(par Latour)
Émilie du Châtelet : la force vive
Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet
Aristocrate parisienne, amante intellectuelle de Voltaire. Démontre que l'énergie cinétique est en mv² (et non mv comme les cartésiens). Traduit et commente les Principia de Newton — version française qui restera la seule pendant deux siècles. Meurt en couches à 42 ans. Voltaire : « la France a perdu un grand homme ».
Cette quatrième saison va raconter les femmes qui ont fait la chimie, la physique et la science des éléments, et que l'histoire officielle a longtemps écartées, ignorées, ou même dépouillées de leurs découvertes au profit de leurs collègues masculins. C'est une longue histoire, qui commence bien avant Marie Curie, et qui n'est pas finie. La première figure de cette saison n'est pas une chimiste au sens strict, mais elle pose le cadre, parce qu'elle illustre ce que c'est qu'être une femme savante en Europe au dix-huitième siècle, et qu'elle laisse derrière elle l'une des premières traductions scientifiques majeures faites par une femme en France. Elle s'appelle Émilie du Châtelet.
Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, est née à Paris en mille sept cent six. Famille de la haute aristocratie, père baron, frère ambassadeur. Mais Émilie n'est pas une jeune femme du monde ordinaire. Très tôt, elle manifeste un appétit intellectuel exceptionnel, et son père, contre la coutume, l'encourage. Elle apprend le latin, le grec, l'italien, l'anglais, l'allemand. Elle dévore les mathématiques de Descartes. Et plus tard, elle se passionne pour les travaux des nouveaux physiciens anglais, Newton en particulier, qui sont alors très mal connus en France.
Mariée jeune au marquis du Châtelet, conformément aux usages, elle vit avec son mari un arrangement courtois qui lui laisse une grande liberté. Elle prend pour amant, à partir de mille sept cent trente-trois, Voltaire. La relation, à la fois amoureuse et intellectuelle, dure quinze ans, et elle est l'une des plus célèbres histoires d'amour intellectuel du siècle des Lumières. Voltaire et Émilie travaillent ensemble dans le château de Cirey, en Champagne, qu'elle a fait aménager en laboratoire scientifique. Le château devient l'un des grands lieux de pensée du temps.
Ce que fait Émilie au laboratoire de Cirey n'est pas qu'un hobby aristocratique. Elle réalise des expériences sérieuses, notamment sur la nature de la chaleur et de la lumière, et elle publie. En mille sept cent trente-sept, elle envoie à l'Académie royale des sciences un mémoire intitulé Dissertation sur la nature et la propagation du feu. Elle propose, dans ce texte, que la chaleur et la lumière ne sont pas la même chose, contrairement à ce que pensaient la plupart des savants de l'époque, et que la lumière n'a pas de masse mesurable. Son mémoire est lu par l'Académie. Il reçoit une mention honorable. Pour une femme, à cette date, en France, c'est exceptionnel. Aucune femme ne pourra entrer formellement à l'Académie avant deux cent cinquante ans, mais Émilie y est lue, et elle est citée.
Le grand œuvre d'Émilie, cependant, ce sont ses Institutions de physique, publiées en mille sept cent quarante. C'est un traité destiné à son fils, qui explique les nouvelles idées de la physique moderne, et qui prend position dans la grande querelle scientifique du temps : la querelle entre les newtoniens et les leibniziens. Sur la question de la force vive, c'est-à-dire de ce qu'on appellera plus tard l'énergie cinétique, Émilie défend la position leibnizienne, soutenue par les expériences récentes du physicien hollandais 's Gravesande. Elle démontre, avec rigueur, que la force vive est proportionnelle à la masse et au carré de la vitesse, et non pas au produit de la masse et de la vitesse comme le soutenaient les cartésiens. C'est l'une des contributions importantes à l'établissement de la notion moderne d'énergie cinétique.
Mais l'œuvre pour laquelle on l'a connue dans les siècles suivants, c'est sa traduction des Principes mathématiques de Newton. Newton avait publié ses Principia en latin, en mille six cent quatre-vingt-sept. Le texte était considéré comme le sommet de la physique moderne, mais il restait largement illisible en dehors d'un cercle restreint, et il n'avait jamais été correctement traduit en français. Émilie s'attelle à cette tâche colossale dans les dernières années de sa vie. Elle ne se contente pas de traduire le texte latin : elle l'accompagne d'un commentaire mathématique substantiel qui reformule, dans le langage du calcul différentiel moderne, des démonstrations que Newton avait écrites dans le style géométrique classique. Sa traduction est ainsi une véritable édition critique, qui rend Newton accessible aux mathématiciens français.
Elle achève cette traduction en mille sept cent quarante-neuf, juste avant d'accoucher d'un enfant à quarante-deux ans. La grossesse, dans le contexte médical de l'époque, est dangereuse à cet âge. Émilie meurt en couches dans la nuit du dix septembre mille sept cent quarante-neuf, six jours après la naissance d'une fille qui mourra elle aussi quelques semaines plus tard. Voltaire, anéanti, écrira que la France a perdu un grand homme. Le compliment est saisissant. Pour qu'une femme soit qualifiée de grand homme, il faut qu'elle ait dépassé, dans l'esprit des contemporains, ce que pouvait être une grande femme. La traduction de Newton paraît posthume en mille sept cent cinquante-six, et elle reste pendant deux siècles la seule version française complète du chef-d'œuvre de Newton.
Le destin d'Émilie illustre ce qui va se répéter, sous des formes diverses, dans toute la saison. Une intelligence remarquable, des contributions scientifiques originales, et une reconnaissance limitée par les barrières structurelles imposées aux femmes. Pas d'accès à l'Académie. Pas de chaire. Pas de salaire. Le soutien intellectuel d'un homme célèbre, Voltaire en l'occurrence, qui sert de relai mais aussi parfois d'écran. Et la mort jeune, qui empêche de pousser plus loin une œuvre déjà commencée.
Une autre figure du dix-huitième siècle finissant illustre une trajectoire différente, celle d'une femme qui, par sa patience et par le compagnonnage avec son frère astronome, est parvenue à faire d'elle-même la première astronome professionnelle payée par l'État anglais. C'est Caroline Herschel, et c'est la prochaine note.
(1829)
Caroline Herschel : la première salariée du ciel
Caroline Herschel, sœur de William
Petite (1,30 m après le typhus), destinée à servante, devient assistante astronomique de son frère. Découvre 8 comètes à elle seule. Première femme au monde à recevoir un salaire de l'État (Georges III) pour un travail scientifique : 50 livres/an, 1787. Médaille d'or de la Royal Astronomical Society 1828. Aucune autre femme avant 1923.
Cinquante ans après Émilie du Châtelet, en Angleterre, une autre figure féminine de la science émerge dans un domaine encore plus inattendu, l'astronomie observationnelle. Et son cas est remarquable parce qu'elle est, à notre connaissance, la première femme au monde à avoir reçu un salaire officiel pour son travail scientifique, payé directement par le roi d'Angleterre. Elle s'appelle Caroline Herschel.
Caroline naît en mille sept cent cinquante à Hanovre, en Allemagne. Famille de musiciens. Son frère aîné, William Herschel, est un musicien doué, et son père encourage le garçon à étudier. Caroline, elle, est destinée par sa mère à devenir une bonne épouse, ce qui dans le contexte signifie peu d'instruction et beaucoup de travaux domestiques. Pire, à dix ans, Caroline contracte le typhus, qui ralentit sa croissance. Elle restera petite, environ un mètre trente à l'âge adulte, ce qui dans les conventions du temps réduit ses chances de mariage. Sa mère décide qu'elle ferait au mieux une bonne servante de la maison familiale. Caroline aurait sans doute fini ainsi, sans une intervention décisive de son frère.
William Herschel s'établit à Bath, en Angleterre, comme musicien professionnel, organiste et professeur de musique. Il fait venir Caroline en mille sept cent soixante-douze, à vingt-deux ans, pour qu'elle l'aide dans son travail. Elle devient sa gouvernante, mais aussi sa partenaire artistique. Elle prend des leçons de chant, et devient une cantatrice respectée localement. Elle aurait pu, là encore, finir sa vie en chanteuse honorable de province.
Mais William se passionne, en parallèle de la musique, pour l'astronomie. Et bientôt l'astronomie prend toute la place. Il fabrique lui-même ses télescopes, avec une qualité de polissage qui surpasse tout ce qui se fait en Europe. Caroline, naturellement, l'assiste. Elle moule les miroirs, elle polit, elle aide aux observations nocturnes. Elle apprend les mathématiques de l'astronomie par nécessité, parce que pour calculer les positions d'étoiles ou les trajectoires de comètes, il faut savoir manier la trigonométrie sphérique.
En mille sept cent quatre-vingt-un, William fait l'une des découvertes astronomiques les plus importantes du siècle : il identifie la planète Uranus, septième planète du système solaire. Cette découverte le rend célèbre dans toute l'Europe. Le roi Georges Trois, lui-même hanovrien comme les Herschel, le nomme astronome royal et lui octroie une pension. William abandonne la musique et se consacre entièrement à l'astronomie. Caroline le suit.
Elle devient son assistante à temps plein. Elle enregistre ses observations, elle fait les calculs, elle tient les catalogues. Et elle commence, dans les moments libres, à observer elle-même, avec un petit télescope que William lui a fabriqué. C'est là que Caroline se révèle.
Entre mille sept cent quatre-vingt-six et mille sept cent quatre-vingt-dix-sept, Caroline découvre huit comètes, dont la première à la pointe de son seul télescope, en août mille sept cent quatre-vingt-six. Plusieurs de ces comètes portent encore aujourd'hui son nom, comme la comète 35P/Herschel-Rigollet, qu'elle a redécouverte en mille sept cent quatre-vingt-huit. Pour une astronome, à n'importe quelle époque, huit comètes c'est un palmarès remarquable. Pour une femme à la fin du dix-huitième siècle, c'est inouï.
Le roi Georges Trois, mis au courant par William, prend une décision qui à elle seule rend Caroline historique. Il décide de lui verser un salaire officiel comme assistante de William, salaire payé par la couronne. Cinquante livres par an, à partir de mille sept cent quatre-vingt-sept. Cette somme est modeste, mais le principe est révolutionnaire. Pour la première fois dans l'histoire connue, une femme est rémunérée par l'État pour un travail scientifique, et reconnue comme telle dans les registres royaux. Caroline Herschel devient ainsi la première femme professionnelle de la science payée comme telle.
Elle continue à observer pendant des décennies. Elle rédige aussi, à elle seule, un travail colossal de réorganisation du catalogue d'étoiles de Flamsteed, l'un des grands catalogues astronomiques de l'époque, qui contenait de nombreuses erreurs et omissions. Caroline compile, vérifie, corrige, et produit un index qui devient un outil de référence pour les astronomes du siècle suivant. La Royal Astronomical Society lui décerne, en mille huit cent vingt-huit, sa médaille d'or, distinction rarissime à l'époque, et qu'aucune autre femme ne recevra pendant cent ans.
À la mort de William en mille huit cent vingt-deux, Caroline, déjà âgée, rentre à Hanovre. Elle y continue son travail de catalogage, en collaboration avec son neveu John Herschel, fils de William, qui poursuit la dynastie astronomique familiale. Elle meurt en mille huit cent quarante-huit, à quatre-vingt-dix-sept ans, avec tous les honneurs.
Ce que cette histoire dit, en plus du parcours individuel de Caroline, c'est la nature ambivalente du modèle dans lequel s'inscrit son ascension. Caroline n'aurait jamais été astronome sans son frère William. Sans lui, elle serait restée servante à Hanovre, ou chanteuse de Bath. C'est l'ombre fraternelle qui l'a portée. Ce schéma se répétera souvent dans l'histoire des femmes en science, jusqu'au vingtième siècle. Les femmes accèdent à la recherche par le compagnonnage d'un homme, mari, père, frère. Marie Curie sera, soixante-dix ans après Caroline, partenaire de Pierre. Lise Meitner sera collaboratrice d'Otto Hahn. Irène Joliot-Curie sera la fille de Marie. Le passage par un homme, dans l'institution scientifique du dix-neuvième et du début du vingtième siècle, est presque obligatoire.
Mais Caroline a fait quelque chose que peu d'épouses ou de sœurs de savants ont fait. Elle a obtenu, par son propre travail observationnel, une reconnaissance individuelle. Huit comètes portent son nom seul. Une médaille d'or de la Royal Astronomical Society lui revient à elle. Un salaire royal lui est versé à elle. Elle n'est plus seulement la sœur, elle est aussi, à sa place propre, l'astronome.
La prochaine note descend du ciel vers la terre, et fait connaissance d'une autre figure britannique du début du dix-neuvième siècle, qui n'avait ni l'argent ni le frère célèbre, mais qui a marqué la paléontologie autant qu'on peut le faire. Elle s'appelle Mary Anning, et elle ramassait des fossiles sur la côte du Dorset pour gagner sa vie.
Mary Anning : la chasseresse de fossiles
Mary Anning, ramasseuse pour survivre
Frappée par la foudre à 2 mois (survit). Père mort à 11 ans, famille indigente. À 12 ans, dégage un squelette d'ichtyosaure de 5 m. Au fil des décennies : premier plésiosaure complet, premier ptérosaure britannique, premiers coprolithes. Buckland, Owen, Conybeare la consultent — mais la Geological Society n'accepte pas les femmes avant 1904. Pension de l'État à la fin de sa vie. Lettre amère : « le monde m'a si mal utilisée ».
