Trois minutes après le Big Bang
Gamow, Alpher, Bethe — l'article αβγ (1948)
À une seconde, le rapport p/n se fige à 7:1. À 100 s, l'univers est assez froid pour que les noyaux tiennent. Tous les neutrons disponibles se précipitent dans l'hélium 4. Bilan : 75 % H, 25 % He, traces de Li. Pas de carbone (pas de noyau stable de masse 5 ni 8). Le reste de la chimie attendra les étoiles.
Cette cinquième saison va raconter une histoire qui dépasse en échelle tout ce qui a été dit jusqu'à présent. Les saisons précédentes parlaient de chimistes et d'éléments découverts sur Terre. Cette saison-ci raconte d'où viennent vraiment ces éléments. Pas d'où ils ont été extraits, mais d'où ils ont été fabriqués. Et la réponse est cosmique. Chaque atome de carbone dans tes os, chaque atome de fer dans ton sang, chaque atome d'or dans une alliance, chaque atome d'uranium dans un réacteur, a été cuisiné quelque part dans l'univers, dans un événement nucléaire violent qui a eu lieu il y a des millions ou des milliards d'années. Cette saison va suivre cette cuisine cosmique, étape par étape, depuis les premières trois minutes après le Big Bang jusqu'à la composition d'un être humain.
Commençons donc par le commencement. Pas par la création de l'univers, dont la physique reste discutée, mais par un moment très précis et bien documenté : les trois premières minutes après le Big Bang, il y a environ treize milliards huit cents millions d'années. À ce moment-là, l'univers est un plasma extrêmement chaud, beaucoup plus chaud que le cœur du Soleil, et qui se refroidit rapidement à mesure qu'il se dilate. C'est dans cette courte fenêtre, qui dure quelques minutes, que se produit ce qu'on appelle la nucléosynthèse primordiale.
Avant ces trois minutes, l'univers est trop chaud pour qu'aucun noyau atomique ne tienne en place. Les particules élémentaires, protons, neutrons, électrons, photons, neutrinos, se bousculent dans un plasma à plus d'un milliard de degrés. Aucun atome ne peut se former, parce que les rayonnements casseraient immédiatement toute combinaison.
Vers une seconde après le Big Bang, l'univers se refroidit suffisamment pour que les neutrons et les protons cessent de se transformer librement les uns en les autres. Le rapport entre protons et neutrons se fige, à environ sept protons pour un neutron. Pourquoi ce rapport ? Parce que les neutrons sont légèrement plus lourds que les protons et coûtent un peu plus d'énergie à fabriquer ; quand l'univers se refroidit, la balance penche en faveur des protons, plus économiques.
Entre la première et la centième seconde, la température continue de chuter. À environ une centaine de millions de degrés, les protons et les neutrons peuvent enfin se combiner pour former des noyaux légers. C'est le déclenchement de la nucléosynthèse primordiale.
Les premières combinaisons sont simples. Un proton et un neutron fusionnent pour former un deutéron, le noyau de l'isotope deutérium de l'hydrogène. Le deutéron a un proton et un neutron, masse atomique deux. Mais le deutéron est fragile : les rayonnements gamma encore présents le cassent presque immédiatement. Il faut attendre que l'univers soit suffisamment froid pour que les photons n'aient plus assez d'énergie pour briser le deutéron. Cela arrive vers une centaine de secondes après le Big Bang.
À partir de là, la chaîne s'enclenche très vite. Le deutéron capture un autre neutron pour devenir du tritium, un proton et deux neutrons, masse atomique trois. Le tritium capture un proton pour devenir de l'hélium 4, deux protons et deux neutrons, masse atomique quatre. C'est la réaction principale. En quelques minutes, presque tous les neutrons disponibles sont incorporés dans des noyaux d'hélium 4, parce que ce noyau est extrêmement stable, exceptionnellement bien lié, et qu'il agit comme un puits où les autres noyaux se précipitent.
Le résultat de cette première bouffée nucléosynthétique est d'une simplicité presque déroutante. À la fin des trois premières minutes, l'univers contient en masse environ soixante-quinze pour cent d'hydrogène, environ vingt-cinq pour cent d'hélium 4, des traces d'hélium 3, du deutérium résiduel, et de très petites quantités de lithium 7. Et c'est tout. Pas de carbone. Pas d'oxygène. Pas de fer. Pas d'or. L'univers primordial est un univers à deux éléments dominants.
Pourquoi cette pauvreté ? Parce que la nucléosynthèse primordiale se heurte à une barrière physique infranchissable. Pour fabriquer des éléments plus lourds que l'hélium, il faudrait combiner trois noyaux d'hélium pour former du carbone, ou enchaîner d'autres réactions à plusieurs corps. Or il n'existe pas de noyau stable de masse cinq, parce que aucun arrangement de cinq nucléons n'est suffisamment lié. Il n'existe pas non plus de noyau stable de masse huit, parce que le beryllium 8 se désintègre presque instantanément. Ces deux trous, à cinq et à huit, ferment toutes les voies par lesquelles la nucléosynthèse pourrait passer de l'hélium aux éléments plus lourds, dans les conditions du Big Bang. Au moment où on aurait besoin d'un noyau intermédiaire pour faire le pont, ce noyau n'existe pas. L'univers primordial ne sait pas fabriquer de carbone.
Cette absence est cruciale, parce qu'elle implique que pendant tout l'âge sombre qui suit le Big Bang, l'univers ne contient que les éléments les plus simples. Pas de chimie complexe. Pas d'étoiles à métaux. Pas de planètes rocheuses. Pendant des centaines de millions d'années après le Big Bang, l'univers n'est qu'un nuage de gaz hydrogène et hélium qui se dilate, refroidit et finit par s'organiser en grumeaux par effet gravitationnel.
L'histoire que je vais raconter dans cette saison est essentiellement celle de la fabrication ultérieure de tous les autres éléments. Carbone, oxygène, fer, or, uranium, tout cela vient après. Tout cela est le fruit du travail des étoiles, qui vont naître dans ce gaz primordial et qui vont, par leurs réactions nucléaires internes, fabriquer presque tout ce qu'on connaît aujourd'hui dans le tableau périodique.
La théorie de la nucléosynthèse primordiale a été élaborée à la fin des années quarante par trois physiciens : George Gamow, Ralph Alpher et Hans Bethe. L'article fondateur est publié en mille neuf cent quarante-huit, et il est resté célèbre dans l'histoire des sciences pour une raison amusante. Alpher était l'étudiant de Gamow. Bethe, lui, n'avait pas vraiment participé à la rédaction. Mais Gamow trouva drôle d'ajouter Bethe comme cosignataire, simplement parce que les initiales des trois auteurs, Alpher, Bethe, Gamow, donnent les trois premières lettres de l'alphabet grec, alpha, bêta, gamma. L'article est ainsi connu sous le nom d'article αβγ, et il a posé les bases de toute la cosmologie nucléaire moderne. Alpher, étudiant en thèse, en a peut-être souffert dans les attributions futures, parce que son nom s'efface derrière la plaisanterie alphabétique, mais Gamow a beaucoup ri.
Les prédictions de l'article αβγ ont été vérifiées dans les décennies suivantes par les mesures d'abondance des éléments légers dans l'univers actuel. Les proportions observées d'hydrogène, d'hélium, de deutérium et de lithium correspondent, à quelques pour cent près, à ce que la nucléosynthèse primordiale prédit. C'est l'un des grands succès de la cosmologie du Big Bang, et c'est l'une des raisons principales pour lesquelles cette théorie est aujourd'hui largement acceptée.
Voilà donc le point de départ. À la fin des trois premières minutes, l'univers est essentiellement hydrogène et hélium, plus un soupçon de lithium. Tout le reste est à fabriquer. Et pour le fabriquer, il faut allumer des étoiles. C'est la prochaine note : la naissance des premières étoiles, et ce que c'est, physiquement, qu'allumer la fusion nucléaire dans une boule de gaz.
Allumage : la naissance d'une étoile
Mécanisme universel
Un nuage de H+He s'effondre par gravité, s'échauffe en se contractant. Au-dessus d'environ 10 millions K au centre, les protons commencent à fusionner par effet tunnel quantique. La pression de radiation contrebalance la gravité, l'étoile entre en séquence principale. En dessous du seuil, c'est une naine brune — astre raté.
À la fin de la nucléosynthèse primordiale, comme on l'a vu dans la note précédente, l'univers est un nuage immense de gaz, composé essentiellement d'hydrogène et d'hélium. Ce gaz est presque uniforme, mais pas tout à fait. Il y a, dans sa répartition, de minuscules fluctuations de densité, héritées des conditions du Big Bang. Ces fluctuations sont infinitésimales au début, de l'ordre du cent millième. Mais elles vont, sous l'action de la gravité, croître pendant des centaines de millions d'années, jusqu'à former les premières grandes structures de l'univers : les galaxies, et à l'intérieur des galaxies, les étoiles.
Cette note s'attache à un moment particulier de cette histoire : l'allumage d'une étoile. Que se passe-t-il, physiquement, pour qu'une boule de gaz devienne un astre lumineux capable de briller pendant des milliards d'années et de fabriquer, à l'intérieur d'elle-même, des éléments plus lourds que l'hydrogène et l'hélium initiaux ? La réponse fait intervenir une compétition fascinante entre deux forces : la gravité, qui veut tout effondrer, et la pression, qui veut tout disperser.
Tout commence avec un nuage de gaz interstellaire. Imagine un nuage d'hydrogène et d'hélium, suffisamment dense pour que sa propre gravité commence à le contracter sur lui-même. La gravité tire chaque atome vers le centre. Le nuage se rétracte. Et en se rétractant, il se réchauffe, parce que la compression d'un gaz produit de la chaleur. C'est exactement le même phénomène que quand tu gonfles un pneu de vélo avec une pompe à main : la pompe chauffe parce que tu comprimes l'air.
Pendant la contraction, la température au centre du nuage monte. Plus la contraction se poursuit, plus la température monte. Et à mesure que la température augmente, la pression interne du gaz augmente aussi, parce que pression et température sont liées par la loi des gaz parfaits. Cette pression interne pousse vers l'extérieur, contre la gravité. Une bataille commence.
Pour un nuage de petite masse, la pression finit par équilibrer la gravité avant que la température au centre n'atteigne le seuil nécessaire à la fusion nucléaire. La contraction s'arrête. Le résultat est ce qu'on appelle une naine brune, une étoile ratée, un astre qui rayonne faiblement par sa chaleur résiduelle mais qui ne brille pas vraiment. Les naines brunes sont nombreuses dans la galaxie mais quasi invisibles.
Pour un nuage de masse suffisante, en revanche, la contraction se poursuit assez longtemps pour que la température au centre dépasse environ dix millions de degrés Kelvin. À cette température-là, quelque chose de décisif se produit. Les noyaux d'hydrogène, c'est-à-dire les protons, commencent à fusionner spontanément les uns avec les autres pour former de l'hélium.
Cette fusion est un événement quantique. Selon la mécanique classique, deux protons ne devraient jamais pouvoir fusionner, parce qu'ils sont tous les deux chargés positivement et se repoussent fortement par interaction électromagnétique. Pour les forcer à se toucher, il faudrait surmonter ce qu'on appelle la barrière de Coulomb, qui demande des énergies bien plus grandes que ce que dix millions de degrés peuvent fournir. Mais en mécanique quantique, les particules ne sont pas localisées en un point précis. Elles ont une probabilité de se trouver à différents endroits, y compris, parfois, de l'autre côté d'une barrière qu'elles n'auraient pas dû pouvoir franchir. C'est ce qu'on appelle l'effet tunnel. À dix millions de degrés, les protons ont une probabilité petite mais non nulle de tunneliser à travers la barrière de Coulomb et de fusionner.
Cette probabilité est minuscule. Un proton donné, dans le cœur du Soleil, met en moyenne des milliards d'années avant de fusionner avec un autre proton. Mais le Soleil contient un nombre colossal de protons, environ dix puissance cinquante-sept. Donc même avec une probabilité minuscule par paire, il y a en permanence un nombre énorme de fusions qui ont lieu. Le Soleil consomme actuellement environ six cents millions de tonnes d'hydrogène par seconde, qu'il convertit en cinq cent quatre-vingt-seize millions de tonnes d'hélium. Les quatre millions de tonnes manquantes, par seconde, sont transformées en énergie, selon la fameuse formule d'Einstein E égale m c carré. C'est cette énergie qui fait briller le Soleil.
Au moment où la fusion s'enclenche au centre d'un nuage contracté, quelque chose de remarquable se passe. L'énergie libérée par la fusion produit une pression supplémentaire qui s'ajoute à la pression thermique. Cette pression supplémentaire stabilise l'étoile. La contraction s'arrête. L'étoile entre dans ce qu'on appelle la séquence principale, c'est-à-dire la longue période de stabilité pendant laquelle elle brûle son hydrogène à un rythme régulier, équilibrée entre la gravité qui tire vers le centre et la pression de radiation qui pousse vers l'extérieur.
Le Soleil est en séquence principale depuis environ quatre milliards et demi d'années, et il y restera encore environ cinq milliards d'années avant d'épuiser son hydrogène central. Pour les étoiles plus massives, la séquence principale dure moins longtemps, parce que les étoiles massives brûlent leur combustible beaucoup plus rapidement. Une étoile de dix fois la masse du Soleil ne reste en séquence principale que quelques dizaines de millions d'années. Une étoile de vingt fois la masse du Soleil, quelques millions seulement.
