en mille neuf cent sept par un chimiste français. C'est la prochaine note.
Lutécium, le dernier lanthanide
Georges Urbain (contre Auer von Welsbach)
En fractionnant patiemment l'ytterbium de Marignac, Urbain en extrait un quatorzième lanthanide. Il le nomme lutécium, d'après Lutèce. Auer von Welsbach, en Autriche, avait la même découverte au même moment et l'appelait cassiopeium. Querelle de priorité longue ; Urbain l'emporte. Aujourd'hui, le lutécium 177 sert à traiter certains cancers de la prostate.
Pour clore l'épopée des terres rares, il faut raconter le dernier de la série, celui qui ferme la rangée des lanthanides. Cet élément s'appelle lutécium, et il a été isolé en mille neuf cent sept par un chimiste français, Georges Urbain. Son nom rend hommage à la ville de Paris, et son histoire raconte deux choses : la dernière séparation patiente du puzzle, et l'une des grandes querelles de priorité de la chimie moderne.
Georges Urbain est un chimiste de la Sorbonne, élève de Charles Friedel, qui a passé une partie de sa carrière à s'attaquer aux séparations délicates des lanthanides. Il a un laboratoire bien équipé à Paris, et il maîtrise à la perfection la recristallisation fractionnée, cette technique exigeante qui consiste à décanter et précipiter des sels mille fois successivement pour obtenir des fractions de plus en plus pures.
En mille neuf cent sept, Urbain travaille sur un échantillon d'ytterbium, ce lanthanide que Marignac avait identifié en mille huit cent soixante-dix-huit. Mais Urbain a un soupçon. Quand il étudie son ytterbium aux raies spectrales, il voit des raies qui ne devraient pas être là. Quelques raies supplémentaires, faibles, qui suggèrent une impureté. Or les chimistes qui chassent les lanthanides ont l'habitude : à chaque fois qu'une impureté résiste, il faut soupçonner qu'elle est un nouvel élément.
Urbain reprend son ytterbium et le fractionne, avec sa patience caractéristique. Il fait mille recristallisations, peut-être plus. Et il finit par séparer l'ytterbium en deux composants distincts. L'un correspond bien à l'ytterbium connu de Marignac. L'autre est un nouvel élément, qui n'avait jamais été isolé. Sa signature spectrale est distincte, ses propriétés sont distinctes. C'est le lutécium, et il prend la dernière case lanthanide du tableau périodique, juste avant le hafnium.
Urbain choisit le nom en hommage à Paris. Lutécium vient de Lutetia, le nom latin de l'antique Lutèce, qui désignait la ville de Paris à l'époque romaine. Comme le scandium de Nilson avait honoré la Scandinavie, comme le germanium de Winkler avait honoré l'Allemagne, le lutécium d'Urbain honore une géographie et un héritage. La chimie minérale, à cette époque, est aussi un sport patriotique.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là, et c'est là que ça se complique. En même temps qu'Urbain, en Autriche, Auer von Welsbach, celui-là même qui avait démêlé le faux didyme vingt-deux ans plus tôt, travaillait sur les mêmes problèmes. Et Auer annonce, à quelques mois près, qu'il a lui aussi identifié un nouvel élément dans l'ytterbium, qu'il propose de baptiser cassiopeium, du nom de la constellation. Auer affirme que sa découverte est antérieure à celle d'Urbain, et qu'à ce titre, c'est son nom à lui qui doit être retenu.
Une querelle s'engage. Qui des deux a vu le premier ? Les arguments fusent. Les revues scientifiques publient des notes contradictoires. Les commissions internationales sont saisies. C'est l'une des grandes batailles de priorité de la chimie du début du vingtième siècle, et elle dure des années. Finalement, la communauté tranche en faveur d'Urbain. Lutécium devient le nom officiel. Auer, vexé, continuera quelque temps à utiliser cassiopeium dans ses publications autrichiennes, et le nom survivra discrètement dans certains manuels germaniques jusqu'aux années cinquante. Mais à l'international, c'est lutécium qui s'impose. Et c'est lui qui figure aujourd'hui dans tous les tableaux périodiques.
Ce détail a son importance, parce qu'il dit quelque chose des règles du jeu en chimie minérale. La priorité, en science, n'est pas toujours simple à établir. Quand deux laboratoires travaillent sur le même problème, avec des méthodes voisines, à la même époque, il est presque inévitable qu'ils arrivent à des conclusions semblables à quelques mois ou semaines d'intervalle. La règle du premier publié a souvent fait des perdants amers. Auer est entré dans l'histoire pour le praséodyme et le néodyme, mais pas pour le lutécium. C'est la dure loi du sport scientifique.
Avec le lutécium, en mille neuf cent sept, la série des lanthanides naturels est complète. De la première découverte du cérium par Berzelius en mille huit cent trois, à la dernière séparation du lutécium par Urbain, il aura fallu cent quatre ans pour démêler entièrement les quatorze éléments de cette famille. Cent quatre ans, des dizaines de chimistes, et probablement des milliers de recristallisations fractionnées. La chimie des terres rares est sans doute l'épisode le plus long et le plus laborieux de toute la chasse aux éléments naturels.