Cette note s'éloigne pour un moment des éléments chimiques au sens strict pour raconter une figure dont l'apport à la science minérale et à la compréhension de l'histoire de la Terre fut décisif, et qui, comme tant de femmes savantes du dix-neuvième siècle, a été presque effacée des manuels de son temps. Elle s'appelle Mary Anning, et elle vivait à Lyme Regis, un petit village de pêcheurs et de marchands sur la côte sud de l'Angleterre, dans le Dorset.
Mary naît en mille sept cent quatre-vingt-dix-neuf, dans une famille très pauvre. Son père est ébéniste, mais aussi chasseur de fossiles à ses heures perdues. Les falaises de Lyme Regis sont, géologiquement, parmi les plus riches d'Europe en fossiles du Jurassique : ammonites, bélemnites, et de temps en temps des squelettes d'animaux jamais vus, qui font la curiosité des collectionneurs anglais. Le père de Mary récolte ces objets, et les vend aux touristes et aux amateurs qui passent l'été à Lyme. C'est un complément de revenus pour une famille qui en a besoin. Sur dix enfants, seuls deux survivent à l'enfance : Mary et son frère aîné Joseph.
Mary a deux mois quand un événement extraordinaire la marque. Elle est portée dans les bras d'une voisine, lors d'une fête champêtre, quand la foudre tombe sur le groupe sous un arbre. Trois personnes meurent immédiatement. La voisine qui tenait Mary périt. Le bébé Mary, lui, survit, miraculeusement. La famille attribue ensuite l'intelligence et la vivacité d'esprit de Mary à ce coup de foudre, comme si l'électricité l'avait éveillée. C'est une légende familiale, mais elle dit la place que la petite Mary occupera dans la communauté de Lyme : celle d'une enfant à part, dotée d'une attention au monde particulière.
Quand le père de Mary meurt en mille huit cent dix, alors qu'elle a onze ans, la famille bascule dans la misère. Pour survivre, Mary et Joseph poursuivent la chasse aux fossiles que leur père leur avait apprise. Ils explorent les falaises de Lyme à chaque marée basse, ramassent ce qu'ils trouvent, le nettoient, et le vendent. C'est ainsi qu'ils découvrent leur premier vrai trésor.
En mille huit cent onze, Joseph trouve un crâne extraordinaire dans une falaise éboulée. Plusieurs mois plus tard, Mary, alors âgée de douze ans, retourne sur place et dégage le squelette entier. C'est un animal long de plus de cinq mètres, avec une longue gueule pleine de dents, des nageoires, et une silhouette globale qui rappelle à la fois le poisson et le crocodile. La famille vend le squelette à un collectionneur local pour vingt-trois livres, somme considérable qui les sauve de l'indigence. Le squelette finit par arriver entre les mains du géologue Everard Home, qui publie une description en mille huit cent quatorze. Il s'agit, comprendra-t-on plus tard, d'un ichtyosaure, un reptile marin du Jurassique. C'est l'une des premières grandes découvertes de paléontologie britannique. Et c'est une fillette de douze ans, sans aucune éducation formelle, qui l'a faite.
Mary continue. Elle développe une expertise exceptionnelle. Pendant les vingt-cinq années suivantes, elle découvre plusieurs squelettes complets d'ichtyosaures, le premier plésiosaure complet en mille huit cent vingt-trois, le premier ptérosaure britannique en mille huit cent vingt-huit, et un certain nombre d'espèces nouvelles de poissons fossiles. Elle est aussi la première à identifier ce qu'on appelle les coprolithes, c'est-à-dire les excréments fossilisés, dont l'étude allait plus tard renseigner sur le régime alimentaire des animaux préhistoriques.
Son expertise est telle que les plus grands géologues anglais, William Buckland, Henry De La Beche, Richard Owen, William Conybeare, viennent la consulter régulièrement à Lyme Regis. Ils achètent ses fossiles, prennent ses conseils, lui rendent visite. Ils publient des articles sur les spécimens qu'elle a trouvés, dans les revues savantes les plus prestigieuses. Mais ces articles ne citent presque jamais Mary Anning par son nom. Les fossiles sont décrits sans mentionner qui les a trouvés, ou la mention est reléguée à une note de bas de page. Mary, qui n'a pas le statut social, le sexe, la formation universitaire pour être membre de la Geological Society of London (qui n'accepte pas les femmes avant mille neuf cent quatre), est tenue à l'écart des publications.
Elle a conscience de l'injustice. Une de ses lettres, retrouvée tardivement, contient une remarque amère : le monde m'a si mal utilisée, dit-elle, que je n'arrive plus à lui faire confiance. Pourtant, elle continue son travail, malgré la pauvreté qui reste son lot.
Vers la fin de sa vie, sa réputation est telle que quelques amis géologues organisent une souscription pour lui obtenir une petite pension. La British Association for the Advancement of Science y contribue. Une rente modeste lui est attribuée par le gouvernement britannique. C'est tard, et c'est peu, mais c'est la première fois qu'une femme reçoit une telle reconnaissance de l'État pour sa contribution à la paléontologie.
Mary Anning meurt en mille huit cent quarante-sept, à quarante-sept ans, d'un cancer du sein. La Geological Society of London, qui ne l'avait jamais admise dans ses murs, lui rend un hommage exceptionnel lors d'une réunion. C'est la seule fois au dix-neuvième siècle que la Society honore ainsi une femme.
Le rapport de Mary Anning à la chimie minérale est intéressant. Elle travaillait avec des fossiles, c'est-à-dire avec des restes organiques que la chimie de la roche avait transformés en minéraux. Elle connaissait empiriquement la nature des matrices dans lesquelles ces fossiles étaient pris, la calcite, l'aragonite, la pyrite. Elle savait reconnaître les bons gisements, prédire où chercher, identifier les premiers signes d'un squelette dans une falaise. Tout cela sans connaissance théorique formelle de la cristallographie ou de la chimie des sédiments. Une science empirique, transmise et accumulée, qui a précédé et préparé la paléontologie académique du dix-neuvième siècle.
La prochaine note est consacrée à une autre figure du dix-neuvième siècle, américaine cette fois, qui a fait une découverte d'importance considérable mais qui a été oubliée pendant cent cinquante ans, parce qu'un collègue masculin a publié sur le même sujet trois ans plus tard et que la communauté lui a attribué la primauté. Cette découverte, c'est l'effet de serre du dioxyde de carbone, et la chercheuse oubliée s'appelle Eunice Newton Foote.
(passeport)
Eunice Newton Foote : l'effet de serre, trois ans avant Tyndall
Eunice Newton Foote, signataire de la Déclaration de Seneca Falls
Deux cylindres de verre, deux thermomètres, du soleil. Le CO₂ s'échauffe plus que l'air et plus longtemps. Conclusion : si l'atmosphère contenait plus de CO₂, la Terre serait plus chaude. Article publié 1856. Tyndall publie le même résultat trois ans plus tard, avec un meilleur appareillage. Pendant 155 ans, son nom disparaît des manuels. Réhabilitée en 2011.
L'effet de serre, c'est-à-dire la propriété qu'ont certains gaz de l'atmosphère, notamment le dioxyde de carbone, de retenir la chaleur solaire et de réchauffer la surface de la Terre, est aujourd'hui au centre de toutes les préoccupations climatiques. Et l'on attribue généralement la découverte de ce phénomène à l'Irlandais John Tyndall, qui publia en mille huit cent cinquante-neuf des mesures précises sur l'absorption infrarouge des gaz atmosphériques. Or trois ans plus tôt, en mille huit cent cinquante-six, aux États-Unis, une scientifique amateure, Eunice Newton Foote, avait fait essentiellement la même découverte par des moyens beaucoup plus simples, et avait publié ses résultats. Pendant cent cinquante ans, l'histoire des sciences a oublié son nom.
Eunice Newton naît en mille huit cent dix-neuf, dans l'État de New York, dans une famille fermière de la classe moyenne supérieure. Elle est élevée dans une atmosphère intellectuellement libérale. Elle étudie à l'Institut Troy Female Seminary, fondé en mille huit cent quatorze par Emma Willard, l'une des premières écoles supérieures pour femmes aux États-Unis. Au Troy Seminary, Eunice reçoit une formation scientifique correcte, ce qui est rarissime pour une jeune femme américaine de cette époque. Elle étudie ensuite la chimie et la philosophie naturelle au Rensselaer School, à Troy également, sous la direction d'Amos Eaton, professeur progressiste qui accepte les femmes dans ses cours.
Elle épouse en mille huit cent quarante-et-un Elisha Foote, juge et inventeur. Le couple a des activités intellectuelles intenses. Eunice est, en plus de ses recherches scientifiques, une militante engagée pour les droits des femmes. Elle est signataire, en mille huit cent quarante-huit, de la Déclaration de Seneca Falls, l'un des actes fondateurs du féminisme américain. Elle fait partie des cinq femmes du comité de rédaction.
Dans ses recherches scientifiques, Eunice travaille principalement chez elle, sans poste universitaire, avec un équipement modeste. Vers le milieu des années mille huit cent cinquante, elle se pose une question simple. Si l'on enferme différents gaz dans des cylindres de verre transparent, et qu'on les expose au soleil, est-ce que tous les gaz s'échauffent de la même manière ? Question d'une grande naïveté apparente, mais qui n'avait, à sa connaissance, jamais été testée systématiquement.
Elle bâtit un dispositif rudimentaire. Deux cylindres de verre identiques, équipés chacun d'un thermomètre. Elle remplit l'un avec de l'air ordinaire, l'autre avec un gaz particulier qu'elle souhaite étudier : du dioxyde de carbone, ou de l'hydrogène, ou de la vapeur d'eau. Elle place les deux cylindres au soleil et compare les températures atteintes.
Les résultats la surprennent. Le cylindre contenant le dioxyde de carbone s'échauffe nettement plus que celui contenant de l'air ordinaire. Et la vapeur d'eau aussi, dans une moindre mesure. Le dioxyde de carbone, exposé au soleil, atteint des températures sensiblement plus élevées que les autres gaz testés. Une fois retiré du soleil, ce gaz met aussi plus de temps à refroidir.
Eunice rédige un court article qui présente ces résultats. Elle conclut, avec une grande lucidité, que si une atmosphère contenait plus de dioxyde de carbone, elle s'échaufferait davantage sous l'action du soleil. C'est, en deux phrases, l'énoncé du principe de base de l'effet de serre lié au gaz carbonique. En mille huit cent cinquante-six. Trois ans avant Tyndall.
Son article est présenté à l'American Association for the Advancement of Science, lors de la réunion annuelle d'août mille huit cent cinquante-six à Albany. Mais Eunice, en tant que femme, n'est pas autorisée à le lire elle-même. C'est son ami Joseph Henry, un physicien éminent qui dirige alors la Smithsonian Institution, qui lit le mémoire à sa place devant l'assemblée. La note paraît ensuite dans une revue scientifique américaine, l'American Journal of Science and Arts, en novembre mille huit cent cinquante-six. La publication est faite. La date est claire. La priorité scientifique est établie.
Trois ans plus tard, en mille huit cent cinquante-neuf, John Tyndall, à Londres, publie ses propres expériences sur l'absorption infrarouge des gaz atmosphériques. Ses mesures sont plus sophistiquées qu'Eunice : il utilise un spectroscope infrarouge sensible et une source de chaleur contrôlée, et il établit avec précision les coefficients d'absorption de différents gaz. Il propose, lui aussi, que les variations de gaz à effet de serre pourraient causer des changements climatiques. Sa publication est en anglais, dans une revue britannique de premier plan, et elle est lue dans toute l'Europe.
À partir de ce moment, l'histoire scientifique se met à attribuer la découverte à Tyndall. Eunice Foote est tout simplement oubliée. Aucune mention d'elle dans les références aux décennies suivantes. Aucune citation dans les manuels de climatologie. Aucune entrée dans les histoires de la physique. Elle a publié, mais c'est comme si elle n'avait pas publié.
Il faut attendre deux mille onze pour qu'un géologue américain, Raymond Sorenson, en cherchant à comprendre l'histoire ancienne de la climatologie, retrouve l'article d'Eunice et publie une note pour signaler son existence. À partir de là, peu à peu, la communauté scientifique commence à reconnaître la priorité d'Eunice Foote. Des articles paraissent, des conférences sont données, des podcasts sont enregistrés. En deux mille dix-huit, une plaque commémorative est posée à Seneca Falls, sa ville. En deux mille vingt, la BBC consacre un documentaire à sa redécouverte.
L'oubli d'Eunice Foote a duré cent cinquante-cinq ans. Sa réhabilitation est récente, et elle continue. Il y a encore des manuels de physique climatique qui attribuent à Tyndall seul la découverte de l'effet de serre. Le rééquilibrage prendra encore des années.
Ce que cette histoire dit, et qu'on va voir se répéter à plusieurs reprises dans cette saison, c'est un mécanisme caractéristique. Une femme fait une découverte. Elle publie. Mais sa publication paraît dans des revues plus modestes, ou avec moins de visibilité, ou avec une médiation qui la met à distance, comme dans le cas d'Eunice où c'est un homme qui lit son mémoire à sa place. Quelques années plus tard, un homme refait la même découverte, indépendamment ou non, dans un cadre plus visible. La communauté retient son nom à lui. L'antériorité de la femme s'efface des manuels. Le terme académique pour ce mécanisme existe : on l'appelle l'effet Matilda, par référence à Matilda Joslyn Gage, suffragette américaine qui dénonça ce schéma dès mille huit cent soixante-dix. Eunice Foote est l'un des cas les plus nets de l'effet Matilda dans l'histoire récente des sciences.