Cette durée de vie inversement proportionnelle à la masse est l'un des principes fondamentaux de l'astrophysique stellaire. Les étoiles massives vivent vite et meurent jeunes. Les étoiles légères vivent longtemps et meurent lentement, parfois plus longtemps que l'âge actuel de l'univers, ce qui explique pourquoi on observe encore des étoiles très peu massives, formées dans les premières générations stellaires, qui n'ont pas encore eu le temps de mourir.
L'allumage de la fusion dans une étoile, c'est donc l'événement qui transforme une boule de gaz en astre lumineux et productif. Avant l'allumage, le nuage se contracte et se chauffe, mais ne fabrique rien. Après l'allumage, l'étoile devient un réacteur nucléaire à hydrogène, qui pendant toute sa vie va produire de l'hélium et libérer de l'énergie.
Mais l'hélium produit dans le cœur de l'étoile, à ce stade, ne fait rien. Il s'accumule, sans participer à d'autres réactions. Pour que de nouveaux éléments soient fabriqués, il faut attendre que l'étoile ait épuisé son hydrogène central, et qu'elle entre dans sa phase suivante d'évolution. À ce moment-là, des réactions nouvelles vont s'enclencher, qui vont permettre la fabrication des éléments plus lourds. Mais cela, c'est l'objet des notes suivantes.
Pour l'instant, retiens ce point. L'allumage d'une étoile, c'est un seuil. En-dessous d'un certain seuil de masse et de température, on a un nuage qui se contracte sans produire d'éléments. Au-dessus, on a un astre qui brûle de l'hydrogène en hélium et qui rayonne. Et c'est ce processus simple, la fusion de l'hydrogène en hélium par effet tunnel quantique dans le cœur d'une étoile, qui constitue l'essentiel de l'activité énergétique de l'univers visible. Toutes les étoiles que tu vois dans le ciel la nuit, presque sans exception, sont en train de faire cela. Brûler de l'hydrogène, produire de l'hélium, et libérer de la lumière.
La prochaine note s'arrête sur la version la plus connue de ce processus : celle qui se déroule en ce moment même dans le cœur du Soleil. Hans Bethe a élucidé les mécanismes précis de cette fusion en mille neuf cent trente-huit. Il en existe deux variantes, qu'on appelle le cycle pp et le cycle CNO, et qu'on va décrire.
(Nobel 1967)
Le Soleil au travail : cycles pp et CNO
Hans Bethe
Cycle pp : la première étape (p+p→deutéron) est si lente (interaction faible) qu'un proton attend des milliards d'années avant de fusionner. C'est ce qui empêche le Soleil de brûler en quelques secondes. 4 H → 1 He, 26 MeV libérés. Cycle CNO : la même chose, mais via C, N, O comme catalyseurs — domine dans les étoiles plus massives. Eddington : « et le Bethe pensa que la lumière soit ».
L'étoile s'est allumée. Au cœur d'une boule de gaz contractée, la fusion de l'hydrogène en hélium a commencé. Cette note s'attache à décrire précisément comment cette fusion se déroule, parce qu'elle ne se fait pas en une seule étape. Le processus est plus subtil qu'on pourrait croire, et il existe deux grandes voies par lesquelles l'hydrogène se transforme en hélium dans les étoiles. Ces deux voies ont été élucidées par le physicien germano-américain Hans Bethe, en mille neuf cent trente-huit, et lui ont valu le prix Nobel de physique en mille neuf cent soixante-sept. Trente ans entre la découverte et le prix : Bethe a vécu pour le voir.
Le problème, au début des années trente, était le suivant. On savait que les étoiles brillaient parce qu'elles convertissaient de la matière en énergie. Eddington, en mille neuf cent vingt, avait fait le calcul global : il faut consommer une certaine quantité d'hydrogène pour produire la luminosité observée du Soleil, et cette quantité est compatible avec la masse de l'étoile et avec sa durée de vie présumée. Mais on ne savait pas exactement par quels mécanismes nucléaires se faisait cette transformation. Comment quatre protons, qui se repoussent fortement entre eux, peuvent-ils s'arranger pour former un noyau d'hélium 4, qui contient deux protons et deux neutrons ? Il manque la cinétique nucléaire détaillée.
Hans Bethe, en mille neuf cent trente-huit, propose la solution complète. Il identifie deux séquences de réactions nucléaires, deux voies parallèles, que l'on appelle aujourd'hui le cycle proton-proton, ou cycle pp, et le cycle CNO, du nom des trois éléments carbone, azote et oxygène qui y participent comme catalyseurs.
Commençons par le cycle pp, qui est le mécanisme dominant dans le Soleil et dans les étoiles de masse moyenne ou faible. Ce cycle se déroule en trois étapes essentielles, qu'il faut suivre patiemment parce que chacune a son intérêt physique.
Première étape. Deux protons fusionnent par effet tunnel pour former un deutéron, c'est-à-dire un noyau composé d'un proton et d'un neutron, en émettant en chemin un positron et un neutrino. Au passage, l'un des deux protons s'est transformé en neutron. Cette transformation se fait par interaction faible, et c'est précisément ce qui rend l'étape lente, parce que l'interaction faible est, comme son nom l'indique, très peu efficace. C'est cette étape qui détermine la lenteur globale de la production d'énergie du Soleil. Un proton donné, dans le cœur du Soleil, met en moyenne des milliards d'années avant de réussir cette première fusion. Sans cette lenteur, le Soleil brûlerait son hydrogène en quelques secondes et exploserait. C'est l'interaction faible qui modère le réacteur stellaire et qui lui permet de durer des milliards d'années.
Deuxième étape. Le deutéron produit fusionne avec un autre proton, en quelques secondes, pour former un noyau d'hélium 3, qui contient deux protons et un neutron. Cette étape, contrairement à la première, est rapide, parce qu'elle se fait par interaction forte.
Troisième étape. Deux noyaux d'hélium 3 fusionnent pour former un noyau d'hélium 4, en libérant deux protons qui repartent dans le bain pour de futures réactions. Cette étape est également rapide.
Bilan net du cycle pp : quatre protons sont consommés, un noyau d'hélium 4 est produit, et de l'énergie est libérée, environ vingt-six millions d'électronvolts par cycle complet. Cette énergie sort sous forme de photons gamma, qui mettront des dizaines à des centaines de milliers d'années à diffuser à travers les couches du Soleil avant de jaillir à la surface sous forme de lumière visible.
Le cycle CNO, lui, fonctionne différemment. Il utilise comme catalyseurs des noyaux préexistants de carbone, d'azote et d'oxygène. Ces noyaux capturent successivement des protons, jusqu'à former un noyau d'azote 15 qui se désintègre en libérant un noyau d'hélium 4 et en restituant un noyau de carbone 12. Le carbone est récupéré en fin de cycle et peut servir de catalyseur pour un nouveau cycle. Bilan global : quatre protons consommés, un hélium 4 produit, énergie libérée, identique au cycle pp.
Pourquoi alors deux cycles ? Parce que leur efficacité dépend de la température. Le cycle pp domine en dessous d'environ dix-huit millions de degrés Kelvin, et le cycle CNO domine au-dessus. Le Soleil, qui est à environ quinze millions de degrés en son centre, brûle son hydrogène à quatre-vingt-dix pour cent par le cycle pp et dix pour cent par le cycle CNO. Une étoile plus massive, dont le centre est plus chaud, brûle au contraire à dix pour cent par le cycle pp et à quatre-vingt-dix pour cent par le cycle CNO. Cette différence n'est pas anecdotique : elle influence la structure interne et la durée de vie des étoiles.
Bethe a publié ses travaux dans Physical Review en mille neuf cent trente-neuf. La portée immédiate de la découverte n'a pas été pleinement reconnue, parce que la guerre éclatait. Mais après-guerre, ces deux cycles sont devenus la base de toute l'astrophysique stellaire. Eddington, en lisant l'article de Bethe, aurait dit : et le Bethe pensa que la lumière soit ; et la lumière fut.
L'apport de Bethe, c'est d'avoir rendu calculable ce qui était jusque-là intuitif. Avec ses deux cycles, on pouvait pour la première fois prédire quantitativement la luminosité, la température centrale, la durée de vie d'une étoile en fonction de sa masse. La théorie des étoiles devenait une vraie science prédictive, et plus seulement une description.
Bethe lui-même est un personnage exceptionnel. Né en mille neuf cent six à Strasbourg, qui était alors allemande, fils d'un universitaire juif allemand, il fait ses études à Frankfurt et à Munich. Il fuit l'Allemagne en mille neuf cent trente-trois, à l'arrivée des nazis. Il s'installe aux États-Unis et devient professeur à Cornell, où il restera jusqu'à sa mort en deux mille cinq, à quatre-vingt-dix-neuf ans. Pendant la guerre, il dirige la division théorique du projet Manhattan à Los Alamos, contribuant directement à la mise au point de la première bombe atomique. Il devient ensuite, dans les décennies suivantes, l'une des grandes consciences politiques de la physique américaine, prenant position pour le désarmement nucléaire et pour l'usage civil de l'énergie atomique.
Mais sa contribution la plus pure, celle qui lui a valu le Nobel, c'est l'élucidation de la combustion stellaire. Sans Bethe, on saurait que les étoiles brûlent de l'hydrogène, mais on ne saurait pas comment. Avec Bethe, on a la cinétique nucléaire précise.
Ce qu'il faut retenir pour la suite de la saison, c'est que la fusion de l'hydrogène en hélium est le mécanisme dominant de l'activité stellaire. Mais cette fusion ne produit que de l'hélium. Pour fabriquer des éléments plus lourds que l'hélium, il faut autre chose. Et c'est précisément le problème suivant, qui a longtemps semblé insoluble. Comment, à partir de l'hélium 4, fabriquer du carbone ? On a vu dans la première note de cette saison que la nucléosynthèse primordiale s'était heurtée à un mur, parce qu'il n'existe pas de noyau stable de masse cinq ni huit. Comment les étoiles franchissent-elles ce mur ? La réponse, vertigineuse, a été apportée par le grand astrophysicien anglais Fred Hoyle, dans une prédiction audacieuse qui s'est vérifiée à un cheveu près. C'est l'objet de la prochaine note.
(statue, Cambridge)
Le triple alpha : la prédiction folle de Hoyle
Fred Hoyle, vérifié par William Fowler
Comment passer de He à C ? Le Be 8 se désintègre en 10⁻¹⁶ s, donc presque impossible. Hoyle : « nous existons, donc le carbone existe en quantité, donc il DOIT exister un état excité du C 12 à environ 7,65 MeV qui rend la réaction résonnante ». Aucune théorie ne le prédisait. Fowler le mesure : 7,654 MeV. À 2 ‰ près. Sans cet état, pas de carbone, pas de vie. Hoyle n'a jamais eu le Nobel.
Voici une des plus belles histoires de l'astrophysique du vingtième siècle. C'est l'histoire d'une prédiction théorique tellement précise, tellement audacieuse, et tellement éloignée des données expérimentales connues, qu'elle aurait dû passer pour une lubie. Et qui s'est vérifiée à un cheveu près, dans un laboratoire, en mille neuf cent cinquante-sept. Cette prédiction concerne la fabrication du carbone dans les étoiles. Et le théoricien qui l'a faite s'appelle Fred Hoyle.
Le problème est posé depuis les années trente, et il est terrible. On sait que les étoiles fabriquent de l'hélium par fusion de l'hydrogène, on l'a vu dans la note précédente. On sait aussi qu'il y a du carbone, de l'oxygène, de l'azote, du fer et tous les autres éléments dans l'univers, parce qu'on les mesure spectroscopiquement dans les étoiles et qu'on en est nous-mêmes composés. Donc ces éléments lourds existent. Mais on ne sait pas comment les étoiles les fabriquent à partir de l'hélium.
La difficulté principale, c'est le passage entre l'hélium 4 et le carbone 12. L'hélium 4 contient deux protons et deux neutrons. Le carbone 12 en contient six et six. Pour passer de l'un à l'autre, la voie la plus simple serait de fusionner trois noyaux d'hélium 4. Trois fois deux protons et deux neutrons, ça donne six protons et six neutrons : c'est exactement le carbone 12.
Mais cette fusion à trois corps est très improbable physiquement. Pour qu'elle ait lieu, il faudrait que trois noyaux d'hélium se rencontrent au même endroit et au même instant. La probabilité d'un tel triple événement est ridiculement faible, des ordres de grandeur trop basse pour expliquer la quantité de carbone observée dans l'univers.
Il existe une voie alternative en deux étapes. Deux noyaux d'hélium 4 fusionnent d'abord pour former un noyau de béryllium 8, qui contient quatre protons et quatre neutrons. Puis le béryllium 8 capture un troisième hélium 4 pour former le carbone 12. Mais cette voie alternative se heurte à une autre difficulté terrible : le béryllium 8 est extrêmement instable. Sa demi-vie est d'environ dix puissance moins seize secondes. C'est-à-dire que dès qu'il est formé, il se désintègre presque immédiatement en deux hélium 4. Le temps pour qu'un troisième hélium 4 vienne s'y combiner avant qu'il ne se désintègre est ridiculement court.