Quelques mots, là encore, sur le rôle moderne du lutécium. C'est un métal rare et coûteux, mais qui trouve des applications très ciblées. Dans les détecteurs de scanners médicaux, on utilise des cristaux d'oxyorthosilicate de lutécium qui détectent avec une précision exceptionnelle les rayons gamma émis lors des examens TEP, ces tomographies par émission de positrons utilisées notamment en oncologie. Le lutécium 177, un isotope radioactif, est aussi employé en médecine nucléaire pour traiter certaines tumeurs neuroendocrines et certains cancers de la prostate. C'est un cas typique d'élément trouvé pour son intérêt théorique au début du vingtième siècle, et qui trouve un usage clinique majeur cent ans plus tard.
La chasse aux éléments par voie chimique et spectroscopique ralentit avec le lutécium. Le tableau, à ce stade, est presque complet pour les éléments naturels. Les cases qui restent à remplir seront, dans les années suivantes, traquées par d'autres méthodes : les rayonnements, les accélérateurs, l'astrophysique. Justement, l'astrophysique : c'est dans cette direction que la prochaine note va se tourner. Parce que le spectroscope, depuis Janssen et Lockyer, avait commencé à pointer ses prismes vers le ciel, et il avait ouvert une discipline entière. Cette discipline s'appelle l'astrophysique, et elle est elle-même née d'un instrument optique. C'est l'objet de la note suivante.
(1910)
Le spectroscope monte au ciel : naissance de l'astrophysique
William Huggins & Angelo Secchi
Huggins braque son spectroscope sur Sirius, Bételgeuse, Aldébaran — mêmes raies que sur Terre. Les étoiles sont chimiquement de notre famille. Auguste Comte avait juré qu'on ne saurait jamais cela. Secchi range les étoiles en classes selon leur spectre (l'ancêtre du OBAFGKM). Huggins découvre aussi l'effet Doppler stellaire : on sait mesurer la vitesse d'une étoile sans la voir bouger.
Reviens à la note sur l'hélium. Quand Janssen et Lockyer ont vu, pendant l'éclipse de mille huit cent soixante-huit, la raie jaune mystérieuse dans le spectre solaire, ils ne savaient pas qu'ils étaient en train d'inventer, en passant, une science entière. Cette science, c'est l'astrophysique, et elle a une particularité étrange : c'est la seule science où les objets d'étude sont pour toujours hors de portée. On ne touchera jamais une étoile, on n'en pèsera jamais un gramme en laboratoire, on n'y enverra jamais une sonde. Et pourtant, depuis cent cinquante ans, nous savons précisément de quoi elles sont faites. Cette prouesse, on la doit toute entière au spectroscope.
L'astrophysique commence vraiment dans les années mille huit cent soixante, avec deux personnages qui méritent d'être nommés. Le premier est anglais, William Huggins. C'est un astronome amateur fortuné, qui a construit son propre observatoire privé dans le sud de Londres, à Tulse Hill. Huggins n'a aucune formation académique, mais il a la passion et les moyens. Et il a une intuition décisive : si le spectroscope peut analyser la lumière du Soleil et y trouver des éléments terrestres, il doit pouvoir analyser la lumière de n'importe quelle étoile et y trouver, là aussi, des éléments terrestres.
En mille huit cent soixante-trois et mille huit cent soixante-quatre, Huggins braque son spectroscope sur les étoiles brillantes du ciel. Sur Sirius, sur Bételgeuse, sur Aldébaran. Et ce qu'il voit a l'effet d'une révélation. Le spectre des étoiles ressemble au spectre du Soleil. Les mêmes raies sombres aux mêmes positions. Les mêmes signatures d'éléments terrestres. Le sodium, l'hydrogène, le fer, le calcium, le magnésium, tous présents dans les atmosphères des étoiles, à des distances de plusieurs années-lumière. Conclusion d'une portée immense : les étoiles sont faites des mêmes éléments que la Terre.
Cette conclusion peut nous paraître évidente aujourd'hui. À l'époque, c'était inattendu. Une partie de la philosophie naturelle, depuis Aristote, distinguait soigneusement le monde sublunaire, soumis au changement, des sphères supérieures, faites d'une matière différente, l'éther, immuable et parfait. Le philosophe français Auguste Comte avait même affirmé, peu de temps avant, que nous ne saurions jamais de quoi les étoiles sont composées, parce qu'elles étaient à jamais hors de notre portée. Huggins, en quelques nuits d'observation, démontre que les étoiles sont chimiquement de notre famille. La matière de l'univers est une.
Pendant ce temps, en Italie, un astronome jésuite, Angelo Secchi, travaille sur la même question avec une approche un peu différente. Secchi est moins riche que Huggins, mais il dirige l'observatoire du Vatican à Rome, et il dispose d'un télescope correct. Il entreprend de classer les étoiles selon la forme de leur spectre. Et il s'aperçoit qu'on peut les ranger en quelques grandes catégories. Certaines étoiles ont des spectres avec beaucoup de raies fines de métaux, comme le Soleil. D'autres ont surtout des raies d'hydrogène très épaisses. D'autres encore montrent des bandes d'absorption complexes, caractéristiques de molécules carbonées. Secchi, en mille huit cent soixante-trois, propose la première classification des étoiles par spectre, qu'il divise en quatre grandes classes.