La prochaine note revient en Angleterre, à la frontière du dix-neuvième et du vingtième siècle, et raconte une autre découverte importante restée longtemps masquée par celle de son maître célèbre. C'est Harriet Brooks, élève d'Ernest Rutherford, et l'une des pionnières de la radiochimie nord-américaine.
(1898)
Harriet Brooks : le radon et la transmutation
Harriet Brooks, élève de Rutherford, J. J. Thomson, Marie Curie
Première physicienne canadienne professionnelle. Mesure la masse molaire de l'émanation du thorium : ~100 (alors que Th = 232). Conclusion : un élément se transmute en un autre. Première démonstration directe de la transmutation. Rutherford et Soddy en feront la théorie complète — sans Brooks parmi les cosignataires. Renonce à la carrière en 1907 pour se marier (Marie Curie la supplie de continuer, en vain).
Cette note traverse l'océan pour aller au Canada. Harriet Brooks, née en mille huit cent soixante-seize en Ontario, est la première femme physicienne canadienne professionnelle. Elle a travaillé avec trois des plus grands physiciens de son temps, Ernest Rutherford, J. J. Thomson et Marie Curie, et elle a fait une découverte radiochimique d'importance majeure, dont la portée n'a été pleinement reconnue que tardivement. Sa trajectoire illustre, encore une fois, comment les contraintes sociales pesant sur les femmes au tournant du vingtième siècle ont pu interrompre des carrières scientifiques d'un haut potentiel.
Harriet naît dans une famille modeste, son père est commis voyageur, sa mère tient le foyer. Elle est élève brillante. Elle obtient une bourse pour étudier à l'université McGill de Montréal, alors l'une des grandes universités du Canada. Elle est l'une des premières femmes à y faire une licence de mathématiques et de physique, en mille huit cent quatre-vingt-dix-huit. Une nouveauté : McGill venait, quelques années plus tôt, d'ouvrir ses cursus scientifiques aux femmes, après une longue résistance.
Au moment où elle termine son bachelor, un jeune physicien néo-zélandais arrive à McGill comme professeur. Il s'appelle Ernest Rutherford, et il va, dans les dix années qui suivent, faire de Montréal l'un des trois ou quatre centres mondiaux de la recherche sur la radioactivité, à côté de Cambridge et de Paris. Rutherford remarque immédiatement Harriet Brooks, et la prend dans son équipe comme étudiante en master, puis comme assistante.
C'est avec Rutherford qu'Harriet va faire les travaux les plus marquants de sa carrière, entre mille neuf cent et mille neuf cent quatre. Elle étudie en particulier l'émanation du thorium, c'est-à-dire le gaz radioactif émis par le thorium quand il se désintègre. Cette émanation, on l'appellera plus tard le thoron, un isotope du radon.
Sa découverte décisive est la suivante. Elle mesure la diffusion de cette émanation à travers différents gaz, et en déduit la masse molaire du composé qu'elle représente. Et son résultat, publié en mille neuf cent un, donne une masse atomique d'environ cent. Or le thorium lui-même a une masse atomique de deux cent trente-deux. La différence est énorme. Conclusion qui s'impose : l'émanation du thorium n'est pas du thorium dilué dans un gaz. C'est un élément entièrement différent, beaucoup plus léger que le thorium. Donc, à un moment de la chaîne radioactive, le thorium se transforme en un autre élément.
Ce résultat est d'une portée gigantesque, parce qu'il est la première démonstration expérimentale claire de la transmutation des éléments. Jusque-là, on savait que la radioactivité émettait des rayonnements, mais on n'avait pas la preuve directe qu'un élément changeait en un autre. Harriet Brooks vient d'apporter cette preuve, par une mesure de masse molaire qui ne ment pas.
La théorie complète de la transmutation, Rutherford va la formuler peu après, en collaboration avec le chimiste Frederick Soddy. Ensemble, en mille neuf cent deux, ils proposent que la radioactivité est précisément le processus par lequel un atome d'un élément se désintègre en un atome d'un autre élément, en émettant des particules ou un rayonnement. C'est la grande théorie de la désintégration radioactive, qui vaudra à Rutherford et à Soddy plusieurs des plus grands prix de la physique du vingtième siècle.
Mais comprends bien la position d'Harriet Brooks dans cette histoire. Sa mesure de mille neuf cent un est l'une des pierres fondatrices de la théorie. Rutherford le reconnaît honnêtement dans ses publications, en citant Harriet Brooks. Mais quand vient le grand article de mille neuf cent deux qui pose la théorie de la transmutation, c'est Rutherford et Soddy qui signent, comme cosignataires. Harriet Brooks, qui avait pourtant contribué de manière décisive aux mesures qui rendent la théorie crédible, n'est plus dans la liste des auteurs. Citée en référence, mais pas cosignataire. C'est un schéma qui va se répéter pour beaucoup de femmes scientifiques du vingtième siècle. La contribution est reconnue, mais elle reste dans la note de bas de page plutôt que dans le titre.
Harriet poursuit néanmoins sa carrière. Elle obtient une bourse pour aller travailler avec J. J. Thomson à Cambridge en mille neuf cent deux. Elle y fait des travaux importants sur le recul atomique radioactif, c'est-à-dire sur le fait qu'un atome qui émet une particule alpha subit lui-même un mouvement en sens inverse, comme une fusée qui éjecte du gaz. Elle est l'une des premières à mesurer ce recul, ce qui contribue à confirmer que les particules alpha sont des entités matérielles ayant une masse, et non pas des rayonnements pur.
Puis elle revient au Canada, enseigne quelque temps au Barnard College aux États-Unis, et part travailler à Paris en mille neuf cent six avec Marie Curie à l'Institut du radium. Elle fait partie d'une petite équipe internationale qui étudie les chaînes de désintégration radioactive. Marie Curie tient Harriet en grande estime, et lui propose de rester à Paris à long terme.
C'est là que la trajectoire d'Harriet se brise. En mille neuf cent sept, elle se fiance à un physicien américain, Frank Pitcher, qui enseigne à l'université de Montréal. Et la convention sociale du temps veut qu'une femme qui se marie abandonne sa carrière scientifique. À Barnard College, où elle avait enseigné, la règle était même explicite : aucune professeure mariée n'était autorisée à conserver son poste. Marie Curie elle-même, malgré sa propre situation, écrit à Harriet pour lui demander de ne pas renoncer à la recherche, en lui rappelant qu'elle a un talent rare et qu'il serait dommage de l'arrêter pour une raison aussi conventionnelle.
Harriet, pourtant, choisit le mariage et la fin de sa carrière scientifique. Elle se marie en mille neuf cent sept, et abandonne complètement la recherche. Pendant les vingt-six années qui lui restent à vivre, elle ne publie plus aucun travail. Elle se consacre à sa famille, élève trois enfants, et accompagne son mari dans sa carrière universitaire à Montréal. Elle meurt en mille neuf cent trente-trois, à cinquante-six ans, d'une maladie du sang qui pourrait avoir été liée à ses expositions de jeunesse aux substances radioactives, comme Marie Curie, comme Marguerite Perey, comme tant d'autres.
L'effacement d'Harriet Brooks après son mariage est un autre cas typique de ce qu'on a appelé l'effet Matilda. Elle avait, à trente ans, une carrière scientifique extraordinairement prometteuse, des collaborations avec les trois plus grands physiciens du monde, et des découvertes solides à son actif. Vingt-six ans plus tard, elle n'est plus rien dans les annales de la radiochimie. Le mariage l'a effacée plus efficacement encore que les biais structurels qui l'avaient écartée des grandes publications.
C'est une biographe canadienne, Marelene Rayner-Canham, qui dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix a entrepris de redonner à Harriet Brooks sa place. Aujourd'hui, McGill a baptisé un immeuble à son nom, et un cratère sur la Lune lui rend également hommage. La rétribution arrive un siècle après les travaux, comme souvent dans cette histoire.
La prochaine note va dans une direction plus sombre, parce qu'elle raconte la vie d'une chimiste polonaise qui a contribué à l'établissement de la chimie des isotopes, et qui a été assassinée dans les camps de la Shoah en mille neuf cent quarante-deux. Son nom est Stefanie Horovitz, et son destin résume la double tragédie d'une femme savante effacée par le sexisme institutionnel et par l'antisémitisme génocidaire.
photographie
connue
Assassinée à
Treblinka, 1942
Stefanie Horovitz : les isotopes du plomb
Stefanie Horovitz, chimiste polonaise juive
Mesure la masse atomique du plomb extrait de différents minerais — uranium, thorium, galène. Démontre que les masses diffèrent au dixième près : première preuve expérimentale des isotopes (Soddy avait prédit). Article cosigné Hönigschmid. Quitte la chimie pour la psychanalyse à Varsovie en 1918. Déportée à Treblinka en août 1942 et assassinée. Aucune photo personnelle n'a survécu.
Voici l'une des histoires les plus tragiques de cette saison. Stefanie Horovitz fut l'une des chimistes les plus précises de son temps, contribua à la démonstration expérimentale d'un concept fondamental de la physique atomique, et fut assassinée dans les camps nazis en mille neuf cent quarante-deux, à cinquante-cinq ans. Son nom est presque entièrement absent des manuels de chimie. Cette note tente de le restituer.
Stefanie naît en mille huit cent quatre-vingt-sept à Varsovie, dans une famille juive polonaise cultivée. Son frère, Wladyslaw Horowitz, deviendra un physicien d'importance. Sa cousine, Lala Horovitz, est l'épouse du grand pianiste juif polonais Vladimir Horowitz. Stefanie elle-même reçoit une éducation soignée, plus libre que celle de la plupart des jeunes filles de son temps. La Pologne est à l'époque sous domination russe, et l'accès à l'université lui est, comme à Marie Sklodowska une génération plus tôt, fermé en raison de son sexe.
Elle quitte donc la Pologne pour Vienne, où l'université accepte des femmes depuis quelques années. Elle s'inscrit en chimie. Elle obtient son doctorat à Vienne en mille neuf cent quatorze, à vingt-sept ans, avec une thèse sur la chimie analytique des terres rares, sous la direction de Guido Goldschmiedt. Elle a déjà un nom dans le petit monde des chimistes viennois.
À cette époque, l'un des sujets les plus brûlants de la chimie est celui des isotopes. Le concept vient juste d'être proposé, en mille neuf cent treize, par Frederick Soddy, le collaborateur de Rutherford. L'idée est révolutionnaire : il existe, pour un même élément chimique, des variétés dont les atomes ont la même charge nucléaire mais des masses différentes. Le plomb, en particulier, qu'on trouve à la fin de différentes chaînes de désintégration radioactive, devrait exister sous plusieurs formes isotopiques. Le plomb qui descend de l'uranium n'a pas la même masse que le plomb qui descend du thorium. Mais c'est une prédiction théorique. Personne, en mille neuf cent treize, n'a réussi à le démontrer expérimentalement, parce qu'il faudrait isoler du plomb extrait de différents minerais et mesurer les masses atomiques avec une précision telle qu'on puisse détecter les écarts attendus, qui sont de l'ordre de quelques dixièmes pour cent.
C'est exactement le travail que confient Otto Hönigschmid à Stefanie Horovitz, à l'Institut du radium de Vienne. Hönigschmid est l'un des plus grands experts mondiaux de la chimie analytique de précision. Il travaille au seuil de ce que la chimie classique peut mesurer. Et Stefanie va exécuter le travail.
Elle obtient des échantillons de plomb extrait de différents minerais. Du plomb ordinaire de galène, qui devrait être un mélange isotopique standard. Du plomb extrait d'une pechblende, qui est essentiellement un produit final de la chaîne de désintégration de l'uranium 238 et devrait donc être enrichi en plomb 206. Du plomb extrait d'un minerai de thorium, qui devrait être enrichi en plomb 208. Et elle se met à mesurer leurs masses atomiques avec une précision microscopique.
Sa méthode est la suivante. Elle prépare des composés purs du plomb à partir de chaque échantillon, en l'occurrence du chlorure de plomb. Elle pèse soigneusement ces composés. Elle les fait réagir avec du nitrate d'argent en solution, ce qui précipite tout le chlorure sous forme de chlorure d'argent, qu'elle pèse à son tour. Le rapport des masses lui donne, après calcul, la masse atomique du plomb dans son échantillon. Chaque mesure demande des semaines de travail, parce qu'il faut purifier les réactifs au-delà de toute trace d'impureté, contrôler la température et l'humidité, refaire la mesure plusieurs fois pour vérifier la cohérence.
Ses résultats, publiés en mille neuf cent quatorze, sont éclatants. Le plomb ordinaire a une masse atomique de deux cent sept virgule deux. Le plomb extrait de la pechblende a une masse de deux cent six virgule six, donc plus léger d'environ trois dixièmes. Le plomb extrait du minerai de thorium est plus lourd. Les différences, petites mais nettes, dépassent toutes les marges d'erreur de mesure. C'est la première démonstration expérimentale claire de l'existence des isotopes. Soddy avait prédit, Stefanie Horovitz a prouvé.