Si on calcule la probabilité, dans les conditions du cœur d'une étoile, de former du carbone 12 par cette voie en deux étapes, on trouve une quantité bien trop faible pour expliquer l'abondance observée de carbone dans l'univers. Aux yeux des physiciens nucléaires du début des années cinquante, le problème de la nucléosynthèse du carbone est tout simplement insoluble. Il manque quelque chose.
Et c'est là qu'intervient Fred Hoyle. Hoyle est un astrophysicien anglais, mathématiquement brillant, intellectuellement audacieux, parfois excentrique. Il est l'un des principaux défenseurs de la théorie stationnaire de l'univers, opposée au Big Bang, qu'il a lui-même nommée par dérision en mille neuf cent quarante-neuf dans une émission de la BBC. Le terme Big Bang, devenu officiel, est sa création moqueuse. Hoyle est aussi un excellent vulgarisateur, auteur de romans de science-fiction populaires, et un esprit qui n'hésite jamais à proposer une hypothèse hardie quand l'occasion se présente.
Au début des années cinquante, Hoyle est en visite au Caltech, à Pasadena, dans le laboratoire de William Fowler, l'un des meilleurs spécialistes mondiaux de physique nucléaire expérimentale. Et Hoyle, qui rumine le problème du carbone, fait à Fowler une suggestion stupéfiante.
Hoyle dit : nous existons. Nous, êtres humains, sommes faits de carbone. Donc le carbone existe en quantité substantielle dans l'univers. Donc il y a forcément un mécanisme qui le produit en quantité substantielle dans les étoiles. La voie en deux étapes par le béryllium 8 est la seule possible. Si cette voie ne marche pas dans les calculs actuels, c'est qu'il manque quelque chose dans la physique nucléaire que nous connaissons. Et ce quelque chose, je peux te dire ce que c'est. Il doit exister un état excité du noyau de carbone 12, à une énergie très précise, qui rend la réaction de capture du troisième hélium 4 résonnante, c'est-à-dire extraordinairement efficace. Je calcule, à partir des conditions stellaires et de l'abondance observée du carbone, que cet état excité doit se situer à environ sept virgule six cinq millions d'électronvolts. Va vérifier expérimentalement.
L'audace de la suggestion est totale. Hoyle prédit, à partir d'un raisonnement anthropique, c'est-à-dire à partir du fait que nous existons, qu'il doit exister un niveau d'énergie particulier dans le noyau de carbone 12, à une valeur très précise. Aucune théorie nucléaire indépendante ne prédisait ce niveau. Aucune expérience ne l'avait observé. C'est une prédiction qui repose entièrement sur la nécessité physique de produire suffisamment de carbone pour que la vie soit possible.
Fowler, sceptique mais intrigué, accepte de chercher. Il mobilise son équipe, conçoit l'expérience, fait les mesures. Le résultat tombe en mille neuf cent cinquante-trois. Il y a effectivement un état excité du carbone 12, à une énergie de sept virgule six cinq quatre millions d'électronvolts. À deux pour mille de la valeur prédite par Hoyle. La prédiction est confirmée.
Cet état excité du carbone 12, qu'on appelle aujourd'hui l'état de Hoyle, a une propriété cruciale. Il a très exactement la bonne énergie pour qu'un noyau de béryllium 8, en capturant un troisième hélium 4, puisse former un carbone 12 dans cet état excité avant que le béryllium 8 ne se désintègre. La résonance entre les deux niveaux d'énergie multiplie l'efficacité de la réaction par un facteur énorme. Sans cet état, pas de production efficace de carbone. Avec cet état, le carbone est fabriqué dans les étoiles à un rythme suffisant pour rendre compte de tout ce qu'on observe dans l'univers.
L'état de Hoyle est devenu, dans l'histoire des sciences, l'un des cas les plus cités de prédiction théorique audacieuse confirmée expérimentalement. C'est aussi l'un des cas les plus discutés du principe anthropique, c'est-à-dire de l'argument selon lequel les propriétés fondamentales de l'univers doivent être compatibles avec l'existence d'observateurs comme nous. Pourquoi le carbone 12 a-t-il un état excité à exactement cette énergie ? Parce que sinon, il n'y aurait pas eu assez de carbone pour faire des êtres vivants, et donc pour qu'il y ait quelqu'un pour se poser la question. C'est un raisonnement qui dérange, parce qu'il semble inverser l'ordre habituel de la causalité. Mais c'est aussi un raisonnement qui a fonctionné dans ce cas précis, et qui a conduit à une découverte expérimentale précise et vérifiée.
La réaction triple alpha, c'est-à-dire la fusion de trois hélium 4 en un carbone 12 via le béryllium 8 et l'état de Hoyle, est aujourd'hui considérée comme l'événement nucléosynthétique le plus important après le Big Bang lui-même. Sans elle, l'univers serait resté un nuage d'hydrogène et d'hélium, sans étoiles riches en métaux, sans planètes rocheuses, sans chimie complexe, sans vie. Tous les éléments plus lourds que l'hélium, sans exception, doivent passer à un moment ou un autre par cette réaction triple alpha. Le carbone d'abord, puis l'oxygène, puis tout le reste, comme on le verra dans les notes suivantes.
Hoyle, malgré l'importance de sa prédiction, n'a jamais reçu le prix Nobel. William Fowler, qui a fait l'expérience confirmant son hypothèse, l'a eu en mille neuf cent quatre-vingt-trois, partagé avec Subrahmanyan Chandrasekhar. Hoyle, déjà connu pour ses positions hétérodoxes sur la cosmologie et pour quelques querelles, est passé à côté. C'est l'une des grandes injustices de l'histoire des Nobel, comme on l'a vu plusieurs fois dans la quatrième saison.
La prochaine note va plus loin. Elle s'arrête sur le grand article de mille neuf cent cinquante-sept, signé par Burbidge, Burbidge, Fowler et Hoyle, qui pose pour la première fois la cartographie complète des origines de tous les éléments dans les étoiles. Cet article, qu'on appelle simplement B²FH, reste à ce jour l'un des plus importants jamais publiés en astrophysique.
(1974)
(Nobel 1983)
B²FH : la carte des origines
Burbidge, Burbidge, Fowler, Hoyle
104 pages dans Reviews of Modern Physics. Premier inventaire complet des origines de tous les éléments du tableau. 8 processus distincts : combustion H, He, alpha, équilibre e (pic du fer), s (lent), r (rapide), p, x (spallation). Cadre encore en usage soixante ans plus tard. Fowler aura le Nobel 1983. Margaret Burbidge, jamais — un effet Matilda de plus.
En mille neuf cent cinquante-sept paraît dans la revue Reviews of Modern Physics un article de cent quatre pages signé par quatre auteurs. Margaret Burbidge, Geoffrey Burbidge, William Fowler et Fred Hoyle. Cet article, devenu mythique dans l'histoire de l'astrophysique, est universellement connu sous le nom de B carré F H, ou B²FH, par référence aux initiales des quatre signataires. Il pose, pour la première fois dans l'histoire des sciences, la cartographie complète des origines de tous les éléments chimiques de l'univers. Avant lui, on avait des intuitions, des morceaux de mécanismes, des hypothèses isolées. Après lui, on a une théorie cohérente, qui identifie pour chaque catégorie d'éléments le processus nucléaire qui les fabrique et le lieu astrophysique où ce processus a lieu. Cette note présente B²FH dans ses grandes lignes.
D'abord, les auteurs. C'est un quatuor inhabituel par sa composition. Margaret Burbidge, astronome britannique, est l'une des très rares femmes de la communauté astrophysique de l'époque. Elle a obtenu son doctorat à l'University College de Londres pendant la guerre, et travaille depuis lors comme observatrice, spécialisée dans les spectres stellaires. Geoffrey Burbidge, son mari, est physicien théoricien. Ils forment l'un des couples scientifiques les plus actifs de la cosmologie du milieu du siècle. William Fowler, l'Américain, est l'expérimentateur, comme on l'a vu dans la note précédente : c'est lui qui a confirmé l'état de Hoyle au Caltech. Fred Hoyle, enfin, est le théoricien anglais audacieux qui a impulsé tout le programme.
Les quatre se rencontrent au Caltech en mille neuf cent cinquante-cinq, et travaillent ensemble pendant deux ans à une synthèse de tout ce qui se sait alors sur la nucléosynthèse stellaire. Margaret Burbidge fournit l'expertise spectroscopique observationnelle. Geoffrey Burbidge fait les calculs théoriques d'évolution stellaire. Fowler apporte les données expérimentales de physique nucléaire. Hoyle apporte la vision d'ensemble. Le résultat, paru en octobre mille neuf cent cinquante-sept, est cet article monumental.
Que dit B²FH ? Il dit, en substance, que tous les éléments chimiques de l'univers, à l'exception des trois premiers (hydrogène, hélium et lithium), ont été fabriqués dans les étoiles. Et il identifie, pour chaque catégorie d'éléments, le processus nucléaire spécifique et le contexte stellaire dans lequel ce processus se déroule.
Les auteurs distinguent huit processus nucléaires principaux. Je les énumère brièvement, parce qu'ils restent encore aujourd'hui le cadre classique pour penser la nucléosynthèse.
Premier processus, la combustion de l'hydrogène. C'est ce que fait le Soleil. Quatre protons fusionnent en un hélium 4, par le cycle pp ou le cycle CNO. Ce processus produit principalement de l'hélium, mais aussi du carbone 13 et de l'azote 14 comme sous-produits des cycles CNO.
Deuxième processus, la combustion de l'hélium. Quand l'étoile a épuisé son hydrogène central et que son cœur s'est contracté et réchauffé, l'hélium s'allume. Trois hélium 4 fusionnent en un carbone 12 par la réaction triple alpha qu'on a vue dans la note précédente. Le carbone 12 peut ensuite capturer un autre hélium 4 pour former de l'oxygène 16. Cette combustion produit principalement du carbone et de l'oxygène, plus un peu de néon.
Troisième processus, la combustion alpha. Aux températures encore plus élevées, des noyaux successifs capturent des hélium 4 pour former des éléments dont la masse atomique est multiple de quatre : néon, magnésium, silicium, soufre, argon, calcium. Cette combustion ne se produit que dans les étoiles massives, qui atteignent des températures centrales suffisantes.
Quatrième processus, la combustion équilibrée, ou processus e. Aux températures les plus extrêmes, dans le cœur des étoiles très massives juste avant leur explosion, les réactions nucléaires deviennent tellement rapides qu'elles s'équilibrent en faveur des noyaux les plus stables. Le résultat, c'est la formation préférentielle des éléments du pic du fer, en particulier le fer 56 et le nickel 56. C'est l'objet d'une note à venir.
Cinquième processus, le processus s. C'est la capture lente de neutrons. Dans les géantes rouges, certains noyaux capturent un par un des neutrons, sur des durées de milliers ou de millions d'années. Cette capture lente fabrique les éléments depuis le pic du fer jusqu'au plomb, en passant par le strontium, le baryum, le néodyme, le tungstène. C'est ce mécanisme qui explique la présence de technétium dans le spectre des étoiles AGB, comme Merrill l'avait observé en mille neuf cent cinquante-deux et comme on l'a raconté dans la deuxième saison.
Sixième processus, le processus r. C'est la capture rapide de neutrons. Très différent du processus s, il se produit dans des événements explosifs où les neutrons sont disponibles en quantité énorme et où les captures successives se font en quelques secondes. Le processus r est responsable de la fabrication des éléments les plus lourds du tableau, et notamment de l'or, du platine, de l'uranium. Le lieu astrophysique précis où il se déroule était encore débattu en mille neuf cent cinquante-sept ; B²FH suggérait les supernovas, mais on sait depuis deux mille dix-sept qu'il se passe plutôt dans les fusions d'étoiles à neutrons. On y reviendra dans une note ultérieure.
Septième processus, le processus p. C'est un mécanisme minoritaire qui produit certains isotopes rares en capturant des protons plutôt que des neutrons.
Huitième et dernier processus, le processus x. C'est l'origine de quelques noyaux légers très spécifiques, qu'on attribue aujourd'hui à la spallation par les rayons cosmiques, c'est-à-dire à la fracture de noyaux par des particules de haute énergie. C'est ainsi qu'on explique l'existence du lithium 6, du béryllium 9 et du bore.
L'élégance de B²FH, c'est que cet ensemble de huit processus rend compte de toutes les abondances observées des éléments dans l'univers. On peut, à partir des observations spectroscopiques des étoiles et des météorites, mesurer combien il y a de tel ou tel isotope dans l'univers. On peut, à partir de B²FH et des modèles d'évolution stellaire, prédire combien il devrait y en avoir. Et le résultat colle, à quelques pour cent près, pour la grande majorité des isotopes. C'est un succès théorique remarquable.
B²FH a aussi une implication philosophique profonde. Si tous les éléments chimiques sont fabriqués dans les étoiles, alors nous, êtres humains, qui sommes composés de carbone, d'oxygène, d'azote, de phosphore, de calcium, de fer et de tous les autres éléments biologiques, sommes faits de matière qui a été produite dans des étoiles aujourd'hui mortes. Chaque atome de notre corps a une histoire stellaire. C'est la formule devenue célèbre : nous sommes poussière d'étoiles. Elle n'est pas qu'une métaphore. Elle est, depuis B²FH, une vérité physique précise et calculable.