Cette classification de Secchi, perfectionnée plus tard à l'observatoire de Harvard sous la direction d'Edward Pickering, va donner naissance au système moderne de classification spectrale des étoiles, celui qu'on apprend encore aux étudiants en astrophysique : OBAFGKM, avec le Soleil dans la classe G. Chaque lettre correspond à une température de surface, et donc à un type de spectre dominé par tel ou tel élément. Notre catalogue stellaire repose entièrement sur la chimie spectrale.
Une autre découverte de Huggins mérite d'être racontée. En mille huit cent soixante-quatre, il pointe son spectroscope sur les nébuleuses, ces taches diffuses qu'on voit dans le ciel et dont on ne savait pas trop si elles étaient des nuages de gaz ou de grands amas d'étoiles trop lointaines pour être séparées. Le spectre tranche immédiatement la question. Certaines nébuleuses montrent un spectre d'étoile classique, ce qui veut dire que ce sont des amas. D'autres, en revanche, montrent un spectre d'émission de gaz : quelques raies brillantes isolées, sur fond noir. Ce sont donc bien des nuages de gaz qu'on voit. La controverse vieille de plusieurs décennies tombe en une soirée d'observation.
Et puis arrive, en mille huit cent soixante-huit, une deuxième percée tout aussi décisive. Huggins, étudiant la lumière d'étoiles lointaines, remarque que leurs raies spectrales sont légèrement déplacées par rapport aux raies des mêmes éléments mesurées au laboratoire. Tantôt vers le rouge, tantôt vers le bleu. Et il comprend que ce décalage est dû à l'effet Doppler. Une étoile qui s'éloigne de nous voit ses raies décalées vers le rouge ; une étoile qui s'approche, ses raies décalées vers le bleu. En mesurant le décalage, on peut donc mesurer la vitesse radiale de l'étoile. Pour la première fois dans l'histoire, on est capable de mesurer le mouvement d'un objet céleste sans le voir bouger. C'est l'origine de toute la cinématique galactique moderne, et plus tard, par extension, de la découverte de l'expansion de l'univers par Hubble dans les années vingt.
Comprends ce que tout cela représente. En l'espace d'une décennie, entre mille huit cent soixante et mille huit cent soixante-dix, le spectroscope a transformé l'astronomie en astrophysique. L'ancienne astronomie ne savait que mesurer des positions et des mouvements dans le ciel : elle était de la géométrie céleste. La nouvelle astrophysique sait dire de quoi les astres sont faits, quelle est leur température, comment ils bougent en profondeur de l'espace, et même comment ils évoluent. Le spectre des étoiles change au cours de leur vie ; on peut donc lire leur âge, leur stade évolutif, leur composition initiale, leurs réactions internes. Tout cela à partir d'une fente, d'un prisme, et de la lumière.
Cette révolution silencieuse, née à Heidelberg dans la chimie de Bunsen, est devenue le pilier de toute la cosmologie moderne. Et elle a réservé une surprise de taille, dans les années mille neuf cent vingt, quand une jeune chercheuse anglaise allait découvrir, à Harvard, une vérité qui contredisait tout ce que les astrophysiciens croyaient savoir sur la composition des étoiles. Cette découverte concernait l'hydrogène, et elle est l'objet de la prochaine note. La chercheuse s'appelait Cecilia Payne.
(1900 — 1979)
Cecilia Payne et l'hydrogène des étoiles
Cecilia Payne, thèse de doctorat
Une jeune Anglaise de 25 ans applique la théorie de l'ionisation de Saha aux spectres stellaires. Conclusion : les étoiles sont à plus de 98% d'hydrogène et d'hélium, contre toute l'intuition de l'époque. Henry Russell la convainc d'écrire que c'est sans doute irréaliste. Quatre ans plus tard, il refait le calcul, arrive à la même conclusion — et c'est son nom qu'on retient. Découverte volée.
L'astrophysique née dans les années mille huit cent soixante, avec Huggins et Secchi, avait établi une certitude apparemment solide : les étoiles sont faites des mêmes éléments que la Terre, à peu près dans les mêmes proportions. Du fer, du calcium, du sodium, du magnésium, un peu d'hydrogène. Pendant un demi-siècle, c'est ce qu'on enseignait. Le Soleil et les étoiles étaient considérés comme des boules de matière essentiellement métallique, ressemblant chimiquement à la croûte terrestre. C'est cette certitude que va briser, en mille neuf cent vingt-cinq, une jeune femme de vingt-cinq ans à l'observatoire de Harvard. Elle s'appelle Cecilia Payne, et son histoire mérite d'être racontée pour ce qu'elle dit de l'astrophysique et pour ce qu'elle dit, aussi, de la condition des femmes en science au début du vingtième siècle.