La publication paraît, signée Hönigschmid et Horovitz. Stefanie est créditée comme cosignataire, mais c'est Hönigschmid qui est le porteur académique et qui présente le travail dans les congrès. Le grand article de référence sur la démonstration des isotopes du plomb porte les deux noms, mais c'est celui d'Hönigschmid qui est retenu dans les histoires des sciences. Stefanie reste, là encore, dans l'ombre du maître.
Elle continue à travailler à Vienne pendant la guerre, dans des conditions de plus en plus difficiles. Elle rentre à Varsovie en mille neuf cent dix-huit, après la création de la Pologne indépendante. Là, elle change complètement de carrière. Elle abandonne la chimie pour la psychanalyse, qui est alors en plein essor à Varsovie autour des disciples polonais de Freud. Elle devient elle-même psychanalyste, et travaille dans une institution pour enfants en difficulté. Pourquoi ce changement ? On ne sait pas exactement. Probablement une combinaison de plusieurs facteurs : la fin de l'environnement viennois, les difficultés d'une carrière de chimiste en Pologne reconstituée, l'attrait pour la nouvelle discipline psychanalytique. Stefanie a passé les vingt dernières années de sa vie professionnelle dans la psychanalyse, et non plus dans la chimie.
L'horreur arrive en mille neuf cent trente-neuf avec l'invasion allemande de la Pologne. Stefanie, juive, est enfermée dans le ghetto de Varsovie en mille neuf cent quarante. Elle continue à exercer comme psychanalyste dans le ghetto, autant qu'elle le peut. En juillet et août mille neuf cent quarante-deux, les nazis déclenchent ce qu'ils appellent la grande déportation : trois cent mille juifs du ghetto de Varsovie sont envoyés au camp d'extermination de Treblinka. Stefanie Horovitz figure dans l'un de ces convois. Elle est assassinée à Treblinka, sans doute en août mille neuf cent quarante-deux. Aucun document ne reste d'elle. Aucune photo personnelle ne nous est parvenue. Aucune tombe ne porte son nom.
Reste sa mesure des isotopes du plomb. Reste son nom à la fin de l'article de mille neuf cent quatorze. Reste cette donnée, que les chimistes du monde entier utilisent encore aujourd'hui : la masse atomique du plomb varie selon son origine, parce que les isotopes existent. Et reste aussi un fait, longtemps occulté, qui mérite d'être dit : la chimiste qui a fait la mesure expérimentale qui a fondé la chimie des isotopes, et qui a contribué à toute la radiochimie qui en a découlé, a été tuée par les nazis dans le silence indifférent de l'histoire officielle.
La prochaine note raconte une autre figure de la même époque, allemande cette fois, qui a découvert un élément du tableau périodique et qui a, avant tout le monde, postulé la possibilité de la fission nucléaire. Mais qui a, elle aussi, été écartée des grandes publications par les hiérarchies de son temps. Cette femme s'appelle Ida Tacke-Noddack.
Tacke
Ida Noddack : le rhénium et la fission devinée
Ida Tacke-Noddack & Walter Noddack
Découvre le rhénium en 1925 — dernier élément stable du tableau périodique trouvé dans la nature. En 1934, lit l'article de Fermi sur les soi-disant transuraniens et publie une note critique : et si l'uranium se brisait en plusieurs gros morceaux ? Personne ne la prend au sérieux. Quatre ans plus tard, Hahn et Meitner démontrent exactement cela : la fission nucléaire. Sa suggestion n'est jamais mentionnée par Hahn dans son Nobel.
Ida Tacke, plus tard Ida Noddack après son mariage avec son collègue Walter Noddack, est l'une des chimistes les plus brillantes de l'Allemagne de l'entre-deux-guerres. Elle a découvert un élément du tableau périodique, le rhénium, et elle a, pour la première fois dans l'histoire, suggéré la possibilité de la fission nucléaire, plusieurs années avant que Lise Meitner et Otto Hahn ne la démontrent expérimentalement. Pour ces deux raisons, elle aurait dû être l'une des grandes figures de la chimie du vingtième siècle. Elle ne l'est pas devenue, et son histoire dit quelque chose des résistances institutionnelles que rencontraient les femmes chimistes en Allemagne dans les années trente.
Ida Tacke naît en mille huit cent quatre-vingt-seize à Lackhausen, en Rhénanie. Famille d'industriels dans la chimie : son père dirige une fabrique de vernis. Elle a la chance d'avoir un père qui considère normal qu'elle fasse des études supérieures, ce qui en Allemagne wilhelmienne n'était pas une évidence. Elle étudie la chimie à l'Université technique de Berlin-Charlottenburg, où elle obtient son doctorat en mille neuf cent vingt et un, à vingt-cinq ans. Sa thèse porte sur les anhydrides d'acides gras supérieurs, sujet de chimie organique appliquée.
À partir de mille neuf cent vingt-trois, elle travaille à l'Institut physico-technique du Reich, l'équivalent allemand du National Bureau of Standards. C'est là qu'elle rencontre Walter Noddack, jeune chimiste qui partage sa passion pour les éléments manquants du tableau périodique. Au début des années vingt, en effet, le tableau de Mendeleïev a encore plusieurs cases vides. On sait, depuis Moseley et son numéro atomique de mille neuf cent treize, qu'il manque exactement sept éléments dans la zone naturelle du tableau, et que ces éléments correspondent à des numéros atomiques précis. Trouver ces éléments est l'un des grands défis de la chimie de l'époque.
Ida et Walter, bientôt rejoints par le physicien Otto Berg, s'attaquent à deux cases en particulier : les numéros quarante-trois et soixante-quinze. La case quarante-trois résistera encore une décennie, on l'a raconté dans la saison une à propos du technétium, parce que cet élément n'existe pas naturellement sur Terre. La case soixante-quinze, elle, contient quelque chose. Mais l'élément doit être présent en quantités infimes, dispersé dans des minerais rares.
L'équipe Tacke-Noddack-Berg passe trois ans à fouiller systématiquement des dizaines de minerais à la recherche de cet élément. Elle utilise principalement la spectroscopie de rayons X, technique mise au point par Moseley, qui permet de détecter la signature d'un élément même en très faible quantité. Et en juin mille neuf cent vingt-cinq, dans un minerai de platine de Norvège, ils repèrent enfin les raies caractéristiques d'un élément correspondant à la case soixante-quinze.
Ida prend la responsabilité de l'isolement chimique du nouvel élément. Elle traite, purifie, extrait. Quelques milligrammes sont obtenus en mille neuf cent vingt-six. C'est très peu, mais c'est suffisant pour caractériser. L'élément est baptisé rhénium, du nom de la Rhénanie, la région natale d'Ida. Walter étant aussi rhénan, le choix est consensuel.
La découverte du rhénium est célébrée dans la communauté chimique. C'est le dernier élément stable du tableau périodique qui ait été découvert dans la nature. Après lui, tous les éléments restants seront des éléments radioactifs trouvés dans les chaînes de désintégration, ou des éléments artificiels fabriqués au cyclotron.
Le couple Tacke se marie en mille neuf cent vingt-six, l'année même de la découverte du rhénium. Ida devient officiellement Ida Noddack. Elle continue à travailler avec son mari, et l'équipe entreprend ensuite de chercher la case quarante-trois, en collaboration avec d'autres laboratoires. Ils croient un moment l'avoir trouvée, en mille neuf cent vingt-cinq déjà, et la baptisent provisoirement masurium, du nom de la Masurie. Mais les vérifications ultérieures, par d'autres équipes, ne retrouvent jamais les raies annoncées. La masurium reste donc une découverte non confirmée. C'est Segrè et Perrier qui, en mille neuf cent trente-sept, trouveront finalement le technétium par fabrication artificielle.
C'est en mille neuf cent trente-quatre qu'Ida Noddack fait sa contribution la plus visionnaire. Cette année-là, le physicien italien Enrico Fermi publie une série d'expériences où il bombarde de l'uranium avec des neutrons. Il observe la production de nouveaux isotopes radioactifs qu'il interprète comme étant des éléments transuraniens, c'est-à-dire des éléments plus lourds que l'uranium, créés par capture neutronique. Fermi est convaincu de tenir là les premiers éléments au-delà du tableau périodique naturel.
Ida Noddack lit ces articles, et publie en septembre mille neuf cent trente-quatre une note critique dans la revue Zeitschrift für Angewandte Chemie. Elle fait remarquer, dans cette note, que Fermi n'a pas correctement écarté une hypothèse alternative. Il est concevable, écrit-elle, que sous bombardement neutronique, le noyau d'uranium se brise en plusieurs gros fragments, qui seraient eux-mêmes des isotopes d'éléments connus, plus légers. Cette hypothèse est, en mille neuf cent trente-quatre, l'énoncé de ce qu'on appellera quatre ans plus tard la fission nucléaire.
La note d'Ida Noddack est largement ignorée par la communauté. Fermi lui-même la cite brièvement, en passant, pour la rejeter sans véritable argument. Otto Hahn dira, après la guerre, qu'il l'avait lue à l'époque et ne l'avait pas prise au sérieux. La raison principale de ce mépris est sans doute structurelle : Ida Noddack est femme, sans poste universitaire prestigieux, dans une communauté physique masculine qui n'accorde pas de crédit à une suggestion venant d'une chimiste extérieure. La spéculation théorique passe pour outrecuidante.
Quatre ans plus tard, en décembre mille neuf cent trente-huit, Otto Hahn et Fritz Strassmann, dans le même laboratoire berlinois où Lise Meitner avait travaillé avant son exil, démontrent expérimentalement que le bombardement de l'uranium par les neutrons produit bel et bien du baryum, élément beaucoup plus léger que l'uranium. C'est exactement ce qu'Ida Noddack avait suggéré en mille neuf cent trente-quatre. La fission nucléaire est démontrée. Sept ans plus tard, en mille neuf cent quarante-quatre, Hahn reçoit pour cette découverte le prix Nobel de chimie. Meitner, qui avait fourni l'interprétation théorique cruciale, est écartée. Noddack, qui avait suggéré l'hypothèse cinq ans avant l'expérience, n'est pas mentionnée.
L'après-guerre est compliqué pour les Noddack. Ils ont travaillé en Allemagne pendant la période nazie, sans engagement politique mais sans résistance non plus. Walter Noddack a accepté des postes universitaires obtenus grâce à la nazification des universités, ce qui lui sera reproché à la dénazification. Ida n'a jamais eu de poste universitaire de plein droit. Elle a toujours travaillé comme collaboratrice non titularisée. Après la guerre, elle continue à publier, principalement en géochimie, et meurt en mille neuf cent soixante-dix-huit à quatre-vingt-deux ans.
Sa note de mille neuf cent trente-quatre est aujourd'hui reconnue comme l'une des plus visionnaires de la physique du vingtième siècle. Mais elle a été enterrée pendant cinquante ans, et le crédit de la fission nucléaire est resté à Hahn et Meitner pour la démonstration expérimentale et théorique. La suggestion initiale, qui aurait pu accélérer la découverte de plusieurs années, est passée inaperçue parce que celle qui l'avait formulée était une femme chimiste sans titre prestigieux.
La prochaine note raconte précisément l'histoire de Lise Meitner, contemporaine d'Ida Noddack, juive autrichienne réfugiée en Suède, qui formula en mille neuf cent trente-huit la théorie complète de la fission. Et qui fut écartée du Nobel de mille neuf cent quarante-quatre, dans l'un des plus scandaleux passes-droits de l'histoire des prix Nobel.
(1946)
Lise Meitner : la fission théorisée, le Nobel volé
Lise Meitner & son neveu Otto Frisch
Juive autrichienne, fuit Berlin en juillet 1938, 10 marks en poche. À Noël en Suède, reçoit une lettre de Hahn : du baryum sort de l'uranium bombardé, je n'y comprends rien. Avec Frisch, dans la neige, elle calcule : le noyau se brise, 200 MeV libérés. Invente le mot « fission » (emprunté à la biologie). Nobel 1944 à Hahn seul. L'élément 109 sera nommé meitnerium en 1994. Trop tard.
Le cas de Lise Meitner est l'un des plus connus, et l'un des plus emblématiques, de l'invisibilisation des femmes en sciences au vingtième siècle. Physicienne autrichienne juive, réfugiée en Suède pour fuir le régime nazi, elle a fourni en mille neuf cent trente-huit, dans une lettre célèbre adressée à son collaborateur Otto Hahn, l'interprétation théorique de la fission nucléaire. C'est elle, avec son neveu Otto Frisch, qui a calculé qu'un noyau d'uranium, en captant un neutron, pouvait se diviser en deux fragments en libérant une énergie colossale. Le Nobel de chimie de mille neuf cent quarante-quatre a récompensé cette découverte. Il a été attribué à Hahn seul. Meitner a été écartée. Cette injustice est devenue, dans la mémoire scientifique, l'un des cas-types du Nobel volé.
Lise Meitner naît en mille huit cent soixante-dix-huit à Vienne, dans une famille juive cultivée. Père avocat, mère pianiste. Elle a sept frères et sœurs. Elle est, comme Marie Curie ou Stefanie Horovitz, l'une des premières femmes à étudier la physique à l'université, après que l'université de Vienne ait, en mille huit cent quatre-vingt-dix-sept, ouvert ses portes aux étudiantes. Elle obtient son doctorat en mille neuf cent six, à vingt-huit ans, avec une thèse sur la conduction thermique dans les solides.