Le prix Nobel de physique mille neuf cent quatre-vingt-trois récompense partiellement B²FH. Il est attribué à William Fowler, conjointement avec Subrahmanyan Chandrasekhar, pour ses travaux expérimentaux sur les réactions nucléaires importantes en astrophysique. Hoyle, comme on l'a dit, n'est pas honoré. Margaret Burbidge non plus. Elle vivra jusqu'en deux mille vingt, à cent un ans, sans avoir reçu le prix qu'elle aurait dû partager. C'est un nouveau cas d'effet Matilda qu'on aurait pu inclure dans la quatrième saison.
Mais B²FH a fait son chemin sans Nobel. L'article a posé le cadre conceptuel dans lequel toute la nucléosynthèse moderne continue de se penser. Les processus s, r, p qu'il a définis sont des classifications encore en usage. Les prédictions qu'il a faites se sont vérifiées les unes après les autres pendant les soixante-dix années qui ont suivi sa publication.
Les notes suivantes vont décrire en détail certains de ces processus, en commençant par les combustions successives dans les étoiles massives, qui mènent en chaîne du carbone au silicium et finalement au fer. Et puis on verra ce qui se passe quand l'étoile arrive au fer et ne peut plus continuer.
Les combustions en chaîne
Étoile de 20 M☉, durées vertigineuses
H : 10 millions d'années. He : 1 million. C : 1000 ans. Ne : 1 an. O : 6 mois. Si : 1 jour. Chaque combustion produit ses éléments propres (C, O, Ne, Mg, Si, S, Ca…), puis s'épuise. Le cœur prend une structure en pelure d'oignon avec une couche par combustion. Les phases finales sont si rapides parce que les neutrinos emportent l'essentiel de l'énergie produite.
Voici ce qui se passe dans les étoiles les plus massives quand elles vieillissent. Cette histoire est l'une des plus impressionnantes de l'astrophysique, parce qu'elle décrit comment une étoile, en quelques millions d'années à peine, traverse une série d'étapes nucléaires successives qui fabriquent l'essentiel des éléments légers et intermédiaires du tableau périodique, depuis le carbone jusqu'au silicium. Et chacune de ces étapes est de plus en plus brève que la précédente, jusqu'à se terminer en quelques jours, ou en quelques heures, avant que l'étoile ne s'effondre.
Pour comprendre, partons d'une étoile massive en pleine séquence principale. Imaginons une étoile de vingt fois la masse du Soleil, ce qui correspond à une étoile typiquement massive bien qu'il en existe de bien plus grandes encore. Cette étoile, au moment où elle entre en séquence principale, brûle son hydrogène en hélium par les cycles pp et CNO qu'on a vus dans la note 3. Pour une étoile de vingt masses solaires, la durée de cette phase est d'environ dix millions d'années. C'est beaucoup à l'échelle humaine, c'est court à l'échelle stellaire.
Au bout de dix millions d'années, l'étoile a épuisé l'hydrogène dans son cœur. Il reste de l'hydrogène dans les couches externes, mais le cœur est devenu un noyau d'hélium pur. La fusion s'arrête au centre. La pression interne baisse. La gravité, qui n'est plus contrebalancée, fait s'effondrer le cœur. La contraction réchauffe brutalement le centre, jusqu'à atteindre environ cent millions de degrés Kelvin.
À cette température, la combustion de l'hélium s'enclenche. C'est la réaction triple alpha qu'on a vue dans la note 4. Trois hélium 4 fusionnent en un carbone 12 via le béryllium 8 et l'état de Hoyle. Le carbone 12 peut ensuite capturer un autre hélium 4 pour former de l'oxygène 16. La combustion de l'hélium produit donc essentiellement du carbone et de l'oxygène, dans des proportions qui dépendent des détails.
Cette deuxième phase, la combustion de l'hélium, dure environ un million d'années pour une étoile de vingt masses solaires. Soit dix fois moins que la phase d'hydrogène. C'est le premier d'une série de raccourcissements vertigineux.
Quand l'hélium central est à son tour épuisé, le cœur contient désormais du carbone et de l'oxygène. La combustion s'arrête à nouveau. Le cœur s'effondre, se réchauffe encore, atteint environ huit cents millions de degrés. À cette température, la combustion du carbone s'enclenche. Deux noyaux de carbone 12 peuvent fusionner pour former du néon 20 plus un hélium 4, ou du sodium 23 plus un proton, ou du magnésium 23 plus un neutron, selon les voies de réaction. La combustion du carbone produit donc principalement du néon, du sodium, du magnésium, plus un peu d'autres choses.
Pour une étoile de vingt masses solaires, la combustion du carbone dure environ mille ans. Mille ans seulement. À l'échelle stellaire, c'est un instant. À l'échelle humaine, c'est un peu plus que l'âge de Notre-Dame de Paris.
Le cœur de carbone-oxygène s'épuise en mille ans. Il s'effondre à nouveau, se réchauffe à environ un milliard et demi de degrés. La combustion du néon commence. Deux noyaux de néon 20 peuvent réagir entre eux ou capturer des photons gamma de haute énergie pour produire de l'oxygène 16 et du magnésium 24. Cette phase dure environ un an.
Puis combustion de l'oxygène, à environ deux milliards de degrés, qui produit du silicium 28, du soufre 32 et du phosphore. Cette phase dure environ six mois.
Puis combustion du silicium, à environ trois milliards de degrés. C'est la dernière étape avant la catastrophe. Le silicium 28 peut capturer successivement des hélium 4 dans une série de réactions appelée la chaîne alpha, qui produit du soufre 32, de l'argon 36, du calcium 40, du titane 44, du chrome 48, du fer 52, et finalement du nickel 56. Cette phase dure quelques jours seulement, parfois moins d'une journée.
Mesure ce que cela représente. L'étoile de vingt masses solaires a brûlé son hydrogène pendant dix millions d'années. Elle brûle son silicium pendant un jour. Le rapport entre les durées est d'environ trois milliards. Les phases finales de l'évolution stellaire sont incroyablement rapides comparées à la phase principale.
Pendant ces combustions successives, l'étoile prend une structure en pelure d'oignon. Au centre, le cœur de silicium en train de brûler. Autour, une couche d'oxygène-néon en cours de combustion. Autour, une couche de carbone-oxygène. Autour, une couche d'hélium. Et tout à l'extérieur, une couche d'hydrogène qui brûle encore parce qu'elle est moins chaude. Chaque couche correspond à une étape antérieure de la combustion stellaire, et chaque couche est encore en train de produire des éléments à sa propre température.
Cette structure en pelure d'oignon, qui s'établit dans les derniers stades de la vie d'une étoile massive, est l'une des plus belles images de l'astrophysique. Elle explique pourquoi les supernovas vont produire un cocktail si riche d'éléments différents, comme on le verra dans la note 8. Au moment de l'explosion, toutes les couches sont éjectées simultanément, et chacune contribue sa propre signature chimique.
Pourquoi les phases finales sont-elles si rapides ? La raison fondamentale est que l'énergie produite par chaque réaction nucléaire est de plus en plus faible à mesure qu'on monte dans le tableau périodique. Fusionner de l'hydrogène en hélium libère beaucoup d'énergie, environ vingt-six millions d'électronvolts par cycle complet. Fusionner de l'hélium en carbone libère beaucoup moins, environ sept millions d'électronvolts par carbone produit. Fusionner du carbone en magnésium, encore moins. Fusionner du silicium en fer, encore moins. À chaque étape, l'étoile doit consommer plus de combustible pour produire la même quantité d'énergie, et elle doit le consommer plus vite pour maintenir sa pression interne contre la gravité de plus en plus forte due à la contraction du cœur. Le résultat, c'est un emballement progressif des phases finales.
Et il y a une autre raison, plus subtile. Aux températures les plus élevées, une part de plus en plus importante de l'énergie produite par la fusion est emportée par des neutrinos, ces particules quasi sans masse qui interagissent très peu avec la matière. Les neutrinos s'échappent de l'étoile presque sans freinage, et emportent leur énergie hors du système. Pour la combustion du silicium, l'essentiel de l'énergie produite est emportée par neutrinos. L'étoile doit donc brûler beaucoup plus vite pour compenser cette fuite énergétique. C'est ce qui rend les dernières heures de la vie d'une étoile massive si vertigineusement rapides.
À la fin de la combustion du silicium, l'étoile a un cœur de fer 56 et de nickel 56, environ une fois et demie la masse du Soleil concentrée dans une sphère de quelques milliers de kilomètres de diamètre seulement. Et c'est là que tout s'arrête. La fusion du fer ne peut pas se poursuivre, parce que le fer est l'élément le plus stable de tout le tableau périodique. Toute fusion ultérieure du fer absorbe de l'énergie au lieu d'en libérer. L'étoile n'a plus de combustible nucléaire. La pression interne ne peut plus être maintenue. Et le cœur s'effondre sous son propre poids, en moins d'une seconde.
C'est ce qui déclenche la supernova, dont on parlera dans la note 8. Mais avant cela, il faut s'arrêter sur le pic du fer, parce qu'il est central pour comprendre pourquoi tout cela se termine ainsi. C'est l'objet de la prochaine note.
(Nobel 1983)
Le pic du fer : pourquoi tout s'arrête à 56
Énergie de liaison par nucléon — Chandrasekhar pour la masse critique
L'énergie de liaison par nucléon culmine à 8,8 MeV pour le Fe 56 et le Ni 56. Au-delà, toute fusion absorbe de l'énergie au lieu d'en libérer. L'étoile, arrivée au fer, n'a plus de carburant. Le cœur de fer atteint 1,4 M☉ (masse de Chandrasekhar), la pression de dégénérescence des électrons cède, l'effondrement en moins d'une seconde déclenche la supernova.
Pour comprendre l'explosion d'une étoile massive, et plus généralement pour comprendre toute la nucléosynthèse, il faut faire un détour théorique par un concept central de la physique nucléaire. Ce concept s'appelle l'énergie de liaison par nucléon, et il explique pourquoi le fer joue un rôle si particulier dans l'univers. C'est l'élément qui marque la frontière entre les réactions de fusion qui libèrent de l'énergie et les réactions de fusion qui en consomment. À partir du fer, plus aucune fusion ne peut servir de combustible stellaire. C'est ce qu'on appelle le pic du fer, et c'est l'objet de cette note.
Commençons par le concept. Quand on assemble un noyau atomique à partir de protons et de neutrons libres, l'opération libère de l'énergie. Inversement, pour démonter un noyau en ses constituants élémentaires, il faut fournir de l'énergie. Cette quantité d'énergie nécessaire à démonter un noyau, on l'appelle son énergie de liaison. Si on divise cette énergie de liaison par le nombre de nucléons que contient le noyau, on obtient l'énergie de liaison par nucléon. C'est une mesure de la solidité moyenne avec laquelle chaque nucléon est tenu dans le noyau.
Cette grandeur a un comportement remarquable. Si on trace son évolution en fonction de la masse atomique, on obtient une courbe avec une forme caractéristique. À très basse masse, elle est faible : l'hydrogène 1, qui n'a qu'un proton et rien d'autre, n'a évidemment pas d'énergie de liaison. Le deutérium en a déjà un peu. L'hélium 4 en a beaucoup plus, environ sept millions d'électronvolts par nucléon. C'est pour cela que l'hélium 4 est un noyau si stable et qu'il joue un rôle si particulier dans la nucléosynthèse.
Ensuite la courbe monte progressivement à mesure que la masse augmente. Elle atteint un maximum autour de la masse atomique cinquante-six, qui correspond précisément au fer 56 et au nickel 56. À ce point, l'énergie de liaison par nucléon atteint environ huit virgule huit millions d'électronvolts. C'est le maximum absolu. Aucun noyau de l'univers n'a une énergie de liaison par nucléon plus élevée que le fer 56 et le nickel 56.
Au-delà de la masse cinquante-six, la courbe redescend lentement. Plus les noyaux deviennent gros, plus leur énergie de liaison par nucléon diminue. Pour l'uranium 238, par exemple, elle n'est plus que de sept virgule six millions d'électronvolts par nucléon, soit moins que pour le fer.
Pourquoi cette forme en pic ? Parce que deux effets opposés sont à l'œuvre dans le noyau. D'un côté, l'interaction nucléaire forte, qui attire fortement les nucléons les uns vers les autres, mais seulement à très courte portée, de l'ordre du fermi. Cette interaction tend à augmenter l'énergie de liaison quand on ajoute des nucléons, parce que chaque nouveau nucléon trouve de nouveaux voisins à coller. De l'autre côté, l'interaction électromagnétique, qui repousse les protons entre eux, sur de longues distances. Cette interaction tend à diminuer l'énergie de liaison quand on ajoute des protons, parce que chaque nouveau proton repousse tous les autres. Le résultat de cette compétition, c'est un maximum d'énergie de liaison vers la masse cinquante-six, là où le compromis entre cohésion forte et répulsion coulombienne est optimal.
L'implication est immédiate. Quand on fusionne deux noyaux légers, par exemple deux noyaux d'hélium en un noyau de béryllium, on monte sur la pente ascendante de la courbe d'énergie de liaison. Cela veut dire que les nucléons sont plus solidement liés dans le produit final que dans les noyaux de départ. La fusion libère de l'énergie. C'est ce qui se passe dans les étoiles à toutes les étapes de combustion qu'on a décrites, depuis l'hydrogène jusqu'au silicium.