Cecilia Payne est née en mille neuf cent en Angleterre. Brillante, passionnée, elle étudie à Cambridge, où les femmes peuvent suivre les cours mais ne reçoivent pas de diplôme. Elle suit notamment les cours d'Arthur Eddington, le grand astrophysicien britannique qui venait de vérifier la théorie de la relativité d'Einstein pendant une éclipse. Eddington la fascine, elle décide qu'elle veut faire de l'astrophysique. Mais dans l'Angleterre des années vingt, les portes des carrières scientifiques sont fermées aux femmes. Elle décide alors de partir aux États-Unis, où l'observatoire de Harvard, sous la direction de Harlow Shapley, accepte des femmes comme chercheuses, principalement comme calculatrices, ces employées qui faisaient à la main les longs calculs astronomiques nécessaires à l'analyse des plaques photographiques.
Payne arrive à Harvard en mille neuf cent vingt-trois. Elle se met à étudier les spectres stellaires, en s'appuyant sur une théorie récente de la physique quantique, la théorie de l'ionisation de Meghnad Saha. Cette théorie, proposée en mille neuf cent vingt par un physicien indien, montrait comment les raies spectrales d'un élément dépendent de la température : à haute température, les atomes perdent des électrons, et leurs raies changent. C'était une avancée majeure, mais peu d'astronomes l'avaient encore vraiment intégrée à leur travail. Payne, jeune et fraîchement formée à la physique moderne, est l'une des premières à l'appliquer systématiquement aux spectres stellaires.
Et ce qu'elle trouve, en faisant le calcul rigoureusement, est stupéfiant. Quand on tient compte de l'ionisation, c'est-à-dire quand on calcule combien d'atomes de chaque élément doivent vraiment être présents dans une étoile pour produire les raies qu'on observe à sa température réelle, le résultat est tout autre que ce qu'on croyait. Le Soleil et les autres étoiles ne sont pas composés à parts comparables de différents éléments. Ils sont essentiellement faits de deux choses : de l'hydrogène, écrasante majorité, et d'hélium, en quantité importante. Tous les autres éléments, le fer, le calcium, le sodium, le magnésium, le carbone, l'oxygène, tous ensemble, ne représentent qu'un petit pourcentage. Les étoiles sont, à plus de quatre-vingt-dix-huit pour cent, faites d'hydrogène et d'hélium.
C'est une conclusion révolutionnaire. Elle bouleverse tout ce qu'on croyait de la composition de l'univers. Et c'est l'objet de la thèse de doctorat de Cecilia Payne, soutenue en mille neuf cent vingt-cinq. Sa thèse, intitulée Stellar Atmospheres, est immédiatement reconnue comme un travail brillant. L'astronome Otto Struve dira plus tard qu'elle est sans doute la plus brillante thèse de doctorat jamais écrite en astronomie. Une jeune femme de vingt-cinq ans vient de réécrire la composition de l'univers.
Mais l'histoire a un côté sombre. Le grand astronome américain Henry Norris Russell, à qui Payne avait envoyé son travail pour avis, refuse de croire à sa conclusion. Pour lui, c'est impossible. Les étoiles ne peuvent pas être surtout faites d'hydrogène, parce que cela contredit ce qu'on croyait savoir. Il convainc Payne d'écrire dans sa thèse que ses propres conclusions sur l'abondance de l'hydrogène et de l'hélium sont sans doute irréalistes. Payne, jeune femme dans un milieu masculin où ses aînés ont autorité, finit par accepter d'écrire cette mention prudente. Sa thèse paraît avec cette restriction.
Quatre ans plus tard, en mille neuf cent vingt-neuf, le même Henry Norris Russell, en refaisant les calculs lui-même, arrive aux mêmes conclusions que Payne. Et il publie un article où il proclame que les étoiles sont surtout faites d'hydrogène et d'hélium. Il cite Payne, en passant, mais c'est son nom à lui qui sera ensuite associé à la découverte dans les manuels pendant des décennies. Une découverte volée, par négligence ou par paternalisme. Il faudra attendre les années soixante-dix et quatre-vingts pour que la communauté astronomique reconnaisse pleinement la priorité de Payne.
Cecilia Payne a continué sa carrière à Harvard. Elle est devenue la première femme professeur titulaire de Harvard, en mille neuf cent cinquante-six, puis la première à diriger un département de l'université. Mais ces honneurs sont venus tard, après des décennies pendant lesquelles elle était payée bien moins que ses collègues masculins, et où elle devait souvent enseigner sous des intitulés vagues qui ne reflétaient pas son rang.
Son apport est immense. C'est elle qui nous a appris que l'univers est, dans sa très grande majorité, fait de l'élément le plus simple, l'hydrogène. Toutes les théories modernes du Big Bang, de la formation des étoiles, de la nucléosynthèse stellaire, de l'évolution chimique des galaxies, partent de ce fait : l'hydrogène domine, l'hélium suit, le reste est de la trace. Sans Payne, l'astrophysique du vingtième siècle n'aurait pas eu son point de départ correct.
Quelques années avant, en mille neuf cent vingt, Eddington avait deviné, par d'autres voies, que les étoiles devaient brûler de l'hydrogène pour produire leur énergie. Payne, en montrant que le combustible était massivement disponible, a rendu cette hypothèse non seulement possible, mais nécessaire. Bethe, en mille neuf cent trente-huit, allait alors écrire en détail les cycles nucléaires de la fusion stellaire, hydrogène vers hélium, et l'on aurait enfin compris pourquoi le Soleil brille.