En mille neuf cent sept, elle part à Berlin pour travailler avec Max Planck, l'un des plus grands physiciens du temps. À Berlin, elle rencontre Otto Hahn, jeune chimiste qui travaille sur la radioactivité, et le couple Hahn-Meitner se forme professionnellement. Ils vont collaborer pendant trente ans. Mais leur partenariat est dès le début déséquilibré. Hahn a un laboratoire institutionnel, Meitner n'en a pas. Pendant les premières années, elle n'a même pas le droit d'entrer dans le bâtiment principal du laboratoire de chimie de Berlin, parce que les femmes y sont interdites. Elle travaille dans une ancienne menuiserie aménagée à l'extérieur du bâtiment, séparée de Hahn par un couloir. Elle entre et sort par une porte de service. La ségrégation est explicite. Et elle dure jusqu'à mille neuf cent neuf, quand le règlement universitaire prussien est enfin assoupli pour les femmes.
Meitner et Hahn découvrent ensemble plusieurs éléments radioactifs, dont notamment le protactinium, en mille neuf cent dix-huit, élément quatre-vingt-onze du tableau périodique. La découverte est faite après la Première Guerre mondiale, pendant laquelle Meitner a servi comme infirmière manipulatrice de radiologie, comme Marie Curie et sa fille Irène en France. Elle obtient enfin un poste universitaire stable à Berlin en mille neuf cent vingt-six, comme professeure de physique. Elle est l'une des deux premières femmes professeures de physique d'Allemagne.
L'arrivée des nazis au pouvoir en mille neuf cent trente-trois bouleverse sa vie. Meitner est juive selon les critères raciaux nazis, même si elle a été baptisée protestante par ses parents en mille huit cent quatre-vingt-dix-huit. Initialement, elle est protégée par sa nationalité autrichienne, parce que l'Autriche est encore un pays indépendant. Mais en mars mille neuf cent trente-huit, l'Allemagne annexe l'Autriche. Meitner devient alors citoyenne du Reich, et donc soumise aux lois raciales. Elle est en danger immédiat.
L'évasion se prépare en juillet mille neuf cent trente-huit. Des collègues hollandais, danois et suédois s'organisent secrètement pour la faire sortir d'Allemagne. Elle quitte Berlin en train, le treize juillet, avec un petit bagage et dix marks dans la poche. Elle passe la frontière hollandaise sans encombre grâce à un visa illégalement obtenu, puis gagne la Suède. Elle obtient un poste mal payé à l'Institut Nobel de physique de Stockholm. Elle a soixante ans. Elle laisse derrière elle son laboratoire, ses étudiants, sa carrière, ses livres, et son nom dans les institutions allemandes, qui est désormais effacé.
C'est dans cet exil, en décembre mille neuf cent trente-huit, que se produit la fameuse interprétation de la fission. Hahn lui écrit de Berlin pour lui raconter ses derniers résultats expérimentaux. Avec Fritz Strassmann, il vient d'observer, en bombardant l'uranium avec des neutrons, la formation de baryum. Or le baryum est un élément beaucoup plus léger que l'uranium. Hahn ne sait pas comment interpréter cela. Il écrit à Meitner pour lui demander si elle voit une explication.
Meitner passe les fêtes de Noël à Kungälv, en Suède, avec son neveu Otto Frisch, physicien lui aussi, en exil également. Ils discutent, ils marchent dans la neige, ils griffonnent sur du papier. Et ils trouvent. Le noyau d'uranium, en captant un neutron, devient si déstabilisé qu'il se sépare en deux fragments à peu près égaux, en libérant en chemin plusieurs neutrons et une énergie colossale. L'énergie de cohésion du noyau peut être calculée par la fameuse formule d'Einstein E égale m c carré, et le calcul donne deux cents millions d'électronvolts par fission. Un chiffre énorme, qui dépasse tout ce que la chimie classique pouvait imaginer.
Meitner et Frisch publient ensemble cette interprétation en février mille neuf cent trente-neuf, dans la revue Nature. C'est dans cet article qu'apparaît pour la première fois le mot fission, emprunté par Frisch à la biologie cellulaire. La fission nucléaire est née, conceptuellement, à ce moment-là.
Hahn et Strassmann avaient fait l'observation expérimentale en décembre. Meitner et Frisch ont fourni l'interprétation théorique en janvier. Les deux contributions sont absolument complémentaires. Sans l'expérience de Hahn, Meitner n'aurait rien eu à interpréter. Sans l'interprétation de Meitner, Hahn ne savait pas ce que son expérience signifiait. Le partage du Nobel aurait dû être évident.
Or le prix Nobel de chimie de mille neuf cent quarante-quatre est attribué à Hahn seul, pour la découverte de la fission. Meitner est totalement écartée. Le motif officiel invoqué par le comité Nobel est que la fission est une découverte chimique, et que Meitner est physicienne, et que son rôle a été interprétatif et non expérimental. Ces arguments ne tiennent pas. Le travail théorique de Meitner et Frisch est cité dans tous les articles fondateurs sur la fission. Sans lui, l'expérience de Hahn restait une bizarrerie inexpliquée.
Plusieurs facteurs ont conjugué leurs effets pour écarter Meitner. Le sexisme institutionnel, d'abord, qui a toujours pesé sur sa carrière. La rivalité scientifique entre chimistes et physiciens, ensuite, qui a permis à Hahn de minimiser publiquement le rôle de Meitner pour s'attribuer la découverte entière. Le contexte politique, enfin : Meitner est en exil suédois, juive, marquée par les nazis. Hahn, en Allemagne, est resté dans son laboratoire pendant toute la guerre, et le comité Nobel suédois, à la fin de la guerre, peut avoir voulu honorer un chimiste allemand non compromis politiquement plutôt qu'une physicienne juive en exil. Les motivations exactes ne sont pas claires, mais le résultat est sans appel.
Meitner ne s'est jamais publiquement plainte du Nobel volé. Elle a continué sa carrière à Stockholm jusqu'à sa retraite en mille neuf cent soixante. Elle a refusé après la guerre toute participation aux programmes nucléaires militaires, malgré les offres américaines. Elle disait : on ne doit pas mettre cette bombe entre les mains de l'humanité. Elle est morte à Cambridge en mille neuf cent soixante-huit, à quatre-vingt-neuf ans, dans la résidence de son neveu Otto Frisch.
Son nom a finalement été rendu en mille neuf cent quatre-vingt-quatorze quand l'élément cent neuf du tableau périodique a été baptisé meitnerium en son honneur. La case du tableau a fini par rendre justice à celle que le Nobel avait écartée. Mais le Nobel reste, et c'est Hahn qui en est crédité dans les histoires de la chimie.
La prochaine note quitte la physique nucléaire pour la physique nucléaire théorique justement, et raconte une autre Allemande, qui a fui le régime nazi vers les États-Unis et qui a fini par recevoir, elle, le prix Nobel de physique, en mille neuf cent soixante-trois. Pour un travail théorique sur le noyau atomique. Elle s'appelle Maria Goeppert Mayer.
Mayer (1963)
Maria Goeppert Mayer : le modèle en couches du noyau
Maria Goeppert Mayer, deuxième femme Nobel de physique après Marie Curie
Doctorat 1930 à Göttingen sous Born. Prédit les transitions à deux photons — vérifiées 30 ans plus tard avec le laser. Suit son mari aux USA. Bénévole 27 ans dans les universités qui refusent d'embaucher deux époux. Élabore le modèle en couches du noyau atomique avec couplage spin-orbite — explique les nombres magiques. Nobel physique 1963 (avec Jensen et Wigner). Titre du journal de San Diego : « Une mère de famille gagne le Nobel ».
Voici une histoire qui finit bien. Maria Goeppert Mayer est, à ce jour, l'une des deux seules femmes à avoir reçu le prix Nobel de physique, avec Marie Curie. Elle l'a obtenu en mille neuf cent soixante-trois, pour un modèle théorique du noyau atomique qu'elle avait élaboré dans les années quarante. Mais derrière cette reconnaissance tardive, il y a un parcours marqué par les mêmes obstacles structurels que ceux qu'on a rencontrés dans toute cette saison : pendant presque trente ans, elle a travaillé sans poste rémunéré, hébergée dans les universités où enseignait son mari, parce que les règlements interdisaient aux établissements d'employer simultanément un couple. Elle a fait, dans cette condition d'épouse à charge, l'une des plus belles contributions à la physique nucléaire du vingtième siècle.
Maria Goeppert naît en mille neuf cent six à Kattowitz, en Silésie alors prussienne. Famille universitaire : son père est professeur de pédiatrie à l'université de Göttingen, où la famille s'installe quand Maria a quatre ans. Göttingen, à cette époque, est l'un des grands centres mondiaux de la physique théorique. Hilbert, Klein, Born, Franck, Weyl, et plus tard Heisenberg, Pauli, Fermi, tous y passent. Maria grandit dans cette atmosphère, fréquente très jeune les sommités scientifiques, et naturellement, elle veut faire de la physique.
Elle entre à l'université de Göttingen en mille neuf cent vingt-quatre. Elle y prépare un doctorat sous la direction de Max Born, l'un des fondateurs de la mécanique quantique. Sa thèse, soutenue en mille neuf cent trente, porte sur les transitions à deux photons, un sujet purement théorique, et elle prédit pour la première fois la possibilité qu'un atome absorbe simultanément deux photons. Ce phénomène ne sera observé expérimentalement qu'en mille neuf cent soixante et un, après l'invention du laser. Une prédiction de trente ans en avance sur sa vérification, faite par une jeune femme de vingt-quatre ans.
En mille neuf cent trente, Maria épouse Joseph Mayer, jeune chimiste américain qui faisait son post-doctorat à Göttingen. Ils partent ensemble pour les États-Unis. Joseph obtient un poste de professeur à l'université Johns Hopkins de Baltimore. Maria, elle, n'obtient rien. La règle non écrite des universités américaines interdit alors d'employer deux époux dans la même institution. Maria reste donc dans les marges. À Hopkins, elle obtient un bureau, l'accès à la bibliothèque, mais aucun salaire et aucun titre officiel. Elle est officiellement Madame Joseph Mayer, et elle fait de la recherche bénévolement.
Pendant les neuf années qu'elle passe à Hopkins, elle continue pourtant à publier, sur des sujets de chimie théorique et de physique statistique. Joseph et elle écrivent ensemble un livre, Statistical Mechanics, paru en mille neuf cent quarante, qui deviendra un classique de l'enseignement universitaire pendant des décennies. Mais Maria n'a toujours pas de poste.
En mille neuf cent trente-neuf, Joseph est nommé à l'université Columbia, à New York. Mêmes règles : Maria n'a aucun poste officiel. Elle continue à faire de la recherche bénévolement. La Seconde Guerre mondiale change brièvement les choses. Elle est embauchée par le projet Manhattan, le programme atomique américain, pour travailler sur des questions de séparation isotopique. Pour la première fois de sa vie, à trente-six ans, elle reçoit un salaire pour son travail scientifique. Mais c'est un emploi de guerre, qui prend fin avec la victoire.
Après la guerre, en mille neuf cent quarante-six, Joseph est nommé à l'université de Chicago. Maria obtient enfin un demi-poste, sans salaire, mais avec le titre de professeure associée. Elle peut enfin diriger des étudiants en thèse, ce qui est essentiel pour son travail. À Chicago, à quarante ans, elle commence ses recherches sur la structure du noyau atomique. C'est là qu'elle va faire la découverte qui lui vaudra le Nobel.
Le problème est le suivant. Depuis la découverte du neutron par Chadwick en mille neuf cent trente-deux, on sait que les noyaux atomiques sont composés de protons et de neutrons. Et on a observé, en accumulant les données expérimentales, que certains noyaux sont particulièrement stables, beaucoup plus stables que leurs voisins immédiats du tableau. Ces noyaux stables correspondent à des nombres très précis de protons ou de neutrons : deux, huit, vingt, vingt-huit, cinquante, quatre-vingt-deux, cent vingt-six. On les appelle les nombres magiques. Mais personne ne sait pourquoi ces nombres-là sont magiques.
Maria Goeppert Mayer propose, en mille neuf cent quarante-huit, un modèle pour expliquer cela. L'idée est que les nucléons, c'est-à-dire les protons et les neutrons, s'organisent dans le noyau en couches successives, à la manière des électrons autour de l'atome. Chaque couche peut accueillir un certain nombre de nucléons, et les noyaux dans lesquels les couches sont entièrement remplies sont les plus stables. Les nombres magiques correspondent aux configurations où une couche est juste complétée.
Mais le modèle a une difficulté. Pour que les nombres magiques observés correspondent à ce qu'un modèle en couches prédit, il faut introduire un couplage particulier entre le mouvement orbital du nucléon et son spin. Ce couplage spin-orbite, fortement présent dans la dynamique nucléaire, n'avait pas été pris en compte par les modèles antérieurs. Maria Goeppert Mayer le propose, et elle démontre que ses prédictions retombent exactement sur les nombres magiques observés.