Mais quand on arrive au fer, on est au sommet de la courbe. Toute fusion ultérieure mène à un noyau qui se trouve sur la pente descendante. Cela veut dire que les nucléons sont moins solidement liés dans le produit final que dans les noyaux de départ. La fusion absorbe de l'énergie au lieu d'en libérer. Pour fusionner deux noyaux de fer 56 en un noyau plus lourd, il faudrait fournir de l'énergie de l'extérieur. L'étoile ne peut pas le faire avec ses ressources internes.
Voilà pourquoi le fer marque la fin de la combustion stellaire. Au-delà du fer, plus rien ne peut servir de combustible. L'étoile a fabriqué un cœur de fer 56 et de nickel 56 dans sa dernière phase de combustion, qu'on a vue dans la note précédente. Et ce cœur de fer, en grandissant, atteint une masse critique, environ une fois et demie la masse du Soleil. À cette masse, la pression de Fermi des électrons dégénérés, qui est le dernier rempart contre la gravité quand toute autre source de pression a disparu, ne suffit plus. Le cœur s'effondre brutalement, en moins d'une seconde, vers les densités nucléaires. Ce qui déclenche la supernova.
Mais avant d'arriver à la supernova, qui sera l'objet de la prochaine note, il faut noter une chose. Le fer et les éléments du pic du fer, qu'on appelle aussi les éléments du groupe du fer, c'est-à-dire le chrome, le manganèse, le fer, le cobalt et le nickel, sont les éléments les plus abondants de tout le tableau au-delà de l'oxygène. Quand on regarde la composition de l'univers, le fer arrive en quantité largement supérieure à ses voisins immédiats. Cette abondance anormale n'est pas un hasard. Elle s'explique par le pic d'énergie de liaison : la nucléosynthèse, qu'elle soit en équilibre dans le cœur d'une étoile massive avant explosion, ou dans les supernovas elles-mêmes, tend toujours vers les noyaux les plus stables, c'est-à-dire vers le pic du fer. Tout ce qui peut se transformer en fer finit par s'y transformer.
C'est pourquoi le noyau de la Terre est composé majoritairement de fer. C'est pourquoi notre sang transporte l'oxygène grâce à l'hémoglobine, qui contient un atome de fer en son centre. C'est pourquoi le fer a marqué l'histoire de l'humanité au point d'avoir donné son nom à un âge entier. Le fer est l'élément le plus abondant dans la zone moyenne du tableau périodique, parce qu'il est l'élément le plus stable, et que toute la nucléosynthèse stellaire tend vers lui comme vers un point d'équilibre.
Au-delà du pic du fer, les éléments plus lourds existent quand même. Or, mercure, plomb, uranium, tous existent dans l'univers. Mais ils ne peuvent pas avoir été fabriqués par fusion dans les étoiles, puisque toute fusion au-delà du fer consomme de l'énergie au lieu d'en libérer. Il faut un autre mécanisme. Et ce mécanisme, c'est la capture de neutrons, qui peut se faire à deux vitesses différentes, lente ou rapide. On appelle ces deux mécanismes le processus s et le processus r, qu'on a déjà mentionnés dans la note sur B²FH. Les deux prochaines notes vont les décrire en détail.
Mais avant cela, la prochaine note va raconter ce qui se passe au moment précis où le cœur de fer s'effondre. C'est l'événement le plus violent de l'univers : l'explosion d'une supernova de type II. C'est dans cet événement que sont dispersés dans l'espace interstellaire tous les éléments fabriqués pendant la vie de l'étoile, et que sont fabriqués, dans le bref instant de l'explosion elle-même, certains des éléments les plus rares.
Supernova type II : la fournaise qui disperse
Mécanisme du chauffage par neutrinos
Le cœur de fer s'effondre en quelques ms en étoile à neutrons. Rebond, onde de choc. 99 % de l'énergie part en neutrinos — dont une petite fraction « pousse » l'onde de choc à travers les couches externes. L'étoile explose. Toutes les couches en pelure d'oignon sont éjectées à 10-30 000 km/s dans le milieu interstellaire. Sans supernovas, les éléments resteraient pour toujours dans les étoiles.
Voici l'événement le plus violent de l'univers, et l'un des plus importants pour la fabrication des éléments. Une supernova, c'est l'explosion finale d'une étoile massive en fin de vie. Pendant quelques semaines, l'étoile rayonne autant que toute la galaxie qui la contient. Et en quelques secondes, elle expulse dans l'espace interstellaire la quasi-totalité de sa masse, chargée de tous les éléments qu'elle avait fabriqués pendant des millions d'années de combustion nucléaire. Cette note décrit le mécanisme de l'explosion supernova de type II, et ce qu'elle apporte à l'enrichissement chimique de l'univers.
Reprenons le fil. Comme on l'a vu dans la note précédente, à la fin de sa vie, une étoile massive a un cœur de fer 56 d'environ une masse et demie solaire, entouré d'une structure en pelure d'oignon de couches de combustion successives. Ce cœur de fer ne peut plus produire d'énergie par fusion, parce qu'on est au sommet de la courbe d'énergie de liaison. La seule pression qui maintient le cœur contre la gravité, c'est ce qu'on appelle la pression de dégénérescence des électrons. C'est un effet quantique : selon le principe d'exclusion de Pauli, deux électrons ne peuvent pas occuper le même état quantique. Quand on essaie de comprimer trop fort un gaz d'électrons, ce principe empêche les électrons de se rassembler, et il produit une pression résiduelle même à température zéro.
Cette pression de dégénérescence est la dernière ligne de défense contre la gravité. Elle suffit à soutenir le cœur tant que sa masse reste en dessous d'une valeur critique, qu'on appelle la masse de Chandrasekhar, du nom de l'astrophysicien indo-américain Subrahmanyan Chandrasekhar qui l'a calculée en mille neuf cent trente. Cette masse critique vaut environ une fois et demie la masse du Soleil. En dessous, l'étoile peut rester stable, comme une naine blanche par exemple. Au-dessus, la gravité l'emporte sur la pression de dégénérescence, et le cœur s'effondre.
C'est exactement ce qui se passe au moment où la combustion du silicium aboutit à un cœur de fer qui atteint la masse de Chandrasekhar. La combustion s'est arrêtée. Le cœur ne se réchauffe plus. La pression de dégénérescence ne suffit plus. Le cœur s'effondre en moins d'une seconde.
L'effondrement est vertigineux. Le cœur, qui faisait quelques milliers de kilomètres de rayon, se contracte jusqu'à devenir un objet de quelques dizaines de kilomètres seulement, c'est-à-dire à peu près la taille d'une ville moyenne. La densité au centre atteint des valeurs colossales, de l'ordre de dix puissance quatorze grammes par centimètre cube. À cette densité, les électrons sont littéralement écrasés dans les protons, et la réaction inverse de la désintégration bêta a lieu. Chaque proton capture un électron pour devenir un neutron, en libérant un neutrino qui s'enfuit. Le cœur, en quelques millisecondes, se transforme en une boule de neutrons. C'est ce qu'on appelle une étoile à neutrons.
Mais cette étoile à neutrons résiste. La pression de dégénérescence des neutrons, encore plus forte que celle des électrons, finit par arrêter l'effondrement quand la densité atteint la densité nucléaire. L'effondrement s'interrompt brutalement. Et cette interruption produit une onde de choc, qui rebondit du cœur vers l'extérieur.
L'onde de choc se heurte aux couches encore en train de tomber. Pendant un moment, elle est sur le point de mourir : les couches qui tombent absorbent son énergie. C'est la phase critique de la supernova. Si le mécanisme s'arrêtait là, l'étoile entière s'effondrerait silencieusement en un trou noir, sans explosion.
Mais l'onde de choc est revigorée par un mécanisme particulier. Au moment de l'effondrement du cœur, une quantité colossale de neutrinos est libérée, de l'ordre de dix puissance cinquante-huit, ce qui représente environ quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l'énergie totale libérée par la supernova. Ces neutrinos se précipitent à travers les couches externes en train de tomber. Et bien que l'interaction des neutrinos avec la matière soit très faible, il y en a tellement, et la matière est tellement comprimée, qu'une petite fraction d'entre eux interagit. Cette fraction suffit à transférer de l'énergie aux couches externes, à inverser le mouvement de chute, et à propulser l'onde de choc vers l'extérieur avec une violence renouvelée. C'est ce qu'on appelle le mécanisme du chauffage par neutrinos, élaboré théoriquement dans les années soixante-dix.
Une fois relancée, l'onde de choc traverse toutes les couches externes en quelques heures et finit par jaillir à la surface de l'étoile. À ce moment-là, l'étoile explose. Sa luminosité augmente d'un facteur d'un million ou plus en quelques jours. Pendant des semaines, l'étoile rayonne autant que des milliards de Soleils. Vue de la Terre, elle peut être visible à l'œil nu, même à des distances galactiques considérables. Les supernovas les plus proches qui ont été observées dans notre galaxie, celle de Tycho Brahe en mille cinq cent soixante-douze ou celle de Johannes Kepler en mille six cent quatre, ont brillé pendant des semaines dans le ciel nocturne, plus lumineuses que Vénus.
L'aspect crucial pour la nucléosynthèse, c'est ce qui est éjecté. La supernova expulse dans l'espace interstellaire la quasi-totalité de la masse de l'étoile, à l'exception du cœur résiduel qui reste sous forme d'étoile à neutrons ou de trou noir. Cette masse éjectée est constituée des couches de combustion successives qu'on a décrites dans la note 6 : l'hydrogène externe, l'hélium, le carbone-oxygène, le néon-magnésium, le silicium, et enfin le fer du cœur en partie éjecté. Tous ces éléments sont projetés dans l'espace à des vitesses de l'ordre de dix mille à trente mille kilomètres par seconde.
Mais ce n'est pas tout. Pendant l'explosion elle-même, dans la quelques secondes où la matière est portée à des températures et des pressions extrêmes, des réactions nucléaires supplémentaires ont lieu. C'est dans ces conditions que sont fabriqués certains isotopes radioactifs qui ne pourraient pas être produits autrement, et qui jouent un rôle important par la suite. En particulier, du nickel 56 radioactif est produit en grande quantité. Ce nickel 56 se désintègre en cobalt 56 puis en fer 56, en libérant des photons gamma qui chauffent les éjectas pendant des semaines et donnent à la supernova sa luminosité prolongée. C'est cette désintégration qui rend la supernova visible si longtemps.
Et c'est aussi dans la supernova, dans des conditions très particulières, que se produit une partie du processus r, c'est-à-dire la capture rapide de neutrons qui fabrique les éléments les plus lourds du tableau. On y reviendra dans la note 10.
L'importance des supernovas pour la chimie cosmique ne saurait être surestimée. Sans elles, les éléments fabriqués dans les étoiles resteraient enfermés à jamais dans les étoiles. La supernova est le mécanisme qui rend ces éléments disponibles, en les jetant dans le milieu interstellaire, où ils peuvent s'incorporer aux nuages de gaz et participer à la formation des générations suivantes d'étoiles et de planètes.
Chaque atome de carbone, d'oxygène, de calcium, de fer, de magnésium qui se trouve aujourd'hui sur Terre, dans l'atmosphère, dans les océans, dans nos corps, a été dispersé dans le milieu interstellaire par une supernova qui a explosé avant la formation du Système solaire, il y a plus de quatre milliards et demi d'années. Cette dispersion a enrichi le nuage de gaz à partir duquel le Soleil et les planètes se sont formés. Les supernovas, par leur explosivité même, sont les disséminatrices de la chimie cosmique. Sans elles, l'univers serait resté pour toujours un nuage d'hydrogène et d'hélium avec quelques étoiles internes riches en métaux mais inaccessibles.
Les notes suivantes vont décrire les deux processus de capture de neutrons qui fabriquent les éléments au-delà du pic du fer. D'abord la capture lente, dans les géantes rouges. Puis la capture rapide, dont le lieu astrophysique est resté mystérieux pendant soixante ans, jusqu'à une observation extraordinaire en deux mille dix-sept.
Processus s : capture lente de neutrons
Au-delà du pic du fer
Au-delà du fer, plus de fusion possible. Mais les neutrons (sans charge) peuvent être capturés. Dans les AGB, capture lente — un neutron tous les millions d'années en moyenne. Le chemin suit la vallée de stabilité, du fer jusqu'au plomb. Strontium, baryum, tungstène, or, mercure, plomb : un bon tiers des éléments lourds vient de là. C'est le mécanisme que Merrill a vu opérer en temps réel dans les étoiles S (1952).
Au-delà du pic du fer, comme on l'a vu, plus aucune fusion ne peut servir à fabriquer des éléments plus lourds, parce qu'on est sur la pente descendante de la courbe d'énergie de liaison. Pour continuer à monter dans le tableau périodique, il faut un mécanisme différent. Ce mécanisme s'appelle la capture de neutrons. Et il existe en deux versions, lente et rapide, qu'on appelle respectivement le processus s et le processus r. Cette note s'attache à la capture lente, qui se déroule dans les géantes rouges et qui fabrique l'essentiel des éléments intermédiaires entre le fer et le bismuth, en passant par le strontium, le baryum, le tungstène, l'or, le plomb. Quasi tout le second tiers du tableau périodique vient de là.