Une dernière surprise spectrale attendait l'astrophysique, dans les années cinquante, et elle concernait un élément qu'on croyait incapable d'exister dans la nature. C'est le sujet de la prochaine note, et elle raconte la détection du technétium dans le spectre d'une étoile.
Le technétium dans une étoile
Paul W. Merrill
Le technétium, élément 43, baptisé « artificiel » parce qu'on était sûr qu'il n'existait pas naturellement, Merrill le voit dans le spectre d'une géante rouge de type S. Ses isotopes sont trop courts pour être primordiaux — donc l'étoile le fabrique en ce moment. Preuve observationnelle directe de la nucléosynthèse stellaire. Nous sommes vraiment poussière d'étoiles.
Tu te souviens du technétium, dans la saison précédente. C'est cet élément, le numéro quarante-trois, qu'aucun chimiste n'avait jamais réussi à trouver dans la nature, parce que ses isotopes radioactifs s'étaient tous désintégrés depuis la formation de la Terre il y a quatre milliards et demi d'années. Il avait fallu attendre mille neuf cent trente-sept pour que Segrè et Perrier, à Palerme, le fabriquent au cyclotron à partir d'une feuille de molybdène bombardée. Le technétium était le premier élément artificiel de l'histoire. Son nom même, du grec tekhnetos, qui veut dire artificiel, proclamait fièrement qu'il n'existait que par la main de l'homme.
Et puis, en mille neuf cent cinquante-deux, un astronome américain a fait une observation qui a renversé cette belle certitude. Il s'appelait Paul Merrill, et il travaillait à l'observatoire du mont Wilson, en Californie. Merrill étudiait les spectres d'étoiles particulières, des étoiles géantes rouges de type S, dont les atmosphères ont des compositions inhabituelles. Et en regardant attentivement les spectres de certaines d'entre elles, il a remarqué des raies caractéristiques qu'il a pu identifier, sans aucun doute possible, comme celles du technétium.
Mesure ce que cela signifie. Le technétium avait été baptisé artificiel parce qu'on était convaincu qu'il n'existait pas naturellement. Et voilà qu'on le trouvait dans l'atmosphère d'une étoile, à des centaines d'années-lumière de la Terre, en train de produire ses raies spectrales caractéristiques. Pas dans une fiole de laboratoire, pas dans un accélérateur, pas dans un réacteur, mais dans la matière même d'une étoile qui vivait sa vie au-dessus de nos têtes.
Cette détection a des conséquences théoriques considérables. Le technétium, avec ses demi-vies courtes à l'échelle astronomique, ne peut pas être un élément primordial. S'il existe dans une étoile, c'est qu'il y est fabriqué en ce moment même, par les processus nucléaires internes à cette étoile. Sa présence est une preuve directe, observable, que la nucléosynthèse stellaire se produit réellement, et qu'elle peut produire des éléments lourds par capture de neutrons.
Pour comprendre, il faut faire un détour théorique. Dans les années quarante et cinquante, plusieurs physiciens et astrophysiciens, notamment Fred Hoyle, Margaret Burbidge, Geoffrey Burbidge et William Fowler, étaient en train de bâtir la théorie de la nucléosynthèse stellaire. L'idée est que tous les éléments chimiques plus lourds que l'hydrogène et l'hélium sont fabriqués à l'intérieur des étoiles, par fusion nucléaire au cours de leur vie, puis dispersés dans l'espace par les vents stellaires et les supernovas. Cette théorie est résumée par un article célèbre, signé par les quatre auteurs en mille neuf cent cinquante-sept, qu'on appelle simplement B²FH, du nom de ses signataires. C'est l'un des articles fondateurs de l'astrophysique moderne, et il décrit en détail comment les noyaux se forment dans le cœur des étoiles, étape par étape.
Mais cette théorie, en mille neuf cent cinquante-deux, n'était pas encore complètement acceptée. Beaucoup de physiciens pensaient que les éléments lourds avaient été tous créés au moment du Big Bang, en une seule fournée primordiale, et que les étoiles se contentaient ensuite d'utiliser ce stock initial. La théorie de la fabrication continue des éléments dans les étoiles était une hypothèse séduisante, mais qui manquait de preuves directes.
La détection du technétium par Merrill a changé la donne. Parce que le technétium, avec ses isotopes à demi-vie courte, ne peut pas être un héritage du Big Bang. S'il est dans une étoile actuellement, c'est qu'il y a été fabriqué récemment, à l'échelle astronomique, c'est-à-dire dans les dernières dizaines de millions d'années. C'est donc une signature directe de la nucléosynthèse en cours.
Mieux encore, les modèles théoriques prédisaient précisément que les étoiles géantes rouges de type S devaient produire du technétium par un mécanisme appelé processus s, la capture lente de neutrons. Les noyaux de molybdène ou de zirconium, présents dans l'atmosphère de ces étoiles, absorbent des neutrons un par un, et finissent par se transformer en technétium. Le processus s avait été postulé théoriquement par B²FH. La détection de Merrill venait le confirmer expérimentalement, ou plutôt observationnellement. Le pont entre la chimie nucléaire de laboratoire et les processus stellaires venait d'être établi par une raie spectrale.