Indépendamment d'elle, et presque au même moment, un physicien allemand, Hans Jensen, à Heidelberg, arrive aux mêmes conclusions. Quand chacun apprend l'existence des travaux de l'autre, ils décident de collaborer. Ils écrivent ensemble un livre, Elementary Theory of Nuclear Shell Structure, paru en mille neuf cent cinquante-cinq, qui devient le manuel de référence du modèle en couches du noyau.
En mille neuf cent soixante-trois, le prix Nobel de physique récompense conjointement Maria Goeppert Mayer, Hans Jensen et Eugene Wigner. Maria devient la deuxième femme à recevoir un Nobel de physique, soixante ans après Marie Curie. Le journal local de San Diego, où Maria avait fini par obtenir un poste officiel rémunéré en mille neuf cent soixante, titre la nouvelle de manière particulièrement charmante : Une mère de San Diego gagne le prix Nobel.
À ce moment-là, Maria a cinquante-sept ans. Elle a passé presque trente ans de sa carrière à travailler bénévolement, sans poste salarié, dans les universités où enseignait son mari. Le modèle en couches qui lui vaut le Nobel, elle l'a développé pendant qu'elle était officiellement professeure associée à Chicago, sans rémunération directe. Le Nobel arrive en récompense d'un travail qu'elle a fait pour rien, parce que les institutions universitaires américaines n'avaient pas trouvé un moyen de la rémunérer pour son travail scientifique avant qu'elle ait cinquante-quatre ans.
Maria Goeppert Mayer meurt en mille neuf cent soixante-douze, à soixante-cinq ans, d'un accident vasculaire. Elle aura eu neuf ans pour profiter de sa reconnaissance Nobel et de son premier vrai poste académique salarié.
Aujourd'hui, son modèle en couches reste l'une des pierres angulaires de la physique nucléaire. Tous les manuels enseignent les nombres magiques avec une figure qui s'appelle, dans la littérature, le schéma de Goeppert Mayer. Et l'American Physical Society a créé en mille neuf cent quatre-vingt-six un prix annuel pour récompenser une jeune femme physicienne, qu'elle a nommé le prix Maria Goeppert Mayer. Plus de deux générations de femmes physiciennes ont reçu ce prix depuis.
La prochaine note nous emmène en Angleterre, et raconte une autre figure majeure de la chimie du vingtième siècle, l'une des trois femmes à avoir reçu le prix Nobel de chimie au vingtième siècle, et l'une des plus grandes cristallographes que la science ait connues. Elle a déterminé les structures atomiques de la pénicilline, de la vitamine B12 et de l'insuline. Elle s'appelle Dorothy Hodgkin.
Dorothy Hodgkin : la cristallographie patiente
Dorothy Crowfoot Hodgkin
Polyarthrite à 24 ans qui déforme ses mains pour la vie. Détermine par cristallographie aux rayons X la structure 3D de la pénicilline (4 ans), de la vitamine B12 (8 ans, lui vaut le Nobel 1964), de l'insuline (34 ans !). Troisième femme Nobel de chimie après Marie Curie et Irène Joliot-Curie. Titre du Times le lendemain : « Une mère britannique gagne le Nobel ». Présidente du mouvement Pugwash, amie de Thatcher.
Dorothy Crowfoot Hodgkin est l'une des trois femmes à avoir reçu le prix Nobel de chimie au vingtième siècle. Elle l'a obtenu en mille neuf cent soixante-quatre, pour ses travaux de cristallographie aux rayons X, qui lui ont permis de déterminer la structure tridimensionnelle de plusieurs molécules biologiques d'une complexité jusque-là inaccessible. La pénicilline, la vitamine B12 et l'insuline lui doivent leur cartographie atomique. Sa carrière est marquée par une obstination méthodique, une endurance physique remarquable malgré une maladie chronique qui l'invalidait depuis ses vingt-quatre ans, et une présence intellectuelle qui a influencé toute la cristallographie britannique du milieu du siècle.
Dorothy Crowfoot naît en mille neuf cent dix au Caire. Son père est archéologue, fonctionnaire dans l'administration britannique d'Égypte, sa mère, elle aussi archéologue, est spécialiste des textiles coptes. Dorothy passe son enfance entre l'Égypte, le Soudan et l'Angleterre. Elle est précoce, passionnée par les cristaux dès l'enfance, fascinée par les minéraux que sa mère lui rapporte de ses voyages. Une anecdote célèbre : à dix ans, elle reproduit chez elle, avec un kit de chimie offert pour son anniversaire, la cristallisation du sulfate d'aluminium et de potassium, et obtient des cristaux d'alun parfaits qui décident de sa vocation.
Elle entre à l'université d'Oxford en mille neuf cent vingt-huit, à dix-huit ans, à Somerville College, l'un des rares collèges qui accueillent les femmes. Elle étudie la chimie, et se spécialise rapidement en cristallographie aux rayons X. À cette époque, la cristallographie est une discipline relativement nouvelle. La diffraction des rayons X par les cristaux a été démontrée en mille neuf cent douze par Max von Laue, et exploitée systématiquement par William et Lawrence Bragg, père et fils, pour déterminer la structure des cristaux. La méthode est d'une élégance théorique remarquable mais d'une exécution pratique infernale. Il faut faire passer un faisceau de rayons X à travers un cristal, photographier le motif de diffraction, et en déduire mathématiquement la position des atomes dans la maille élémentaire. Pour les molécules simples, c'est faisable. Pour les molécules biologiques, qui contiennent des centaines voire des milliers d'atomes, c'est un cauchemar mathématique qui peut prendre des années par molécule.
Dorothy fait sa thèse à Cambridge avec John Desmond Bernal, l'un des pionniers de la cristallographie biologique, entre mille neuf cent trente-deux et mille neuf cent trente-quatre. Elle travaille notamment sur la cristallographie des stérols, dont le cholestérol. C'est à Cambridge qu'elle se découvre, en mille neuf cent trente-quatre, une polyarthrite rhumatoïde grave, qui va déformer ses mains progressivement pendant toute sa vie. Elle continuera à travailler malgré la douleur, manipulant ses instruments avec des doigts de plus en plus crochus. Ses étudiants la verront, dans les décennies suivantes, ajuster des goniomètres avec une dextérité étonnante compte tenu de l'état de ses mains.
Elle revient à Oxford en mille neuf cent trente-quatre comme chercheuse, et y passera l'essentiel de sa carrière. En mille neuf cent trente-sept, elle épouse Thomas Hodgkin, historien et africaniste, et prend son nom. Elle aura trois enfants tout en poursuivant sa carrière scientifique sans interruption, ce qui à l'époque est exceptionnel. Son mari, communiste convaincu et historien marxiste, l'admire et l'encourage. Le couple, atypique pour les années trente, démontre qu'une chercheuse peut concilier mariage, enfants et carrière de pointe, à condition d'avoir un mari qui partage le travail domestique. Dorothy disait souvent : Thomas a été plus important pour ma carrière que la plupart des collègues hommes qui m'ont aidée.
La première grande contribution de Dorothy est la détermination de la structure de la pénicilline, pendant la Seconde Guerre mondiale. La pénicilline, découverte en mille neuf cent vingt-huit par Fleming, n'est devenue un médicament utilisable qu'avec les travaux de Florey et Chain à la fin des années trente. Mais sa structure chimique était inconnue, ce qui empêchait sa synthèse industrielle. Dorothy, à Oxford, obtient des échantillons cristallisés en mille neuf cent quarante-trois. Elle attaque le problème pendant la guerre, avec des moyens limités, dans un climat d'urgence parce que la production de pénicilline est cruciale pour soigner les blessés alliés.
Le travail demande quatre ans. La pénicilline est une molécule de taille moyenne, environ cinquante atomes, mais sa structure contient un cycle bêta-lactame extrêmement tendu qui surprend toute la communauté chimique. Dorothy publie la structure en mille neuf cent quarante-cinq, après la fin de la guerre. C'est l'une des premières structures de molécules biologiques importantes déterminée par cristallographie aux rayons X, et elle ouvre la voie à toute la chimie médicinale moderne.
Vient ensuite la vitamine B12, beaucoup plus difficile. La B12 est une molécule de plus de quatre-vingt-dix atomes, dont un atome de cobalt au centre, qui forme un complexe organométallique complexe. Cette vitamine, identifiée en mille neuf cent quarante-huit comme nécessaire pour prévenir l'anémie pernicieuse, devait être synthétisée pour des raisons thérapeutiques. Mais sa structure restait mystérieuse. Dorothy s'y attaque en mille neuf cent quarante-huit. Le travail prend huit ans. Elle utilise les premiers ordinateurs disponibles à Oxford et à Manchester, qui automatisent une partie des calculs énormes de transformée de Fourier nécessaires à la reconstruction de la densité électronique. La structure complète paraît en mille neuf cent cinquante-six. Pour le coup, l'ampleur du travail est telle que toute la communauté chimique reconnaît immédiatement l'exploit. C'est cette détermination qui vaudra à Dorothy son Nobel de mille neuf cent soixante-quatre.
Puis vient l'insuline, le projet de sa vie. L'insuline avait été isolée par Banting et Best en mille neuf cent vingt et un, et son utilisation thérapeutique avait révolutionné le traitement du diabète. Mais sa structure tridimensionnelle restait inconnue. Dorothy s'y attaque dès le milieu des années trente, en obtenant ses premiers diagrammes de diffraction sur l'insuline en mille neuf cent trente-cinq. Le travail prend trente-quatre ans. Elle publie la structure complète en mille neuf cent soixante-neuf. Trente-quatre années pour une seule molécule.
Cette longueur dit à elle seule la patience qu'exigeait la cristallographie biologique avant l'arrivée des ordinateurs modernes et des méthodes de phasage automatiques. Mais elle dit aussi le caractère de Dorothy, qui ne lâchait jamais un sujet, qui revenait sur les calculs des décennies plus tard avec de nouveaux moyens, qui formait ses étudiants à la même endurance.
Le Nobel de mille neuf cent soixante-quatre est l'aboutissement. Dorothy est la troisième femme seulement à recevoir le Nobel de chimie, après Marie Curie en mille neuf cent onze et Irène Joliot-Curie en mille neuf cent trente-cinq. Le titre du Times de Londres le lendemain résume bien la difficulté qu'avait encore la presse britannique à intégrer cette nouvelle : Une mère de famille britannique gagne le prix Nobel. Le mère de famille avait alors cinquante-quatre ans et dirigeait depuis vingt ans l'un des plus grands laboratoires de cristallographie du monde.
Dorothy poursuit son travail au-delà du Nobel. Elle s'engage politiquement, notamment dans le mouvement Pugwash contre les armes nucléaires, et devient une voix internationale pour la science et la paix. Elle est nommée présidente de Pugwash en mille neuf cent soixante-seize, position qu'elle occupe pendant dix ans. Elle se rend en URSS, en Chine, au Vietnam pour défendre les coopérations scientifiques internationales pendant la guerre froide. Elle entretient une amitié personnelle avec Margaret Thatcher, qui avait été son étudiante à Oxford dans les années quarante, et qui lui rend hommage publiquement à plusieurs reprises malgré leurs différends politiques.
Dorothy Hodgkin meurt en mille neuf cent quatre-vingt-quatorze, à quatre-vingt-quatre ans. Sa carrière reste, dans l'histoire de la chimie du vingtième siècle, l'une des plus complètes et des plus fécondes, hommes ou femmes confondus. Elle a démontré qu'on pouvait, dans les institutions universitaires d'un pays démocratique, mener une carrière de premier plan tout en élevant des enfants, en vivant avec une maladie invalidante, et en s'engageant publiquement pour des causes politiques internationales. Elle a aussi formé toute une génération de cristallographes britanniques, qui ont essaimé dans les laboratoires du monde entier.
La prochaine note s'arrête sur une autre cristallographe, contemporaine de Dorothy mais moins chanceuse, dont les travaux ont permis l'une des plus grandes découvertes de l'histoire de la biologie, et qui n'a pas eu la chance de vivre assez longtemps pour recevoir le Nobel qui lui revenait. Cette femme s'appelle Rosalind Franklin.
(1955)
Rosalind Franklin : la photo 51 et l'ADN
Rosalind Franklin & Raymond Gosling
Cristallographe brillante, perfectionne ses techniques à Paris avant King's. Obtient en mai 1952 la « photo 51 » : motif en croix qui révèle la structure hélicoïdale de l'ADN avec ses paramètres exacts. En janvier 1953, Wilkins montre la photo à Watson sans en avertir Franklin. Watson et Crick publient le modèle en avril. Franklin meurt d'un cancer en 1958 à 37 ans. Nobel 1962 à Watson, Crick, Wilkins. Pas posthume.
La découverte de la structure en double hélice de l'ADN, en mille neuf cent cinquante-trois, est généralement attribuée à James Watson et Francis Crick, deux chercheurs de Cambridge qui publièrent dans la revue Nature un court article devenu célèbre. Le prix Nobel de médecine de mille neuf cent soixante-deux leur a été attribué, conjointement avec Maurice Wilkins. Mais cette découverte s'appuie en réalité, de manière décisive, sur le travail expérimental de Rosalind Franklin, cristallographe brillante du King's College de Londres, dont les photographies de diffraction de l'ADN, et notamment la fameuse photo 51, ont fourni à Watson et Crick l'élément clé sans lequel leur modèle aurait été impossible à construire. Rosalind Franklin est morte en mille neuf cent cinquante-huit, à trente-sept ans, avant que le Nobel ne soit attribué. Le statut des Nobel à titre posthume étant restrictif, elle n'aurait pas pu le recevoir de toute façon. Mais le débat sur le crédit qu'elle aurait dû obtenir de son vivant pour ses travaux reste l'un des plus vifs de l'histoire des sciences récente.