Comprenons d'abord pourquoi la capture de neutrons est si efficace là où la fusion ne l'est pas. Le neutron est une particule sans charge électrique. Il n'est donc pas repoussé par le noyau atomique, contrairement à un proton qui doit franchir la barrière coulombienne. Un neutron peut s'approcher d'un noyau lentement, à n'importe quelle énergie, et finir par être capturé. Cette capture est généralement facile : il suffit que le neutron passe suffisamment près du noyau pour que l'interaction forte le saisisse. Une fois capturé, le neutron devient un nouveau composant du noyau, et la masse atomique de ce noyau augmente d'une unité, sans changer son numéro atomique. Le noyau devient un nouvel isotope du même élément.
Voilà le principe de base. Maintenant, qu'est-ce qui se passe ensuite ? Le nouvel isotope, créé par capture, peut être stable. Dans ce cas, il reste tel quel, en attendant éventuellement de capturer un autre neutron. Ou il peut être instable, c'est-à-dire radioactif. Dans ce cas, il se désintègre, en général par désintégration bêta moins, ce qui veut dire qu'un neutron du noyau se transforme en proton, en émettant un électron et un antineutrino. La désintégration bêta moins augmente le numéro atomique d'une unité, sans changer la masse atomique. Le noyau devient un élément de la case suivante du tableau périodique.
La séquence capture-désintégration-capture-désintégration permet donc de progresser dans le tableau périodique, en construisant des noyaux de plus en plus lourds. C'est cette séquence qui constitue les processus de capture de neutrons.
Maintenant la différence entre le processus s et le processus r. Tout dépend de la vitesse de capture par rapport à la vitesse de désintégration. Si la capture est lente, c'est-à-dire si les neutrons sont rares et que la capture d'un neutron met des centaines, des milliers, des millions d'années en moyenne, alors les noyaux instables produits ont le temps de se désintégrer entre deux captures. Le chemin parcouru dans le tableau périodique reste près de la vallée de stabilité, c'est-à-dire la ligne le long de laquelle les isotopes stables se rangent. C'est le processus s, pour slow, lent en anglais. Si au contraire la capture est rapide, c'est-à-dire si les neutrons sont si nombreux qu'un noyau capture plusieurs neutrons avant d'avoir le temps de se désintégrer, alors on s'écarte de la vallée de stabilité et on monte directement vers des isotopes très riches en neutrons. C'est le processus r, pour rapid. On en parlera dans la note suivante.
Concentrons-nous sur le processus s. Où se déroule-t-il ? Principalement dans les géantes rouges asymptotiques, qu'on appelle aussi étoiles AGB pour asymptotic giant branch en anglais. Ce sont des étoiles de masse moyenne, entre une et huit masses solaires environ, dans une phase tardive de leur évolution où elles ont une structure interne particulière. Au centre, un cœur inerte de carbone et d'oxygène. Autour, une couche de combustion d'hélium en alternance avec une couche de combustion d'hydrogène. C'est dans la zone intermédiaire entre ces deux couches que se produisent les conditions favorables au processus s.
Les neutrons nécessaires à la capture sont produits par certaines réactions secondaires de la combustion de l'hélium. La principale source est la réaction du carbone 13 capturant un alpha pour donner de l'oxygène 16 et un neutron. Ces neutrons sont émis lentement, et ils sont absorbés par les noyaux lourds présents dans la zone, qui ont été hérités des supernovas précédentes ayant enrichi le nuage qui a formé l'étoile.
Sur des dizaines à des centaines de milliers d'années, ces noyaux lourds capturent un par un des neutrons. La progression dans le tableau périodique se fait lentement, en suivant la vallée de stabilité, parce que chaque noyau instable a le temps de se désintégrer avant la capture suivante. On obtient ainsi une chaîne qui part du fer 56 et qui monte jusqu'au bismuth 209, en passant par le strontium, le zirconium, le baryum, le néodyme, le tungstène, l'osmium, le platine, l'or, le mercure, le plomb.
Pourquoi la chaîne s'arrête-t-elle au bismuth 209 ? Parce qu'au-delà, les noyaux deviennent rapidement instables, et leur désintégration les ramène vers des noyaux plus légers. Tout le territoire au-delà du bismuth est trop dangereux pour le processus s, qui ne peut pas y progresser de manière stable. Cette zone-là appartient au processus r.
Une vérification observationnelle remarquable du processus s, on l'a déjà vue dans la deuxième saison. Quand l'astronome Merrill a observé en mille neuf cent cinquante-deux le spectre d'une géante rouge de type S et qu'il y a vu les raies du technétium, c'est parce que cette étoile était en train de fabriquer du technétium par capture lente de neutrons. Le technétium a une demi-vie de quelques millions d'années, ce qui est court à l'échelle astronomique mais suffisant pour qu'on en voie dans une étoile encore active. La détection de Merrill a été l'une des premières confirmations directes que le processus s a lieu dans des étoiles aujourd'hui observables.
D'autres confirmations sont venues de l'analyse des météorites. Certaines météorites primitives contiennent des grains qu'on appelle grains présolaires, parce qu'ils se sont formés dans le milieu interstellaire avant l'effondrement du nuage qui a donné naissance au système solaire. Ces grains, principalement faits de carbure de silicium, conservent dans leur composition isotopique la signature des étoiles AGB qui les ont fabriqués. Et l'analyse précise de ces isotopes confirme à merveille les prédictions des modèles de processus s.
L'or, le platine, le tungstène, le baryum, beaucoup d'autres éléments que nous utilisons quotidiennement dans nos technologies viennent en partie du processus s. L'aimant néodyme-fer-bore qui équipe ton moteur de disque dur contient du néodyme qui a été fabriqué dans une étoile AGB il y a peut-être cinq milliards d'années, dispersé dans le nuage interstellaire à la fin de la vie de cette étoile, et finalement incorporé à la Terre lors de sa formation il y a quatre milliards et demi d'années.
Le processus s explique donc à peu près la moitié des isotopes lourds qu'on observe dans l'univers. L'autre moitié relève du processus r. Et le processus r, lui, est beaucoup plus violent, et il a longtemps été un mystère astrophysique. Où se produit-il vraiment ? La réponse, donnée enfin en deux mille dix-sept, est l'une des plus belles découvertes astronomiques récentes. C'est l'objet de la prochaine note.
Processus r : le grand mystère
Capture rapide de neutrons
Densité de neutrons colossale (10²⁰/cm³), capture de 10-20 neutrons en quelques secondes. Fabrique tous les éléments au-delà du bismuth : or, platine, uranium. Mais où ? B²FH disait supernovas. Les modèles ne marchaient pas. Hypothèse des fusions d'étoiles à neutrons dans les années 90, sans preuve. La résolution arrivera en août 2017.
Cette note présente l'autre voie de capture de neutrons, le processus r. C'est elle qui fabrique les éléments les plus lourds de l'univers, y compris l'or, le platine et l'uranium. Mais pendant soixante ans, après sa proposition théorique par B²FH en mille neuf cent cinquante-sept, le lieu astrophysique précis où ce processus a lieu est resté l'un des grands mystères de l'astrophysique. Plusieurs hypothèses étaient en compétition, sans qu'aucune ne soit définitivement validée. La résolution est arrivée en deux mille dix-sept, par une découverte observationnelle extraordinaire, qu'on racontera dans la note suivante. Avant cela, il faut comprendre ce qu'est le processus r et pourquoi son origine a tant intrigué les chercheurs.
Reprenons le principe. Le processus r, comme le processus s, est une capture de neutrons. Mais à très grande vitesse. Tandis que le processus s capture un neutron tous les milliers ou millions d'années en moyenne, le processus r en capture plusieurs en quelques secondes. Cette différence d'échelle de temps a des conséquences gigantesques sur les noyaux produits.
Pour que la capture rapide se produise, il faut des conditions très particulières. Il faut une densité de neutrons absolument colossale, de l'ordre de dix puissance vingt à dix puissance vingt-deux neutrons par centimètre cube. À titre de comparaison, dans le processus s, la densité de neutrons est de l'ordre de dix puissance sept. La différence est d'un facteur dix puissance treize, soit dix mille milliards. Il faut aussi une température élevée et un environnement riche en noyaux préexistants pour servir de germes.
Dans ces conditions, un noyau de fer 56, par exemple, peut capturer une dizaine ou une vingtaine de neutrons en quelques secondes avant d'avoir le temps de se désintégrer. Il devient ainsi un isotope du fer extrêmement riche en neutrons, qui s'écarte fortement de la vallée de stabilité. Cet isotope est très instable, et il finira par se désintégrer par une cascade de désintégrations bêta moins, qui le ramèneront vers la vallée de stabilité en augmentant son numéro atomique à chaque étape. Au bout de la cascade, on aura produit un noyau stable, ou très long-vécu, d'un élément lourd.
Le processus r explique ainsi la fabrication d'environ la moitié des isotopes lourds de l'univers, l'autre moitié venant du processus s. Mais surtout, le processus r est seul responsable de la fabrication de tous les éléments au-delà du bismuth, c'est-à-dire à partir du polonium et jusqu'à l'uranium. Le radium des Curie, l'uranium des réacteurs nucléaires, le plutonium des bombes, mais aussi l'or des bijoux et le platine des bagues, tout cela vient en partie ou en totalité du processus r.
L'or, en particulier, mérite qu'on s'y arrête. Tout l'or qui existe sur Terre a été fabriqué par processus r. Pas une trace n'a été fabriquée par fusion stellaire normale ni par processus s. Cet or a été produit dans un environnement extrêmement violent quelque part dans le passé de notre coin de galaxie, dispersé dans le milieu interstellaire, et incorporé à la Terre lors de sa formation. Quand tu portes une bague en or, tu portes au doigt un fragment de matière qui a été cuisinée dans l'un des événements les plus violents de l'univers.
Mais lequel ? C'est exactement la question qui a tenu en haleine les astrophysiciens pendant soixante ans. B²FH, en mille neuf cent cinquante-sept, avaient proposé que le processus r se produisait dans les supernovas. L'idée était séduisante : les supernovas sont les événements les plus violents qu'on connaisse, elles libèrent une quantité énorme de neutrons, elles dispersent leurs produits dans le milieu interstellaire. Tout collait, en première approximation.
Mais à mesure que les modèles théoriques de supernovas devenaient plus précis, des difficultés sont apparues. Pour produire du processus r, il faut une densité de neutrons et une température très précisément ajustées. Les modèles montraient que les supernovas, telles qu'on les comprenait, ne produisaient pas spontanément les bonnes conditions. Pour ajuster les modèles, il fallait introduire des hypothèses ad hoc qui paraissaient artificielles. Le processus r dans les supernovas, théoriquement, marchait à peine.
Dans les années quatre-vingt-dix, une autre hypothèse a commencé à émerger. Et si le processus r ne se produisait pas dans les supernovas, mais dans la fusion d'étoiles à neutrons ? Quand deux étoiles à neutrons orbitent l'une autour de l'autre dans un système binaire, elles finissent par se rapprocher en spirale en perdant de l'énergie par émission d'ondes gravitationnelles. Quand elles se touchent, elles fusionnent en quelques millisecondes, dans une catastrophe d'une violence inouïe. Pendant la fusion, une quantité énorme de matière hyper-dense, riche en neutrons, est éjectée à des vitesses relativistes. Cette matière, en se décomprimant, traverse exactement les conditions du processus r : densité de neutrons colossale, températures extrêmes, temps caractéristique court. Les calculs théoriques montraient que la fusion d'étoiles à neutrons devait produire des quantités énormes d'éléments lourds par processus r.
L'hypothèse était attrayante, mais difficile à vérifier. Les fusions d'étoiles à neutrons étaient supposées rares, peut-être quelques événements par million d'années dans une galaxie comme la nôtre. Aucune n'avait jamais été observée directement. Le débat entre les supporters des supernovas et les supporters des fusions d'étoiles à neutrons est resté ouvert pendant des décennies. Chaque camp accumulait des arguments théoriques. Aucun camp ne pouvait trancher définitivement, faute d'observation directe.
Et puis, le dix-sept août deux mille dix-sept, à treize heures quarante et une minutes Temps Universel, une observation simultanée par plusieurs instruments à travers le monde a changé la donne pour toujours. Les détecteurs d'ondes gravitationnelles LIGO et Virgo ont enregistré un signal caractéristique d'une fusion d'objets compacts. Et deux secondes plus tard, un télescope spatial gamma a détecté un sursaut gamma dans la même direction du ciel. Quelques heures plus tard, plusieurs télescopes optiques pointés dans cette direction ont vu apparaître un nouveau point lumineux dans une galaxie située à environ cent trente millions d'années-lumière. Pendant les jours et les semaines qui ont suivi, des centaines d'observatoires à travers le monde, en optique, en infrarouge, en radio, en X, ont suivi l'évolution de ce phénomène. Et l'analyse des spectres a confirmé, sans ambiguïté possible, que les éléments produits par cette fusion comprenaient en abondance des éléments du processus r.
Cette observation, l'événement GW170817, est devenue la signature directe et indiscutable que la fusion d'étoiles à neutrons est bien le lieu principal du processus r dans l'univers. C'est l'objet de la prochaine note, qui raconte en détail cet événement extraordinaire et ce qu'il a appris sur l'origine de l'or, du platine, et de tous les éléments les plus lourds que nous connaissons.