Cette histoire illustre quelque chose de profond sur ce qu'est la science moderne. Au cours du vingtième siècle, la frontière entre la chimie et l'astrophysique s'est dissoute. Les éléments chimiques ne sont pas seulement les briques de la matière terrestre, ce sont aussi les produits actuels de la cuisine nucléaire des étoiles. Comprendre les éléments, c'est comprendre les étoiles. Et comprendre les étoiles, c'est comprendre comment l'univers fabrique sa propre matière, génération stellaire après génération stellaire, depuis quatorze milliards d'années.
Carl Sagan disait souvent que nous sommes faits de poussière d'étoiles. C'était une métaphore poétique, mais elle est littéralement vraie. Chaque atome de carbone dans ton corps, chaque atome d'oxygène dans ta respiration, chaque atome de fer dans ton sang a été fabriqué un jour dans le cœur d'une étoile aujourd'hui disparue, puis dispersé dans l'espace par une supernova, puis intégré au nuage de gaz qui s'est effondré pour former le Soleil et les planètes du système solaire. La détection du technétium par Merrill, en mille neuf cent cinquante-deux, est l'une des observations qui ont rendu cette histoire crédible.
Et c'est l'astrophysique qui est devenue, depuis, la science maîtresse pour comprendre l'origine de tous les éléments chimiques. Ce qu'on faisait, au dix-neuvième siècle, en remplissant des cases vides du tableau périodique, on le fait aujourd'hui à l'échelle cosmique, en traçant les filiations nucléaires qui ont produit l'ensemble du tableau depuis le Big Bang. La prochaine note, l'avant-dernière de cette saison, va faire un saut en avant pour montrer où en est aujourd'hui la chasse aux éléments par voie lumineuse. De l'ICP-MS dans les laboratoires terrestres jusqu'au télescope James Webb qui scrute l'atmosphère des exoplanètes lointaines.
De l'ICP-MS au télescope James Webb
Spectrométrie moderne, exoplanètes
Plasma à 10 000 K + spectromètre de masse = ICP-MS, sensible au nanogramme par litre, capable de doser tous les éléments du tableau en quelques minutes. James Webb, à 1,5 million de km de la Terre, lit le spectre d'absorption de l'atmosphère d'exoplanètes situées à des centaines d'années-lumière. Eau, méthane, CO₂ déjà détectés. Demain : peut-être des biosignatures.
Le spectroscope de Bunsen et Kirchhoff a eu une longue descendance. Cent soixante-cinq ans après l'invention de mille huit cent cinquante-neuf, les héritiers de l'instrument originel ont à la fois investi les laboratoires les plus pointus de la planète et les télescopes spatiaux les plus chers jamais construits. L'analyse de la lumière par les éléments qu'elle traverse est devenue la méthode standard, le fond de commerce, de toute la chimie analytique et de toute l'astrophysique observationnelle. Cette note fait un bond rapide jusqu'à aujourd'hui pour donner une idée de ce que sont devenus, au début du vingt et unième siècle, les outils dont Bunsen et Kirchhoff avaient posé le principe.
Commençons par les laboratoires terrestres. L'instrument vedette de l'analyse chimique des éléments, aujourd'hui, s'appelle l'ICP-MS, pour spectrométrie de masse à plasma à couplage inductif. C'est un appareil énorme, qui coûte plusieurs centaines de milliers d'euros, et qui combine deux idées. D'abord, l'échantillon à analyser, qu'il soit liquide, solide ou gazeux, est injecté dans une torche à plasma, c'est-à-dire un jet de gaz porté à une température de l'ordre de dix mille degrés Kelvin par induction électromagnétique. À cette température, tous les atomes sont décomposés en ions individuels. Ensuite, ces ions sont analysés par un spectromètre de masse, c'est-à-dire un appareil qui mesure leur rapport masse sur charge avec une précision extraordinaire.
Le résultat est saisissant. L'ICP-MS peut détecter, dans n'importe quel échantillon, n'importe quel élément du tableau périodique, à des concentrations descendant à quelques nanogrammes par litre. C'est-à-dire l'équivalent d'un grain de sucre dilué dans la Méditerranée. Et il peut le faire en quelques minutes, automatiquement, sur des dizaines d'éléments simultanément. Cet outil est utilisé partout : analyse de l'eau potable, contrôle de la qualité des aliments, médecine légale, recherche pétrolière, géochimie, étude des météorites, surveillance environnementale, dopage sportif, archéologie des matériaux. C'est l'arrière-petit-fils direct du spectroscope de Bunsen, sauf qu'il analyse la masse plutôt que la longueur d'onde, et qu'il est mille fois plus sensible.
À côté de l'ICP-MS, d'autres techniques cohabitent. La spectrométrie d'absorption atomique, héritière directe de l'observation de Fraunhofer, sert encore largement à doser des éléments précis dans des matrices complexes. La spectrométrie d'émission optique reste utile dans l'industrie métallurgique. La spectrométrie de fluorescence X analyse les éléments par les rayons X qu'ils émettent quand on les bombarde. Chacune de ces méthodes a ses domaines de prédilection, mais toutes partagent l'idée fondatrice : exploiter le fait que chaque élément a sa signature spécifique dans le rayonnement qu'il émet ou absorbe.