Rosalind Elsie Franklin naît en mille neuf cent vingt à Londres, dans une famille juive aisée. Père banquier, militant social, qui dirige un collège du soir pour adultes ouvriers. Mère cultivée. Quatre frères et sœurs. Rosalind est précoce, brillante, déterminée. Elle décide, à quinze ans, qu'elle sera scientifique. Son père est ouvertement opposé, considérant que les femmes n'ont pas leur place à l'université. Conflit familial qui dure plusieurs années. Rosalind tient bon. Elle entre à Newnham College, Cambridge, en mille neuf cent trente-huit, et obtient sa licence de chimie en mille neuf cent quarante et un.
Pendant la guerre, elle travaille au British Coal Utilisation Research Association, sur les propriétés physiques du charbon. Ce travail, peu glamour, lui donne une expertise approfondie en cristallographie aux rayons X appliquée à des matériaux complexes. Elle publie une thèse de doctorat à Cambridge en mille neuf cent quarante-cinq.
Après la guerre, elle obtient un poste à Paris, au Laboratoire central des services chimiques de l'État, dirigé par Jacques Mering. À Paris, entre mille neuf cent quarante-sept et mille neuf cent cinquante, elle perfectionne ses techniques de cristallographie sur des matériaux non cristallins comme les fibres de carbone et le charbon. Elle devient l'une des meilleures spécialistes mondiales de la diffraction sur matériaux désordonnés. Ses années parisiennes seront, dira-t-elle plus tard, les plus heureuses de sa vie professionnelle.
En mille neuf cent cinquante et un, elle accepte un poste au King's College de Londres, dans le département de biophysique dirigé par John Randall. Randall lui confie un projet précis : appliquer ses techniques de cristallographie à l'étude de l'acide désoxyribonucléique, l'ADN. À cette époque, on sait depuis Avery, MacLeod et McCarty, en mille neuf cent quarante-quatre, que l'ADN est probablement la molécule du matériel génétique. Mais sa structure tridimensionnelle est inconnue. Plusieurs équipes dans le monde travaillent à la déterminer : Linus Pauling à Caltech, Watson et Crick à Cambridge, et l'équipe Wilkins-Franklin à King's.
L'arrivée de Rosalind à King's est marquée par un malentendu décisif. Randall lui avait laissé entendre, dans son contrat, qu'elle aurait la responsabilité principale du projet ADN. Mais il avait omis de prévenir Maurice Wilkins, biophysicien déjà en poste dans le département, qui pensait pour sa part que c'est lui qui dirigerait la recherche sur l'ADN, et que Rosalind serait son adjointe. La confusion sur les rôles n'est jamais clarifiée. Rosalind se considère comme responsable de la cristallographie, Wilkins se considère comme leader du projet général. Leur relation se dégrade rapidement. Ils en viennent à ne plus se parler directement, et travaillent en parallèle, séparés.
Pendant deux ans, de mille neuf cent cinquante et un à mille neuf cent cinquante-trois, Rosalind perfectionne les techniques de préparation et de diffraction des fibres d'ADN. Elle découvre que l'ADN existe sous deux formes structurelles distinctes, A et B, selon le taux d'humidité. Elle obtient, sur la forme B, en mai mille neuf cent cinquante-deux, une photographie de diffraction d'une netteté extraordinaire. C'est la fameuse photo 51, prise avec son étudiant Raymond Gosling. Cette photo montre un motif en croix caractéristique d'une structure hélicoïdale, avec une régularité périodique qui permet de calculer les paramètres géométriques précis de l'hélice : son pas, son diamètre, la position des groupes phosphate. C'est la photographie la plus informative jamais prise de l'ADN à cette date.
Rosalind, prudente et méthodique, ne se précipite pas pour publier. Elle veut accumuler d'autres données, vérifier ses interprétations, écrire un article complet et solide. Elle prend son temps. C'est une vertu, mais c'est aussi, dans le contexte de la compétition internationale qui s'intensifie, une vulnérabilité.
En janvier mille neuf cent cinquante-trois, Maurice Wilkins, sans en avertir Rosalind, montre la photo 51 à James Watson, en visite à King's. Watson, qui travaillait avec Crick à Cambridge depuis plusieurs mois sur des modèles d'ADN sans succès, voit immédiatement ce qu'il faut. La photo lui donne, en quelques secondes, la confirmation que l'ADN a une structure hélicoïdale, et lui livre les paramètres exacts dont il avait besoin. Il rentre à Cambridge le jour même. Quelques semaines plus tard, en avril mille neuf cent cinquante-trois, Watson et Crick publient dans Nature leur fameux article de neuf cent mots qui propose la structure en double hélice. Dans le même numéro, paraît un article de Wilkins, Stokes et Wilson, et un autre de Rosalind Franklin et Raymond Gosling, qui présentent les données expérimentales sur lesquelles le modèle s'appuie. Mais l'article principal, celui dont on retiendra le titre, c'est celui de Watson et Crick. Et Rosalind n'a pas été prévenue qu'ils avaient eu accès à sa photo 51.
L'affaire reste, des décennies plus tard, l'objet de débats éthiques. Watson et Crick n'ont pas volé la photo : Wilkins la leur a montrée. Mais Wilkins ne devait pas la leur montrer, parce que la photo était le résultat du travail de Rosalind, dans un laboratoire où la collaboration avait été convenue mais pas mise en pratique. Le procédé est, au mieux, discutable. Au pire, c'est une appropriation de données par contournement institutionnel.
Rosalind quitte King's College peu après, en mars mille neuf cent cinquante-trois, dégoûtée par l'atmosphère. Elle rejoint Birkbeck College de Londres, dirigé par John Desmond Bernal, où elle obtient enfin un environnement de travail bienveillant. Elle se réoriente vers la cristallographie des virus, et publie en quelques années des travaux fondamentaux sur la structure du virus de la mosaïque du tabac et sur celle du virus de la polio. Ces travaux, brillants, lui auraient probablement valu d'autres reconnaissances majeures si sa carrière s'était poursuivie.
Mais en mille neuf cent cinquante-six, elle développe un cancer des ovaires, sans doute lié à ses années d'exposition aux rayons X dans des conditions de sécurité encore approximatives. Elle continue à travailler pendant deux ans, alternant les hospitalisations et le laboratoire. Elle meurt en mille neuf cent cinquante-huit, à trente-sept ans.
Quatre ans plus tard, en mille neuf cent soixante-deux, le Nobel de médecine est attribué à Watson, Crick et Wilkins pour la découverte de la structure de l'ADN. Rosalind est absente. Le statut des Nobel ne permettant pas la rétribution posthume, sa mémoire reste hors du prix.
L'affaire éclate publiquement en mille neuf cent soixante-huit, quand Watson publie son livre autobiographique La double hélice. Watson y décrit Rosalind avec un mépris ouvert, l'appelant Rosie, soulignant son apparence physique, sa froideur, son entêtement, sans jamais mentionner pleinement la contribution scientifique. Le livre, devenu best-seller mondial, fait connaître la version Watson de l'histoire. Mais il déclenche aussi, à long terme, une révolte contre cette version. Anne Sayre, amie de Rosalind, publie en mille neuf cent soixante-quinze une biographie corrective. Brenda Maddox publie en deux mille deux une biographie de référence. Le crédit de Rosalind se rétablit progressivement.
Aujourd'hui, son nom est largement reconnu dans la communauté scientifique. Plusieurs universités, prix, bourses portent son nom. Et la photo 51, devenue iconique, est tenue pour l'une des plus belles photographies scientifiques jamais prises. Rosalind Franklin, morte à trente-sept ans, sans Nobel, sans poste universitaire stable, est devenue, avec un certain délai, l'une des figures les plus célèbres de la biologie moléculaire.
La dernière note avant la synthèse raconte une autre figure dont le Nobel fut volé, et de manière particulièrement claire, parce que ses collègues hommes ont expressément demandé qu'elle ne soit pas associée au prix. Il s'agit d'une physicienne sino-américaine, Chien-Shiung Wu, qui en mille neuf cent cinquante-six a fait l'expérience qui a démontré la violation de la parité dans les interactions faibles. Le Nobel de mille neuf cent cinquante-sept est allé à deux théoriciens, sans elle.
(1958)
Chien-Shiung Wu : la violation de la parité
Chien-Shiung Wu, expérimentatrice
Lee et Yang proposent que la parité ne soit pas conservée dans les interactions faibles. Personne ne veut tester — sauf Wu. Aligne du cobalt 60 à 0,1 K, mesure l'asymétrie des électrons émis. Résultat sans ambiguïté : parité violée. Nobel 1957 à Lee et Yang seuls, neuf mois après l'expérience. Wu écartée. Femme, chinoise, expérimentatrice. Première femme présidente de l'American Physical Society (1975). Première Wolf Prize. Pas de Nobel.
L'histoire de Chien-Shiung Wu est l'une des plus nettes de cette saison, et l'une des plus revoltantes. Cette physicienne sino-américaine a réalisé, en mille neuf cent cinquante-six, l'expérience cruciale qui a démontré la violation de la parité dans les interactions faibles, l'une des découvertes les plus importantes de la physique du vingtième siècle. Sans son expérience, l'hypothèse théorique de Tsung-Dao Lee et Chen Ning Yang ne serait pas devenue une vérité physique. Le prix Nobel de physique de mille neuf cent cinquante-sept a été attribué à Lee et Yang, et à eux seuls. Wu a été délibérément écartée. Cette injustice est l'un des cas les plus discutés de l'histoire récente des Nobel, et elle illustre à merveille les biais qui ont longtemps pénalisé les femmes scientifiques, aggravés ici par la dimension ethnique de la situation.
Chien-Shiung Wu naît en mille neuf cent douze à Liuhe, près de Shanghai. Famille progressiste et instruite. Son père a fondé une école de filles en mille neuf cent treize, dans une Chine qui interdit encore l'éducation supérieure aux femmes. Chien-Shiung grandit dans cette école, dont son père est le directeur. Elle est encouragée à étudier, à s'engager, à penser librement. Elle est l'une des premières jeunes femmes chinoises à entrer dans une université nationale chinoise, à Nankin, où elle obtient sa licence en mille neuf cent trente-quatre. Elle enseigne ensuite quelques années dans une université du sud de la Chine, puis décide en mille neuf cent trente-six de partir étudier aux États-Unis.
Elle s'embarque pour San Francisco, prévoyant de rejoindre l'université du Michigan où elle a été admise. Mais en arrivant à Berkeley, en escale, elle apprend que les conditions pour les étudiantes asiatiques au Michigan sont pénibles : les femmes n'ont pas accès aux entrées principales du bâtiment universitaire et doivent passer par une porte de service. Wu décide sur-le-champ de rester à Berkeley, où l'atmosphère est plus libre. Elle s'inscrit à l'université de Californie pour préparer un doctorat de physique. Elle travaille sous la direction d'Ernest Lawrence, l'inventeur du cyclotron, et de Emilio Segrè, qui a peu de temps avant cosigné la découverte du technétium à Palerme. Elle obtient son doctorat en mille neuf cent quarante.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Wu travaille au projet Manhattan, à l'université Columbia de New York. Elle est l'une des physiciennes les plus respectées du programme, malgré sa nationalité chinoise et son sexe. Elle contribue notamment au développement du processus de séparation de l'uranium 235 par diffusion gazeuse. Après la guerre, elle reste à Columbia, où elle obtient un poste de professeure associée, puis de professeure de plein droit en mille neuf cent cinquante-huit. Elle devient une experte mondialement reconnue de la physique des désintégrations bêta, le type de désintégration nucléaire qui implique les interactions faibles.
Au milieu des années cinquante, un puzzle préoccupe la physique des particules. Deux particules nouvelles, le théta et le tau, se désintègrent en produits différents : le théta donne deux pions, le tau en donne trois. Et les pions n'ont pas la même parité, c'est-à-dire la même symétrie face à un renversement spatial. La règle théorique en vigueur, à laquelle tous les physiciens souscrivaient sans exception, voulait que la parité soit conservée dans toutes les interactions physiques. Or si le théta et le tau étaient des particules différentes, leur très grande similitude par ailleurs était une coïncidence troublante. Si c'étaient la même particule, alors la parité ne serait pas conservée, ce qui contredisait un principe que personne n'osait remettre en cause.
C'est dans ce contexte qu'en mille neuf cent cinquante-six, deux jeunes théoriciens sino-américains, Tsung-Dao Lee de Columbia et Chen Ning Yang de l'Institute for Advanced Study de Princeton, font une hypothèse audacieuse. Et si la parité n'était pas conservée dans les interactions faibles, c'est-à-dire dans les désintégrations bêta et autres processus nucléaires faibles, alors que la conservation resterait valide dans les autres interactions ? Cette hypothèse résoudrait le puzzle théta-tau. Mais elle violait un principe sacré de la physique. Aucun théoricien sérieux n'y avait pensé.
Lee et Yang publient leur hypothèse en juin mille neuf cent cinquante-six. Mais ils n'ont aucune expérience pour la tester. Ils contactent plusieurs expérimentateurs pour leur proposer de faire l'expérience. La plupart refusent, considérant l'hypothèse trop folle pour valoir l'investissement. Wu, elle, accepte.