Voilà donc l'enjeu de la prochaine note. Pas seulement une découverte astronomique de plus, mais la résolution d'un mystère de soixante ans, et la première observation directe d'un événement où des éléments lourds sont fabriqués en temps réel sous nos yeux.
Kilonova GW170817 : l'origine de l'or enfin observée
LIGO + Virgo + 70 télescopes en cascade
Signal d'onde gravitationnelle de 100 s, puis sursaut gamma 2 s plus tard, puis kilonova optique dans la galaxie NGC 4993. Spectres confirment : production directe d'éléments du processus r, dont du strontium. Plusieurs masses terrestres d'or produites en quelques secondes. Vitesse des ondes gravitationnelles mesurée égale à c à 10⁻¹⁵ près. Premier événement multi-messager de l'histoire — mystère de 60 ans clos en une nuit.
Le dix-sept août deux mille dix-sept restera dans l'histoire de l'astrophysique comme l'une des journées les plus extraordinaires jamais vécues par cette discipline. Pour la première fois, un événement astronomique a été observé simultanément par ondes gravitationnelles, par rayonnement gamma, par lumière visible, par infrarouge, par X, par radio. Et cet événement, identifié comme la fusion de deux étoiles à neutrons, a résolu d'un coup le mystère qui durait depuis B²FH en mille neuf cent cinquante-sept : où, dans l'univers, le processus r fabrique-t-il les éléments les plus lourds ? Cette note raconte l'événement, qu'on désigne par le code GW170817, et ce qu'il a appris à l'humanité sur l'origine de l'or, du platine et de tous les éléments lourds que nous utilisons.
Plantons d'abord le décor. En deux mille dix-sept, l'humanité dispose pour la première fois de plusieurs détecteurs d'ondes gravitationnelles fonctionnels. Les deux interféromètres LIGO, en Louisiane et dans l'État de Washington aux États-Unis, ont déjà détecté plusieurs fusions de trous noirs depuis la première détection historique de septembre deux mille quinze. L'interféromètre Virgo, en Italie, est entré en service quelques semaines plus tôt, en août deux mille dix-sept. Avec trois détecteurs en fonctionnement simultané, il devient possible de trianguler la direction d'origine d'une onde gravitationnelle, ce qui était impossible avec deux détecteurs seuls. C'est cette triangulation qui va permettre aux autres télescopes de pointer vers le bon endroit du ciel.
Le dix-sept août deux mille dix-sept, à treize heures quarante et une minutes quatre secondes Temps Universel, les trois détecteurs enregistrent un signal d'onde gravitationnelle d'un type particulier. Le signal dure environ cent secondes, ce qui est très long pour une onde gravitationnelle, signe que les objets en train de fusionner sont relativement légers, dans la gamme des étoiles à neutrons. La fréquence augmente progressivement, le signal devient de plus en plus rapide jusqu'à un pic final, puis s'arrête brutalement. C'est la signature exacte de la fusion de deux objets compacts.
Deux secondes seulement après l'arrivée de l'onde gravitationnelle, le télescope spatial Fermi détecte un sursaut gamma court, c'est-à-dire un éclair de rayons gamma de très courte durée, dans la même direction du ciel que le signal LIGO-Virgo. Cette coïncidence, à deux secondes près sur cent trente millions d'années-lumière de propagation, est statistiquement extraordinaire. Elle confirme immédiatement que l'événement gravitationnel et le sursaut gamma sont liés.
Au cours des heures qui suivent, l'information se propage dans la communauté astronomique mondiale. Les coordonnées approximatives du ciel sont diffusées à des centaines d'observatoires. Une chasse au trésor commence pour identifier la source optique. Et après environ onze heures de recherche systématique, l'observatoire Swope au Chili identifie un nouveau point lumineux dans la galaxie NGC 4993, située à environ cent trente millions d'années-lumière de la Terre. C'est la kilonova, c'est-à-dire la signature optique de la fusion d'étoiles à neutrons.
Les heures et les jours qui suivent voient une mobilisation observationnelle sans précédent. Plus de soixante-dix télescopes, sur tous les continents et dans l'espace, observent le phénomène. On collecte des spectres dans toutes les longueurs d'onde possibles. On suit l'évolution de la luminosité, de la couleur, du spectre. Pendant les premiers jours, la kilonova est bleue et brillante. Pendant les jours suivants, elle devient progressivement rouge et infrarouge, et sa luminosité décroît. Au bout de quelques semaines, elle disparaît dans le bruit.
L'analyse des spectres a livré l'information décisive. Les couleurs et la décroissance lumineuse observée correspondent exactement à ce que prédisent les modèles théoriques de fusion d'étoiles à neutrons avec production de processus r. Les signatures spectroscopiques permettent même d'identifier la présence de certains éléments lourds. En particulier, des raies d'absorption attribuées au strontium ont été identifiées dans les spectres pris quelques jours après la fusion. C'est la première détection directe d'un élément lourd produit par processus r en train de se former sous nos yeux dans un événement astrophysique.
La masse totale d'éléments lourds produits par cette seule fusion est estimée à plusieurs masses terrestres, peut-être l'équivalent de dix à cent masses terrestres rien que pour l'or. Une seule fusion d'étoiles à neutrons a produit, en quelques secondes, plus d'or que tout celui qui est présent sur Terre. Et il y a probablement, dans toute l'histoire de notre galaxie, plusieurs milliers d'événements semblables qui ont eu lieu, dont les produits se sont peu à peu mélangés au milieu interstellaire.
L'implication directe pour notre histoire est saisissante. L'or qui se trouve sur Terre, dans les mines d'Afrique du Sud, du Pérou, de Russie, vient de fusions d'étoiles à neutrons qui ont eu lieu dans notre galaxie au cours des dix derniers milliards d'années. Quand tu portes une alliance, tu portes au doigt un fragment de matière qui a été cuisinée dans la collision de deux des objets les plus extrêmes que l'univers connaisse, étoiles à neutrons qui spiralent l'une vers l'autre pendant des millions d'années avant de se fondre en quelques millisecondes. Le platine, l'iridium, l'osmium, l'uranium, tous viennent de là.
La découverte de GW170817 a aussi permis de mesurer pour la première fois la vitesse des ondes gravitationnelles avec une précision extrême. Puisque le signal gravitationnel est arrivé deux secondes seulement avant le sursaut gamma, on peut calculer que la vitesse des ondes gravitationnelles est égale à celle de la lumière, à mieux qu'un facteur dix puissance moins quinze près. Cette confirmation par observation directe d'une prédiction de la relativité générale d'Einstein a été l'une des plus belles vérifications expérimentales de la physique fondamentale du vingt et unième siècle.
L'événement GW170817 a clos une question qui durait depuis B²FH. La majorité du processus r se produit bien dans les fusions d'étoiles à neutrons. Certaines supernovas particulières peuvent aussi contribuer, mais la contribution dominante vient de ces collisions cataclysmiques. Soixante ans de débat théorique, résolus en une nuit d'août deux mille dix-sept par une combinaison d'instruments du sol et de l'espace que personne n'aurait pu imaginer en mille neuf cent cinquante-sept.
Et il y a, dans cette histoire, quelque chose de profondément poétique. L'or, qui depuis l'Antiquité a fasciné les humains pour sa beauté, son éclat, son inaltérabilité, et qui est devenu le symbole même de la richesse et du divin, vient en réalité de l'événement le plus catastrophique que l'univers connaisse. Les bijoux d'or des pharaons, l'or des cathédrales, l'or des rois, l'or des banques, c'est de la matière fabriquée dans la collision de deux étoiles à neutrons, il y a des milliards d'années, à des distances inimaginables. L'éclat éternel de l'or, ce sont les flammes refroidies d'une apocalypse cosmique.
Il reste, dans le tableau périodique, quelques éléments dont l'origine ne relève ni de la nucléosynthèse stellaire ni des kilonovas. Ce sont les trois petits éléments légers qu'on appelle lithium, béryllium, bore. Et leur origine est encore plus surprenante. C'est l'objet de la prochaine note.
Spallation : les trois petits cassés par les rayons cosmiques
Li, Be, B — les exceptions du tableau
Le creux entre He et C : Li, Be, B sont 1 million de fois moins abondants que leurs voisins. Pas produits par les étoiles (et même détruits par elles). Origine : un rayon cosmique de haute énergie heurte un noyau de C ou O dans le milieu interstellaire et le casse en éclats — Li, Be, B en font partie. Ces éléments rares sont aujourd'hui stratégiques : Li pour les batteries, Be pour l'aérospatial, B pour le Pyrex.
Cette note s'arrête sur trois éléments du tableau périodique qui ont une histoire à part. Le lithium, le béryllium et le bore. Numéros atomiques trois, quatre et cinq. Ces trois petits éléments légers, situés juste entre l'hélium et le carbone, n'ont pas la même origine que les autres. Ils ne viennent pas de la nucléosynthèse stellaire ordinaire. Ils ne viennent pas des kilonovas. Ils viennent d'un mécanisme particulier, qu'on appelle la spallation, et qui se produit dans le milieu interstellaire lui-même, par l'action des rayons cosmiques. Comprendre l'origine de ces trois éléments, c'est comprendre une particularité étonnante de la cuisine cosmique.
Commençons par identifier le problème. Si on regarde la courbe d'abondance des éléments dans l'univers, on voit que l'hydrogène et l'hélium dominent, comme on l'a vu dans la première note. Puis vient un grand creux. Le lithium, le béryllium et le bore sont incroyablement rares, environ un million de fois moins abondants que le carbone, l'oxygène, ou même que l'azote. Au-delà du bore, l'abondance remonte brutalement avec le carbone. Cette dépression entre l'hélium et le carbone, qu'on appelle le creux des éléments légers, est l'une des caractéristiques les plus surprenantes de la composition cosmique.
D'où vient cette rareté ? Elle vient de plusieurs choses simultanément. D'abord, ces trois éléments ne sont pas produits en quantité significative par les cycles principaux de combustion stellaire. Le cycle pp produit un peu de lithium 7 en passant, mais ce lithium est ensuite essentiellement détruit par d'autres réactions dans l'étoile. Le béryllium et le bore ne sont presque pas produits du tout. Ces éléments sont, en quelque sorte, ignorés par la cuisine stellaire normale.
Ensuite, et c'est crucial, ces trois éléments sont fragiles à l'intérieur des étoiles. Quand un noyau de lithium, de béryllium ou de bore est porté à haute température, il capture facilement un proton et se transforme en hélium plus un autre élément. Le lithium 7 plus un proton donne deux hélium 4. Le béryllium 9 plus un proton donne deux hélium 4. Le bore 11 plus un proton donne trois hélium 4. Ces réactions, qui détruisent les éléments légers, se produisent à des températures relativement basses, à partir de quelques millions de degrés. Donc dès qu'un noyau de lithium, béryllium ou bore se retrouve dans la zone de combustion d'une étoile, il est détruit.
Ce double effet, faible production plus destruction par les étoiles, explique pourquoi ces trois éléments sont aussi rares. Tout ce qui en est produit dans la nucléosynthèse primordiale, ou tout ce qui pourrait être produit par d'autres mécanismes, finit par être consommé par les étoiles. Pour qu'il en reste dans l'univers actuel, il faut un mécanisme de production en dehors des étoiles, et qui le produise plus vite que les étoiles ne le détruisent.
Ce mécanisme, c'est la spallation cosmique. Voilà comment ça marche.
Le milieu interstellaire, c'est-à-dire le gaz raréfié qui remplit l'espace entre les étoiles d'une galaxie, est constamment traversé par des particules de très haute énergie qu'on appelle les rayons cosmiques. Ces rayons cosmiques sont essentiellement des noyaux atomiques, principalement des protons et des noyaux d'hélium, qui voyagent à des vitesses relativistes, proches de la vitesse de la lumière. Ils sont accélérés par divers mécanismes astrophysiques, notamment par les ondes de choc des supernovas et probablement aussi par les noyaux actifs de galaxies.
Quand un rayon cosmique très énergétique heurte un noyau atomique du milieu interstellaire, par exemple un noyau de carbone ou d'oxygène, il peut le briser en plusieurs fragments. C'est exactement comme une boule de billard qui en frappe une autre avec une telle violence que la deuxième se brise en éclats. Les fragments produits peuvent être des noyaux plus légers que le noyau de départ. Quand le noyau de départ est un carbone ou un oxygène, parmi les fragments produits, on trouve fréquemment du lithium, du béryllium et du bore.
Ce processus de brisure d'un noyau lourd par impact d'une particule rapide s'appelle la spallation. Et c'est le mécanisme principal de production des trois éléments légers.
Quantitativement, les calculs montrent que la spallation cosmique produit, sur des milliards d'années dans une galaxie comme la nôtre, exactement la quantité de lithium, de béryllium et de bore qu'on observe dans le milieu interstellaire actuel. La cohérence entre les calculs théoriques et les observations est l'une des belles vérifications de notre compréhension de la cuisine cosmique.