Maintenant, levons les yeux vers le ciel. Du côté de l'astrophysique, le successeur le plus prestigieux du spectroscope de Janssen et Lockyer est, sans conteste, le télescope spatial James Webb, le JWST, mis en service en mille neuf cent quatre-vingt-vingt-deux après plusieurs décennies de développement. Webb est un télescope de six mètres et demi de diamètre, positionné à un million et demi de kilomètres de la Terre, au deuxième point de Lagrange du système Terre-Soleil. Il observe principalement dans l'infrarouge, c'est-à-dire dans une gamme de longueurs d'onde où le rayonnement thermique des objets froids et lointains est le plus intense.
Webb embarque plusieurs instruments, dont un spectromètre infrarouge appelé NIRSpec. Et l'une des choses les plus extraordinaires que Webb sait faire, c'est analyser le spectre de l'atmosphère des exoplanètes, ces planètes en orbite autour d'autres étoiles que le Soleil. La méthode est élégante. Quand une exoplanète passe devant son étoile, vue depuis la Terre, la lumière de l'étoile traverse l'atmosphère de la planète. Les molécules de cette atmosphère absorbent à des longueurs d'onde caractéristiques, et leurs signatures se superposent au spectre stellaire. En comparant le spectre lorsque la planète est devant l'étoile et lorsqu'elle n'y est pas, on isole la signature spectrale de l'atmosphère planétaire.
Et là, on peut lire la composition chimique. Webb a déjà détecté, dans des atmosphères d'exoplanètes situées à des dizaines voire centaines d'années-lumière de nous, des molécules d'eau, de méthane, de dioxyde de carbone, de monoxyde de carbone, de dioxyde de soufre. Pour des planètes qu'on ne verra jamais directement, qui ne sont chacune qu'un seul pixel parmi des millions, on connaît mieux la chimie atmosphérique que celle de Vénus avant les sondes Magellan. C'est un saut d'échelle inouï dans la connaissance.
Et cette méthode a un objectif à long terme particulièrement ambitieux : la recherche de biosignatures. Si on trouve dans l'atmosphère d'une exoplanète une combinaison de molécules qui, sur Terre, n'existe que parce qu'il y a de la vie, comme par exemple l'oxygène coexistant avec le méthane, ce serait un indice extrêmement fort de la présence d'une biosphère ailleurs dans l'univers. Webb commence à explorer cette possibilité. Il faudra encore beaucoup de temps, beaucoup de mesures, beaucoup de prudence avant de conclure quoi que ce soit. Mais l'idée même qu'on puisse poser la question, et y répondre, en lisant les raies d'absorption d'une atmosphère lointaine, est l'héritière directe de la pensée de Kirchhoff. Chaque élément, chaque molécule, a sa signature lumineuse. Et cette signature voyage jusqu'à nous, même depuis des distances vertigineuses.
Au-delà de Webb, d'autres missions sont en préparation. Le télescope européen extrêmement grand, en construction au Chili, fera la même chose depuis le sol avec un miroir de trente-neuf mètres. Le télescope LUVOIR ou Habitable Worlds Observatory, en projet pour les années deux mille quarante, devrait pouvoir directement imager et caractériser des exoplanètes de type terrestre dans la zone habitable d'étoiles voisines. À chaque génération d'instrument, on gagne en sensibilité, en précision spectrale, en portée. Et à chaque génération, l'instrument est, fondamentalement, un descendant de la fente, du prisme et de la flamme de Heidelberg.
Cette continuité d'outil, depuis un boîtier sombre construit par deux amis en mille huit cent cinquante-neuf jusqu'à un télescope spatial valant dix milliards de dollars, mérite un dernier mot. C'est ce qu'on va se dire dans la note finale.
Une lumière, mille empreintes
Clôture de la saison
Du boîtier de bois de Bunsen au télescope spatial à 10 milliards de dollars, le principe n'a pas bougé : une source de lumière, un disperseur, une signature reconnue. Le spectroscope est sans doute, par impact cumulé, l'un des quatre instruments les plus importants de l'histoire humaine. Et celui qui a rendu possible la chose la plus étonnante qui soit : connaître la composition d'un astre qu'on ne pourra jamais atteindre.
Voici la dernière note de cette deuxième saison. Il est temps de prendre du recul et de regarder le chemin parcouru. On est parti, dans la première note, d'un opticien bavarois qui voyait des raies sombres dans le spectre du Soleil sans comprendre ce qu'elles étaient. On termine avec un télescope spatial à un million et demi de kilomètres de la Terre, qui lit la composition chimique de mondes situés à des centaines d'années-lumière. Entre les deux, cent dix ans d'invention, et un fil narratif que résume cette saison : la lumière porte des empreintes. Et qui apprend à les lire, peut connaître la matière sans la toucher.