Elle conçoit une expérience d'une élégance remarquable. Elle prend du cobalt 60, un isotope radioactif qui se désintègre par émission bêta. Elle l'aligne magnétiquement dans une direction définie, à très basse température, autour d'un dixième de degré au-dessus du zéro absolu, ce qui demande des moyens cryogéniques considérables. Et elle mesure la distribution angulaire des électrons émis par la désintégration bêta. Si la parité est conservée, les électrons doivent être émis dans toutes les directions avec une probabilité égale par rapport à l'axe d'alignement. Si la parité n'est pas conservée, les électrons doivent être émis préférentiellement dans une direction par rapport à l'autre.
L'expérience demande six mois de préparation. Wu travaille avec une équipe technique du National Bureau of Standards à Washington, qui dispose des équipements cryogéniques nécessaires. Les premières mesures arrivent en décembre mille neuf cent cinquante-six. Le résultat est sans ambiguïté : les électrons sont émis de manière asymétrique, fortement préférentiellement dans une direction. La parité est violée. Lee et Yang avaient raison.
Wu publie ses résultats en janvier mille neuf cent cinquante-sept dans Physical Review. C'est l'un des articles les plus retentissants de la physique de l'année. La nouvelle déclenche une avalanche d'expériences de vérification dans tous les laboratoires du monde, qui confirment toutes la conclusion de Wu. La parité, principe sacré, n'est pas conservée. La physique est obligée de revoir l'un de ses fondements.
L'attribution du Nobel se fait avec une rapidité exceptionnelle. Dès mille neuf cent cinquante-sept, soit neuf mois seulement après l'expérience de Wu, le Nobel de physique est attribué pour cette découverte. À Lee et Yang. Pas à Wu.
Le motif officiel est que le Nobel récompense la prédiction théorique, qui a précédé l'expérience, et non l'expérience elle-même. C'est un raisonnement qui ne tient pas, parce que l'histoire des Nobel récompense souvent les expérimentateurs, et parfois les expérimentateurs sans les théoriciens. Plus profondément, c'est une décision où plusieurs biais se conjuguent. Wu est une femme, dans une discipline largement masculine. Elle est chinoise, dans un contexte de guerre froide où la Chine populaire est un ennemi officiel des États-Unis. Lee et Yang sont chinois aussi, mais ils représentent l'élite théorique, perçue comme plus prestigieuse que l'expérimentation. Wu est respectée mais reste marginalisée dans la hiérarchie symbolique de la discipline.
Wu n'a jamais publiquement protesté contre cette exclusion. Mais elle a continué sa carrière, et est devenue, dans les décennies suivantes, l'une des physiciennes les plus respectées du monde. Elle est la première femme présidente de l'American Physical Society en mille neuf cent soixante-quinze. Elle reçoit en mille neuf cent soixante-dix-huit la première Wolf Prize de physique. Elle est faite docteur honoris causa par plus de vingt universités. Mais le Nobel reste hors de portée. Lee et Yang restent les seuls lauréats officiels de la violation de la parité.
Wu meurt en mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept, à quatre-vingt-quatre ans, à New York. Lee et Yang lui survivent. Yang est encore en vie aujourd'hui, à plus de cent ans, et n'a jamais publiquement réclamé que la mémoire de Wu soit associée à leur Nobel.
Le cas Wu est, avec celui de Meitner, l'un des deux Nobel manqués les plus emblématiques de la physique du vingtième siècle. Il dit quelque chose des biais qui ont longtemps structuré l'attribution des prix les plus prestigieux. Il dit aussi le rôle particulier qu'a joué le sexe dans la définition de qui mérite d'être visible dans l'histoire de la science.
La note finale de cette saison propose un bilan. Qu'est-ce que toutes ces histoires nous disent, ensemble, sur la place des femmes en chimie et en physique ? Pourquoi cette invisibilisation systémique ? Et qu'en est-il aujourd'hui ? Où en sommes-nous, et que reste-t-il à faire ?
Le plafond et la trace
Synthèse de la saison
Cinq mécanismes structurels : accès institutionnel refusé, médiation masculine obligatoire, division du travail (théorie / pratique), priorité de publication asymétrique, mort jeune. L'effet Matilda a un nom, et il a deux siècles. Aujourd'hui : parité étudiante, plafond de verre persistant aux grades supérieurs. Trois Nobel chimie féminins récents (Yonath 2009, Arnold 2018, Charpentier-Doudna 2020) : plus qu'au XXᵉ siècle entier. Le travail de réhabilitation continue.
Voici la dernière note de cette quatrième saison. Douze figures de femmes scientifiques, du dix-huitième au vingtième siècle, dont les contributions à la chimie, à la physique et à la science des éléments ont été décisives, et dont la reconnaissance institutionnelle a été, dans presque tous les cas, retardée, partielle, ou simplement refusée. Cette note dernière propose une synthèse de ce que toutes ces histoires racontent ensemble.
Première constatation : le phénomène est massif et durable. Sur deux siècles et demi de science européenne et américaine, on retrouve la même configuration. Des femmes qui font des découvertes importantes, qui les publient, qui sont reconnues localement, et qui se retrouvent ensuite effacées des manuels, ou dont le crédit est réattribué à un collègue masculin. Ce phénomène a même un nom officiel, l'effet Matilda, proposé par l'historienne des sciences Margaret Rossiter en mille neuf cent quatre-vingt-treize, en hommage à Matilda Joslyn Gage, suffragette américaine qui dénonça le mécanisme dès mille huit cent soixante-dix. L'effet Matilda désigne précisément la sous-attribution systémique des découvertes scientifiques faites par des femmes.
Quelques mécanismes typiques. Le premier, c'est l'accès institutionnel. Pendant la majeure partie de cette histoire, les femmes n'ont tout simplement pas eu accès aux universités, aux académies, aux laboratoires. Émilie du Châtelet ne pouvait pas entrer à l'Académie des sciences française, qui n'a élu sa première femme membre permanente que dans les années mille neuf cent soixante. Caroline Herschel travaillait pour son frère. Mary Anning n'était pas membre de la Geological Society of London, qui n'a accepté des femmes qu'en mille neuf cent quatre. Eunice Foote ne pouvait pas lire son propre article devant l'American Association for the Advancement of Science. Lise Meitner devait entrer dans son laboratoire par une porte de service jusqu'en mille neuf cent neuf. Maria Goeppert Mayer a travaillé bénévolement pendant presque trente ans parce que les universités américaines refusaient d'employer deux époux. Chacun de ces obstacles, individuellement, peut sembler une anecdote. Mais accumulés sur des siècles et sur des centaines de carrières, ils dessinent une structure systématique.
Deuxième mécanisme : la médiation masculine. Quand une femme parvient à faire de la recherche, c'est presque toujours dans le sillage d'un homme. Père, frère, mari, mentor, collaborateur. Lavoisier-Marie Anne Paulze. Pierre Curie et Marie. Hahn et Meitner. Hodgkin et son mari Thomas. Joliot et Irène. Ce schéma fournit aux femmes l'accès aux moyens scientifiques, mais il les place dans une position de subordination symbolique. Elles sont la femme de, la fille de, l'élève de, la collaboratrice de. Et quand vient le moment du crédit officiel, c'est généralement l'homme qui le reçoit. Le rôle de la femme est mentionné, parfois honoré, mais rarement reconnu comme principal.
Troisième mécanisme : la division du travail. Dans les couples ou les équipes mixtes, les femmes tendent à être assignées aux tâches considérées comme techniques, manuelles, répétitives, et les hommes aux tâches considérées comme théoriques, conceptuelles, créatives. Stefanie Horovitz fait les mesures, Hönigschmid en publie l'interprétation. Rosalind Franklin prend les photos, Watson et Crick en font le modèle. Cette répartition n'est pas neutre, parce que le prestige scientifique va prioritairement à l'interprétation théorique, considérée comme plus noble. Le travail expérimental méticuleux, qui a souvent demandé des années de patience, passe pour secondaire.
Quatrième mécanisme : la priorité de publication. Quand deux personnes arrivent à des conclusions semblables à peu près au même moment, la communauté retient celui ou celle qui a publié dans la revue la plus prestigieuse, ou la première, ou avec le plus de visibilité. Or les femmes ont longtemps eu un accès plus restreint aux grandes revues, ont publié dans des canaux secondaires, ont eu moins de relais institutionnels pour faire connaître leurs travaux. Eunice Foote a publié dans American Journal of Science and Arts, revue américaine alors moins lue que les revues britanniques. Tyndall a publié à Londres trois ans plus tard, dans une revue plus centrale. C'est Tyndall qu'on a retenu. Ce schéma s'est répété mille fois.
Cinquième mécanisme : la mort jeune. Plusieurs des femmes qu'on a évoquées dans cette saison sont mortes jeunes, ou trop jeunes pour profiter de la reconnaissance qui aurait pu venir. Émilie du Châtelet à quarante-deux ans en couches. Mary Anning à quarante-sept ans d'un cancer. Stefanie Horovitz assassinée à cinquante-cinq ans à Treblinka. Rosalind Franklin à trente-sept ans d'un cancer. Le Nobel de Rosalind n'aurait jamais pu être attribué de son vivant. Le Nobel n'étant pas posthume, sa mort prématurée a fermé définitivement cette possibilité.
Mais il y a aussi une dimension proprement institutionnelle, qui ne se réduit pas aux biais individuels. Le système académique du dix-neuvième et du début du vingtième siècle a été conçu par et pour des hommes. Les règles d'admission, de titularisation, de publication, d'évaluation, ont été élaborées dans un contexte où la présence de femmes était l'exception. Quand des femmes y entrent, elles entrent dans un système qui n'a pas été pensé pour elles, et qui les évalue selon des critères qui les désavantagent structurellement. Cette dimension institutionnelle est plus difficile à corriger que les biais individuels, parce qu'elle est invisibilisée par sa quotidienneté.
Où en est-on aujourd'hui ? La situation a considérablement évolué. Les femmes représentent aujourd'hui environ la moitié des étudiants en chimie dans la plupart des pays occidentaux. Elles obtiennent à peu près autant de doctorats que les hommes dans cette discipline. Mais l'ascension dans la hiérarchie académique reste asymétrique. Plus on monte dans les grades, plus la proportion de femmes diminue. Les chaires de professeur, les directions de laboratoire, les présidences de société savante, restent majoritairement masculines. On parle de ce phénomène comme le plafond de verre, ou l'effet leaky pipeline, le tuyau qui fuit : les femmes entrent en quantité comparable aux hommes au début de la carrière, mais elles disparaissent progressivement aux étages supérieurs.
Les Nobel récents de chimie ont commencé à corriger un peu le tir. Ada Yonath en deux mille neuf pour les structures du ribosome. Frances Arnold en deux mille dix-huit pour l'évolution dirigée des enzymes. Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna en deux mille vingt pour CRISPR. Trois Nobel de chimie attribués à des femmes en moins de quinze ans, c'est plus qu'au cours de tout le vingtième siècle. Le mouvement est lent, mais il existe.
Et la mémoire historique se reconstitue. Cécile Payne, Rosalind Franklin, Lise Meitner, Henrietta Leavitt, Chien-Shiung Wu, Ida Noddack, Eunice Foote sont aujourd'hui largement présentes dans les manuels modernes, alors qu'elles en étaient absentes il y a cinquante ans. Plusieurs éléments du tableau périodique ont été nommés en l'honneur de femmes scientifiques, notamment le meitnerium en mille neuf cent quatre-vingt-quatorze. Et les biographies sérieuses se sont multipliées : Anne Sayre sur Rosalind Franklin, Brenda Maddox sur Franklin également, Ruth Lewin Sime sur Lise Meitner, Marelene Rayner-Canham sur Harriet Brooks.
Mais le travail de réhabilitation ne suffit pas si la structure ne change pas. Voilà ce que toute cette saison cherche à dire, en filigrane. Les histoires individuelles que nous avons racontées sont aussi des cas exemplaires d'un mécanisme général. Et ce mécanisme général, qui a invisibilisé pendant deux siècles tant de femmes scientifiques, ne disparaîtra pas par la seule reconnaissance posthume des grandes figures. Il faut aussi continuer à transformer les institutions, les modes d'évaluation, les attributions de crédit, les conditions d'accès aux ressources scientifiques.
L'histoire des éléments, comme l'histoire de toute la science moderne, n'est pas neutre. Elle est aussi l'histoire de qui a été autorisé à découvrir, à publier, à être cité, à recevoir des prix. Ce qu'il y a sur le tableau périodique, et ce qu'il y a dans les manuels, dit autant qui a fait la science que ce qu'on a découvert. Et les femmes qu'on a évoquées dans cette saison, en s'inscrivant à grand peine dans le tableau et dans les manuels, ont aussi fait reculer, à chaque fois, les limites de qui peut faire de la science.
C'est sur ce dernier mot que se referme cette quatrième saison du parcours chimie. Il y aura une cinquième saison, qui prendra le contrepied total, en remontant au-delà de l'histoire humaine pour raconter la nucléosynthèse, c'est-à-dire la fabrication des éléments dans les étoiles. D'où viennent vraiment les atomes que nous manipulons ? La réponse traverse l'astrophysique, la cosmologie et la nucléosynthèse stellaire. Mais ce sera pour un autre temps.