Il faut nuancer un point. Pour le lithium 7 en particulier, on sait qu'une partie est produite par la nucléosynthèse primordiale, comme on l'a vu dans la première note. Cette contribution primordiale, environ vingt pour cent du lithium 7 total observé aujourd'hui, est mesurable dans les étoiles les plus anciennes de la galaxie, qui se sont formées dans un nuage peu enrichi en métaux et n'ont pas eu le temps de détruire leur lithium initial. L'autre quatre-vingts pour cent du lithium 7 vient de la spallation cosmique ultérieure. Pour le lithium 6, le béryllium et le bore, en revanche, la contribution primordiale est négligeable, et tout vient de la spallation.
Une autre source mineure mérite d'être mentionnée. Certains rayons cosmiques sont eux-mêmes du lithium, du béryllium et du bore, produits par spallation d'autres noyaux à divers endroits de la galaxie. Quand ces noyaux entrent en collision avec l'atmosphère terrestre, ils se fragmentent à leur tour. On peut détecter, dans les abondances précises des éléments présents dans les rayons cosmiques eux-mêmes, la signature des spallations qui ont eu lieu au cours du voyage de ces particules à travers la galaxie. C'est une jolie vérification indirecte du mécanisme.
Le lithium, le béryllium et le bore sont donc, à proprement parler, des cendres cosmiques. Ce ne sont pas des produits stellaires nobles comme le carbone, l'oxygène ou le fer. Ce sont des morceaux arrachés à d'autres noyaux par des collisions cosmiques violentes dans le vide entre les étoiles. Leur rareté dit leur statut particulier dans l'écosystème nucléaire de l'univers.
Et pourtant, ces trois éléments rares jouent dans le monde moderne un rôle considérable. Le lithium est devenu, depuis vingt ans, l'élément stratégique central de la transition énergétique, parce que c'est le composant clé des batteries lithium-ion qui équipent nos téléphones, nos ordinateurs, nos voitures électriques. Le béryllium est utilisé dans les alliages aérospatiaux et dans les fenêtres d'entrée des appareils à rayons X, parce qu'il est transparent aux X. Le bore est utilisé dans les verres pyrex, dans les semi-conducteurs, dans les fibres composites. Trois éléments rares cosmiquement, mais devenus précieux industriellement.
Avec cette note, on a fait à peu près le tour des grands mécanismes de fabrication des éléments. Big Bang pour H et He et un peu de Li. Fusion stellaire pour les éléments intermédiaires, du carbone au silicium. Combustion équilibrée pour le pic du fer. Processus s dans les étoiles AGB pour les éléments intermédiaires lourds, du strontium au plomb. Processus r dans les fusions d'étoiles à neutrons pour les éléments les plus lourds. Spallation cosmique pour le lithium, le béryllium et le bore.
Chaque case du tableau périodique a maintenant une origine identifiée. Ce qui veut dire que chaque atome qui nous compose, à nous êtres humains, a une histoire cosmique précise. La dernière note de cette saison va faire l'inventaire complet : pour chaque catégorie d'éléments présents dans le corps humain, d'où vient cet élément. La conclusion va clore le parcours commencé avec la première saison, en montrant que la chimie sur Terre est l'aboutissement d'une longue histoire qui a commencé treize milliards et demi d'années plus tôt, dans les trois premières minutes après le Big Bang.
Inventaire du corps humain
D'où vient chaque atome qui te compose
H (10 %, dans l'eau) : Big Bang, 13,8 Gyr. C (18 %) : triple alpha dans les AGB. O (65 %) : combustion stellaire, dispersé par supernovas. N : cycle CNO. Ca, P (squelette) : supernovas. Fe (sang) : supernovas II + Ia. I (thyroïde) : kilonovas. Or (alliances) : kilonovas. Li (en traces) : spallation + Big Bang. Ton corps est une bibliothèque cosmique. Chaque atome a une histoire de plusieurs milliards d'années.
Voici la dernière note de cette saison, et la dernière note du grand cycle commencé il y a cinq saisons avec les sept métaux de l'Antiquité. Elle fait l'inventaire le plus intime qui soit. Pour chaque catégorie d'éléments présents dans le corps humain, elle indique d'où vient cet élément, c'est-à-dire dans quel événement cosmique cet élément a été fabriqué. C'est l'aboutissement direct de tout ce qui précède. Tu vas voir, à la fin, que nous sommes vraiment poussière d'étoiles, mais que cette expression est encore en deçà de la vérité. Nous sommes poussière d'étoiles, mais aussi poussière de Big Bang, poussière de supernovas, poussière de kilonovas, poussière de rayons cosmiques. Une véritable archéologie cosmique se cache dans la composition de chaque cellule de notre corps.
Commençons par les abondances. Un être humain de soixante-dix kilogrammes contient, en gros, les proportions suivantes des principaux éléments chimiques. Oxygène : environ soixante-cinq pour cent de la masse, principalement dans l'eau. Carbone : environ dix-huit pour cent. Hydrogène : environ dix pour cent. Azote : environ trois pour cent. Calcium : environ un virgule cinq pour cent, principalement dans les os. Phosphore : environ un pour cent, dans les os et dans l'ADN. Le reste est constitué de potassium, soufre, sodium, chlore, magnésium, fer, et un grand nombre d'éléments en traces.
Maintenant, pour chaque catégorie, retraçons l'origine cosmique. Et tu vas voir que la diversité est impressionnante.
L'hydrogène, qui représente environ dix pour cent de notre masse mais qui est de loin l'élément le plus abondant en nombre d'atomes, vient presque entièrement du Big Bang. Plus précisément, des trois premières minutes après le Big Bang, pendant la nucléosynthèse primordiale. Chaque atome d'hydrogène dans tes cellules est donc, en ligne directe, du matériel cosmologique. Treize milliards huit cents millions d'années, et il est toujours là. Quand tu bois un verre d'eau, tu bois des protons fabriqués dans les premières fractions de seconde de l'univers.
L'hélium présent dans le corps humain en quantité très faible, principalement dans les os à l'état de traces. Il vient aussi du Big Bang pour l'essentiel. Mais comme l'hélium est un gaz noble qui ne se fixe quasiment pas dans la matière biologique, il joue un rôle minimal dans notre composition.
Le carbone, qui représente environ dix-huit pour cent de notre masse et qui est l'élément central de toute la chimie de la vie, vient de la fusion stellaire dans les étoiles de masse moyenne, principalement des géantes rouges asymptotiques. Plus précisément, il vient de la réaction triple alpha, celle qu'on a racontée dans la note 4, et qui dépend de l'état excité de Hoyle à sept virgule six cinq quatre millions d'électronvolts. Chaque atome de carbone dans tes cellules a été fabriqué par cette réaction extrêmement précise et improbable, dans une étoile qui a vécu et qui est morte avant la formation du Système solaire. Sans la réaction triple alpha, pas de carbone. Sans le carbone, pas de chimie organique, pas d'ADN, pas de vie.
L'oxygène, qui représente environ soixante-cinq pour cent de notre masse, vient également de la fusion stellaire. Il est produit à la fois dans la combustion de l'hélium, qui en fabrique en parallèle du carbone, et dans la combustion du néon dans les étoiles plus massives. La plus grande partie de l'oxygène présent dans l'univers vient des supernovas de type II, qui en éjectent des quantités énormes au moment de leur explosion. Chaque molécule d'eau dans ton corps contient un atome d'oxygène qui a été fabriqué dans une supernova ayant explosé avant la formation du Soleil.
L'azote, qui représente environ trois pour cent de notre masse et qui est essentiel pour les protéines et l'ADN, vient principalement du cycle CNO de combustion stellaire, qu'on a vu dans la note 3. Le cycle CNO utilise et régénère le carbone, l'azote et l'oxygène comme catalyseurs, mais il en produit aussi une petite quantité nette. C'est cette petite quantité nette qui, accumulée sur des milliards d'années dans toutes les étoiles successives, a peuplé l'univers en azote.
Le calcium et le phosphore de tes os viennent essentiellement des supernovas. Le calcium est l'un des produits caractéristiques de la combustion alpha dans les étoiles massives, et il est dispersé en grande quantité lors des supernovas de type II. Le phosphore est plus rare, mais il est aussi produit dans les phases tardives de la combustion stellaire et éjecté par les supernovas.
Le potassium et le chlore, qui jouent un rôle essentiel dans la conduction nerveuse et le bilan électrolytique, viennent eux aussi essentiellement des supernovas. Le sodium, important pour les neurones, idem.
Le fer, qui est dans le centre de chaque molécule d'hémoglobine et qui transporte l'oxygène dans ton sang, vient de deux mécanismes complémentaires. Une partie vient des supernovas de type II, qui en éjectent une grande quantité au moment de l'explosion finale d'une étoile massive. Une autre partie, peut-être la majeure, vient des supernovas de type Ia, qui sont des explosions d'étoiles naines blanches dans des systèmes binaires, et qui produisent principalement du fer. Le fer dans ton sang a été cuisiné dans des explosions stellaires variées, dispersé dans le milieu interstellaire, incorporé à la Terre lors de sa formation, et finalement biodisponible pour ta nutrition.
Les éléments en traces, comme le zinc, le cuivre, le cobalt, le manganèse, le sélénium, le molybdène, viennent à peu près tous des supernovas et de la combustion stellaire intermédiaire. Beaucoup d'entre eux jouent des rôles enzymatiques cruciaux malgré leur faible abondance.
L'iode, présent dans la thyroïde, vient pour l'essentiel du processus r, c'est-à-dire des kilonovas. Si tu as une thyroïde qui fonctionne bien, tu portes en toi quelques microgrammes d'iode fabriqué dans la fusion de deux étoiles à neutrons il y a peut-être cinq milliards d'années.
Le sélénium est également en bonne partie un produit du processus s, donc des géantes rouges asymptotiques.
Le lithium en traces dans ton organisme vient principalement de la spallation cosmique, avec une petite contribution primordiale du Big Bang.
L'or qu'il y a peut-être dans une dent en couronne, ou dans une alliance que tu portes, vient des fusions d'étoiles à neutrons. C'est de la matière fabriquée dans GW170817 ou dans des événements analogues qui se sont produits dans notre galaxie au cours des derniers milliards d'années.
L'inventaire est ainsi pratiquement complet. Chaque catégorie d'élément a son origine cosmique. Et l'inventaire dit quelque chose de profond. Nous ne sommes pas faits d'une seule chose. Nous sommes l'assemblage d'éléments aux histoires très différentes. De l'hydrogène cosmologique pour notre eau, des supernovas pour notre squelette et nos électrolytes, de la fusion stellaire pour notre carbone et notre oxygène, des kilonovas pour notre iode et nos traces d'or, des rayons cosmiques pour notre lithium. Notre corps est une bibliothèque cosmique, où chaque type d'atome raconte une page différente de l'histoire de l'univers.
Et il y a, dans cette histoire, une circularité qui mérite d'être notée. La poussière d'étoiles qui nous compose viendra elle-même un jour rejoindre une autre poussière. Notre Terre, dans environ cinq milliards d'années, sera engloutie par le Soleil quand il deviendra une géante rouge. Les atomes qui composent notre planète, et qui ont composé nos corps, retourneront dans la matière stellaire. Une partie d'entre eux sera éjectée dans le milieu interstellaire quand le Soleil expulsera ses couches externes pour finir en naine blanche. Et cette matière éjectée, mélangée à celle d'autres étoiles, formera des nouveaux nuages, qui s'effondreront en de nouvelles étoiles, peut-être de nouvelles planètes, peut-être de nouvelles formes de vie. Le cycle recommencera.
Cette circularité, c'est ce que les astrophysiciens appellent la nucléosynthèse galactique, c'est-à-dire l'évolution chimique d'une galaxie au cours du temps. À chaque génération stellaire, le contenu en métaux du milieu interstellaire augmente. Le Soleil, formé il y a quatre milliards et demi d'années, contient des métaux à des concentrations relativement élevées, parce qu'il s'est formé dans un nuage déjà enrichi par plusieurs générations stellaires précédentes. Les étoiles les plus anciennes de notre galaxie, formées il y a douze ou treize milliards d'années, contiennent des métaux à des concentrations beaucoup plus faibles, parce qu'elles se sont formées dans un milieu encore peu enrichi.
Voilà donc le terme de notre voyage. Cinq saisons, quatre-vingt-quatorze chapitres, de l'or que les hommes ramassaient dans les rivières il y a six mille ans, jusqu'à l'inventaire cosmique de chaque atome de notre corps. Et l'idée centrale, qu'il faut retenir au-delà des détails, est celle-ci. La chimie n'est pas une science purement terrestre. Les éléments qu'elle étudie n'existent pas par hasard. Chacun d'eux a une histoire cosmique précise, qu'on commence à connaître très bien. Et cette histoire cosmique se réfléchit dans la chimie elle-même. Les abondances relatives des éléments sur Terre, dans nos corps, dans le Soleil, dans les autres étoiles, sont l'image directe de toute l'histoire nucléaire de l'univers. La chimie est, à sa manière, l'archéologie la plus profonde dont on dispose. Elle remonte jusqu'aux premières minutes après le commencement.
Et toi, qui a écouté ces cinq saisons jusqu'à la fin, tu portes dans tes os et dans ton sang un échantillon de toute cette histoire. Quand tu respires, tu inspires des atomes d'azote du Big Bang mêlés à de l'oxygène de supernova. Quand tu manges, tu manges du carbone d'étoile mêlé à du fer de naine blanche explosée. Tout est là, en toi. La cuisine cosmique des éléments n'est pas une histoire abstraite. C'est ton histoire intime.
Bonne route dans le tableau périodique.