Le spectroscope n'a pas été l'invention d'une percée théorique fondamentale. Bunsen et Kirchhoff n'ont pas découvert une loi de la physique. Ils ont simplement combiné deux choses connues, un prisme et un brûleur à gaz, dans un boîtier obscur, en posant la bonne question. Que voit-on quand on regarde la lumière d'une flamme à travers un prisme ? La réponse, ils l'ont vue dans les jours qui ont suivi : on voit la signature des éléments. Et de cette idée toute simple a découlé un siècle de chimie, d'astrophysique et de techniques industrielles, jusqu'aujourd'hui.
Les éléments qu'on a rencontrés ensemble dans cette saison composent une famille remarquable. Le césium, le rubidium, le thallium, l'indium, débusqués entre mille huit cent soixante et mille huit cent soixante-trois par les flammes colorées de Bunsen, Crookes, Reich et Richter. L'hélium, repéré dans la chromosphère du Soleil en mille huit cent soixante-huit par Janssen et Lockyer, puis enfin extrait sur Terre par Ramsay vingt-sept ans plus tard. Le gallium, le scandium, le germanium, trouvés entre mille huit cent soixante-quinze et mille huit cent quatre-vingt-six, et qui ont validé les trois grandes prédictions de Mendeleïev. Les terres rares, démêlées une à une par Mosander, Marignac, Auer von Welsbach, Lecoq de Boisbaudran, Urbain, sur plus de cent ans d'efforts méthodiques. L'argon, le néon, le krypton, le xénon, sortis d'une anomalie d'un millième sur la densité de l'azote, et qui ont apporté au tableau périodique une colonne entière jusque-là invisible.
Chacun de ces éléments est arrivé par la même porte. Le spectroscope. Une lumière, un prisme, une fente, des raies. À chaque fois, la chimie a fait le même geste : prendre un échantillon, le mettre dans une source de lumière, regarder le spectre, et lire l'empreinte. Si cette empreinte ne correspondait à aucun élément connu, c'est qu'il y avait un nouveau venu. La méthode est si fiable qu'elle continue, aujourd'hui, à régir une part importante de l'analyse chimique moderne.
Mais la portée du spectroscope dépasse de très loin la simple chasse aux éléments. C'est lui qui a fait passer l'astronomie à l'astrophysique. Avant lui, on étudiait les étoiles par leur position et leur mouvement. Avec lui, on a su dire de quoi elles étaient faites. C'est Huggins et Secchi, dans les années mille huit cent soixante, qui ont posé ce passage. C'est Cecilia Payne, en mille neuf cent vingt-cinq, qui a établi que l'univers visible est composé à plus de quatre-vingt-dix-huit pour cent d'hydrogène et d'hélium, contre toute l'intuition de ses contemporains. C'est Merrill, en mille neuf cent cinquante-deux, qui a vu dans une étoile lointaine la signature d'un élément réputé n'exister que dans les accélérateurs humains, et qui a ainsi prouvé que les étoiles fabriquent leurs propres éléments en temps réel. C'est aujourd'hui Webb qui lit l'atmosphère des exoplanètes en attendant peut-être un jour, dans l'une d'elles, la signature d'une chimie vivante.
Comprends bien cette continuité. L'instrument évolue, devient gigantesque, traverse des océans de précision technologique. Mais le principe ne bouge pas. Une lumière, un dispositif qui la disperse, une signature qu'on apprend à reconnaître. Du boîtier de bois et de laiton de mille huit cent cinquante-neuf au télescope spatial de quatre tonnes de mille neuf cent quatre-vingt-vingt-deux, c'est la même idée, déclinée à des échelles inimaginables.
Et la même idée est aussi celle qui anime l'ICP-MS, le scanner médical, le détecteur de fumée, l'analyse de minéraux par fluorescence X dans les douanes, la chasse aux toxiques dans les fluides biologiques, la caractérisation des nano-matériaux. Chaque fois qu'on analyse la composition d'un échantillon par les rayonnements qu'il émet ou absorbe, on rend hommage, sans le savoir, à deux amis de Heidelberg qui se promenaient le long du Neckar en mille huit cent cinquante-huit.
Cette saison s'achève donc sur une révérence. Le spectroscope est sans doute, en termes d'impact cumulé sur la science et la technique, l'un des trois ou quatre instruments les plus importants de toute l'histoire humaine, à hauteur du microscope, du télescope optique, et de l'ordinateur. Il est, plus encore, l'instrument qui a fait passer la chimie de la science des mains à la science des yeux. Et qui a rendu possible la chose la plus étonnante qu'on puisse imaginer : connaître la composition d'un astre qu'on ne pourra jamais atteindre.
La grande aventure des éléments continue. La saison prochaine partira sur les traces de l'école française, ces chimistes qui ont, à différentes époques, contribué à enrichir le tableau périodique de manière particulièrement marquante. Berthollet, Lavoisier déjà rencontré, Balard à Montpellier, Lecoq de Boisbaudran en Charente, Moissan en Sorbonne, Curie partout, Marguerite Perey à l'Institut du radium, Urbain à la Sorbonne. Le côté français du tableau a sa propre histoire à raconter, et c'est elle qu'on prendra ensuite. Mais pour l'instant, terminons sur le spectroscope, en remerciant la lumière de nous avoir tant appris.